Réinvestir dans la mémoire

«L’abandon des vieux à leur sort a suivi le sort qu’on a fait subir à la culture, et nous sommes entrés dans une ère d’indifférence», écrit l'auteur.
Photo: Getty Images «L’abandon des vieux à leur sort a suivi le sort qu’on a fait subir à la culture, et nous sommes entrés dans une ère d’indifférence», écrit l'auteur.

Devant le drame qui se joue actuellement dans les CHSLD, certains montent aux tribunes pour réclamer de meilleurs investissements dans le réseau de la santé, mais aussi dans le système d’éducation. Dans Le Devoir du 29 avril, 200 professeurs estiment que la pandémie révèle la précarité financière du réseau scolaire et réclament de meilleures conditions de travail pour un enseignement de qualité. Ils ont raison, mais ils négligent quelque chose d’essentiel, qui est la perte de contact intergénérationnel et du savoir qui est son corollaire, et que la crise dans les CHSLD met au grand jour.

En 1925, l’écrivain Pierre Bost méditait sur les « vieillards » qui sont logés dans des asiles. Il écrivait : ils sont « enfermés dans leurs silhouettes, éternels peut-être dans l’avenir comme ils sont dans le passé. Car en chacun d’eux ce n’est pas seulement un faible corps de vieillard qui s’agite, c’est le souvenir réalisé de tant de choses et de gens disparus, inscrits dans ce dernier monument, croulant mais immortel. Un vieillard, c’est une bibliothèque et un musée, et les enfants le savent bien qui les interrogent comme on feuillette un livre ». Comme le disait un critique de l’époque, l’écrivain avait écrit « une page admirable de construction et d’intelligence sur ce phénomène particulier qui est la vieillesse ».

Cent ans plus tard, qui oserait croire qu’un vieux est une bibliothèque qu’on interroge, que l’expérience a fait de lui le porteur privilégié d’une sorte de sagesse ? Sagesse sans doute relative, comme en toute chose, et néanmoins il y a des vérités qui s’acquièrent. Il fut un temps, en effet, où les personnes âgées participaient à la vie sociale, étaient membres d’un état de société culturel, où les plus jeunes voulaient s’instruire, cherchaient à s’améliorer, prenaient le temps de réfléchir aux choses. Autour d’eux, ils avaient des repères et des modèles pour les guider et les amener à se dépasser. C’était un monde où la culture rivalisait avec l’économie. Les rapports intergénérationnels avaient encore un sens, car ils étaient nourris par des notions comme l’héritage, la transmission, la mémoire, qui définissent le rapport du nouveau à l’ancien, du présent au passé, du savoir à l’ignorance, de la vieillesse à la jeunesse.

Un vieillard, c’est une bibliothèque et un musée, et les enfants le savent bien qui les interrogent comme on feuillette un livre

 

Ces notions que l’on pouvait croire inhérentes à la vie humaine ont été déclarées périmées par nos sociétés. L’abandon des vieux à leur sort a suivi le sort qu’on a fait subir à la culture, et nous sommes entrés dans une ère d’indifférence. Un vieux ou un livre, ça ne sert plus à rien. C’est pourquoi le désinvestissement dans le réseau des CHSLD a accompagné celui du système scolaire. C’est la chaîne du savoir qu’on a brisée, la verticalité qui lie le vieillard à sa descendance comme celle qui lie le professeur à ses étudiants. On comprend sans peine, dans ces conditions, pourquoi les écoles manquent de jeunes enseignants : l’emploi est certes mal payé, mais surtout l’enseignement a perdu son sens. Aujourd’hui, les jeunes se comportent comme si le monde était né avec eux. Le progrès informatique fait en sorte que le monde change tous les cinq ans. Sur la base d’un renouvellement perpétuel du présent, il ne peut y avoir de place pour ceux qui portent la connaissance du monde.

Une vision marchande du monde

Notre plus grand écrivain, Jacques Ferron, avait été littéralement brisé par le passage, au lendemain de la Révolution tranquille, d’un monde qui faisait sens vers un monde qui se délestait radicalement du passé. Il écrivait ceci : « C’était à une époque récente, toute proche de moi qui l’ai encore dans la tête mais que mes enfants ont du mal à évoquer ; elle leur apparaît ancienne, de sorte que je suis déjà devant eux un témoin historique. Je ne suis pourtant pas si vieux ! Mon père, quand j’avais leur âge, était d’une certaine façon beaucoup plus près de moi. Me parlait-il des Fêtes, je l’écoutais tout simplement. Ce qu’il me disait, je pouvais le vérifier. Il ne sortait pas d’un dictionnaire, il ne témoignait pas d’une époque révolue. D’une époque classée, étiquetée, enterrée, plus apparentée aux dinosaures qu’à ma génération. Il me mettait au fait tout simplement d’une tradition, c’est-à-dire d’un passé resté vivant auquel je participais tout autant que lui. Mon père était mon contemporain. Je ne suis pas celui de mes enfants. » C’était en 1967. C’était un autre siècle, dans le temps des calendriers comme dans celui des esprits. Il y a longtemps que les générations ne sont plus armées pour prendre la mesure de celles qui les ont précédées.

On se souviendra que François Legault, en 1998, était nommé ministre de l’Éducation par Lucien Bouchard. Un homme d’affaires pour s’occuper de l’éducation, c’était un signe des temps barbares. Legault s’était empressé de mettre en place des « contrats de performance », qui liaient le financement des universités au rendement de leur taux de diplomation. Bouchard avait fait entrer le loup économique dans la bergerie du savoir.

Depuis, cette vision marchande ne cesse de faire des ravages, et les dégâts que cause ce nivellement vers le bas paraissent sans fin. Ce ministre, qui n’avait rien de mieux à offrir à notre société, ne sait plus, devenu premier ministre, où donner de la tête pour sauver « nos aînés » en détresse. En quelque sorte, l’histoire le rattrape, et je prie pour que, le rattrapant, elle lui permette d’en tirer un enseignement. Qui sait, cette histoire, si mal partie et aujourd’hui catastrophique, nous réservera peut-être de belles surprises.

17 commentaires
  • Renée Joyal - Abonnée 4 mai 2020 09 h 30

    Une vision quelque peu idyllique

    Vous avez tout à fait raison. Les vieux doivent tous être respectés, ne serait-ce qu'à cause de leur longue présence parmi nous. Et nous sommes tous appelés à faire partie de ce groupe d'âge! La plupart d'entre eux ont des réflexions et des souvenirs précieux à partager, à la condtion bien sûr qu'on leur en donne l'occasion et qu'on valorise leur apport. D'autres, emportés par le jeunisme triomphant et la recherche effrénée du divertissement, se comportent comme des adolescents attardés. Nombreux sont les accompagnateurs de bus d'excursions qui disent que les vieux sont la clientèle la plus capricieuse et la plus désagréable qu'ils aient à côtoyer. On espère qu'ils sont l'exception.

    • Nadia Alexan - Abonnée 4 mai 2020 11 h 17

      Dans une société marchande basée sur le gaspillage et l'obsolescence programmée, il est inévitable que l'on traite les vieux de même. Tout ce qui n'est pas rentable est jetable dans une société qui ne valorise que l'argent et la rentabilité.
      Il faudrait que l'Occident s'inspire des sociétés anciennes, africaines et asiatiques, qui valorisent la sagesse de leurs ainés et leur donnent une place prépondérante dans leurs sociétés.

    • Marc Pelletier - Abonné 5 mai 2020 14 h 47

      Mme Alexan, merci de votre propos que j'endose totalement !

      Il s'agit de regarder, en période électorale, quels sont les zones d'intérêt des électeurs : il est facile de constater que l'intérêt pour l'éducation et les personnes âgées se situe régulièrement en bas de liste. Alors, les partis qui veulent des votes y accordent malheureusement une attention très secondaire.

  • Patrice Soucy - Abonné 4 mai 2020 10 h 06

    Les livres baillent et les tableaux s'ennuient

    C’est toute la société Québécoise qui a un gros examen de conscience à faire et Legault, le pragmatique, du fait de son approche et de sa position, est d’entre nous le mieux équipé pour mener à bien la chose sans se perdre en cours de route. Alors que le Québec est pendu à ses lèvres et dispose de tout le temps pour réfléchir, il lui suffira de quelque phrases bien sentie et bien placée.

    Bon nombre de Québécois vivent en banlieue et disposent d’une grande cour arrière. Pourquoi ne pas relaxer la réglementation municipale et y permettre l’installation d’une maisonnette préfab afin d’y installer grand-maman? A deux pas des petits-enfants mais pas sur le dos du beau-fils, une solution humaine-humaine… Le jour venu (puisque c’et la vie) la préfab est revendue et déplacée. Produite en série, exemptée de taxes et d’impôts, une formule bi-générationnelle flexible et à faible coût.

    Le plus terrible dans ces CHLSD, se sont les vieux eux-même, la monotonie du ghetto. Comme vous et moi ils préfèrent la vie à la mort, le présent au passé, les rires au soupirs, le vif à l’immobile. Dans les rues commerciales, centre d’achats, parcs et place publiques, il faudrait leurs réserver des « spots » privilégiés d’où ils pourraient regarder passer le monde, reluquer les belles filles et s’amuser des enfants qui braillent. Petites attentions, café gratuit, couverture chauffante, transport et lieux d’aisances, confié aux bons soins des commerçant du coin et des bonnes âmes, ce serait le « banc des vieux », notre cadeau, la première loge au spectacle de la vie.

    Bibliothêques et musée, dites-vous? Sans personne pour venir les prendre, les livres baillent et les tableaux s'ennuient.

    • Nadia Alexan - Abonnée 4 mai 2020 11 h 32

      À monsieur Patrice Soucy: L'idée de «l’installation d’une maisonnette préfab afin d’y installer grand-maman» est bonne. Par contre, le problème réside dans le fait que les vieux avec des incapacités à leur mobilité ont besoin de services appropriés à leur condition, auxquelles la famille ordinaire ne peut pas subvenir.
      Il faut mettre les fonds nécessaires dans les CHSLD pour les humaniser et les rendre agréables à la vie. On n'a pas besoin d'inventer la roue. Il suffit de s'inspirer de la Norwège qui a construit des résidences pour ainés où c'est bon de vivre.

    • Jeannine I. Delorme - Abonnée 4 mai 2020 15 h 28

      Je me rends compte que les gens ici semblent confondre CHSLD et résidences pour aînés RPA. EN lisant "bancs pour les vieux" , on est bien loin de l'état des aînés qui sont clients des CHSLD. Ils sont tous très malades, inaptes à sortir comme on l'imagine. Je pense que souvent ces jours-ci qu'il y a confusion entre les deux genres d'institutions

    • Patrice Soucy - Abonné 4 mai 2020 18 h 21

      A Mme Alaxan: Les soins à domiciles sont un pré-requis à ce genre de solution, lesquels font actuellement défaut. Entre la famille et les CHLSD il faut privilégier la première option. Plus large est l’éventail de solution la rendant possible, mieux c’est.
      A Mme Delorme: par eux-même, non, sans aide non plus, et il y a divers degré d’incapacité. Quoi qu’il en soit, je ne souhaite à personne de mourir devant la télé.

    • Marc Therrien - Abonné 4 mai 2020 18 h 42

      Madame Delorme,

      Les premiers à confondre ou amalgamer CHSLD et RPA sont les représentants du Gouvernement Legault eux-mêmes qui appliquent indifféremment les mêmes mesures de confinement que vous soyez grabataire dans un CHSLD ou pétant de santé dans une RPA pour autonomes et semi-autonomes.

      Marc Therrien

  • Brigitte Garneau - Abonnée 4 mai 2020 10 h 19

    Je me souviens...ou I remember...

    Bravo M. Ouellet, votre texte est criant de vérité. Il est dur et très touchant à la fois. Vous parlez si bien de mémoire. J'aimerais apporter un autre point: celui de la langue. Comment peut-on entretenir sa mémoire avec une si pauvre maîtrise de la langue? Le numérique, avec tous ses avantages, a aussi de forts nombreux inconvénients. L'un de ceux-ci est directement relié à la mémoire. Nous n'avons plus à consulter celle-ci puisque le numérique est là, en quelque sorte, pour la remplacer. Le numérique emploi la langue universelle d'aujourd'hui: l'anglais. De plus, le numérique fait en sorte que le vocabulaire, peut importe la langue, fond comme neige au soleil. Dans son livre "La fabrique du crétin digital" Michel Desmurget fait une démonstration claire en comparant une dictée donnée à des élèves en 1962 et celle donnée en 2006. Le résultat est alarmant: la dictée de 2006 est 45% moins longue, les phrases sont plus courtes de 15% et la perte est de 42% du vocabulaire au niveau des mots uniques (clameur, opiner, jubiler, égayer, affluer, champêtre etc.) . Il est bien difficile d'entretenir la mémoire avec un vocabulaire de plus en plus pauvre. Cependant, tout comme vous, j'ose garder espoir et penser que cette terrible histoire nous réservera, peut-être, de belles surprises...

    • Marc Pelletier - Abonné 4 mai 2020 17 h 19

      Merci Mme Garneau, en effet, la Révolution tranquille, avec des écoles accessibles à toutes et à tous, du primaire jusqu'à l'université, nous promettait une récolte beaucoup plus abondante, en terme de culture, que celle que nous récoltons depuis quarante ans.

      Bien sûr, notre société a été gagnante tant sur le plan de l'économie, de l'acquisition de biens matériels, mais la culture et notre langue n'ont pas fait le poids sur la balance !

      Pour ma part, j'ai profité du pensionnat, pendant huit ans jusqu'en 1961, avant d'avoir accès à l'université.
      Que s'est-il passé au Québec par la suite ? Au cours des années qui suivirent, je sais que l'enseignement s'est laïcisée à tous les niveaux, que de grands projets se sont réalisés aux cours des années 65 à 75, tant dans le domaine public que privé, et que les salaires ont connus une croissance vertigineuse à compter des années 1976 et +.

      Toutefois, la liberté acquise suite à la Révolution tranquille, la laïcité ( fini le joug " imposé " par la religion ) et l'acquisition de biens ont fait en sorte que la rigueur, considérée comme une valeur à l'époque, en a " pris pour son rhume ". Ceci explique en grande partie le laisser aller dans les dictées entre 1962 et 2006. Depuis cette date, le peu d'intérêt manifesté pour l'éducation, tant par la population que par les divers gouvernements qui se sont succédés au Québec, a contribué à la dégradation de la langue.

      La tendance est lourde et j'espère que la pandémie actuelle nous mettra collectivement du plomb dans la tête, sinon ce sera partie perdue.

  • Robert Laroche - Abonné 4 mai 2020 10 h 23

    Un intéressant texte à bonifier

    Une des caractéristiques de notre société est l’idée du développement personnel et de la mise valeur des idées, des personnes, des collectivités et des projets.

    Cette motivation, cette énergie de mise en valeur à abandonner le territoire d’être une juste valeur à ses propres yeux afin d’affronter sinon confronter la culture de compétition sans fin placer comme valeur dominante et absolue.

    Les ainés n’ont plus la capacité d’être premier, à quelques exceptions prêt, dans les espaces extérieures. Leurs mise en valeur se situe dans un autre espace celle de l’intériorité. Elle se manifeste dans la liberté d’offrit et de recevoir qui est peu valorisé dans la culture de la compétitivité extérieure.

    Cette culture de la compétitivité dans les mondes extérieures a perdu l’habilité comme de la disponibilité de s’ouvrir à ce qui est autre.
    Alors cette culture dominante s’occupe des ainéEs dans la compétitivité et non dans la mise en valeur et le déploiement de ce qu’ils.elles sont. On leur offre des résidences et de l’occupationnel afin de les accompagner dans le retour à l’enfance bien certain en protégeant la façade et la mise en valeur d’un tel système.

    Mais ce système ne fonctionne pas comme ne fonctionne pas une société trop exclusivement orienté vers ce qui apparaît comme premier.

    Le défi de la société actuelle est peut-être de simplement conscientiser l’héritage des générations précédentes afin de jeter un regard créateur sur ce qui doit être fait pour réinventer et valoriser l’humain et les sociétés humaines.

    • Pierre Fortin - Abonné 4 mai 2020 18 h 17

      « Le défi de la société actuelle est peut-être de simplement conscientiser l’héritage des générations précédentes afin de jeter un regard créateur sur ce qui doit être fait pour réinventer et valoriser l’humain et les sociétés humaines. »

      Très juste !

      Comment savoir où on s'en va quand on ne sait pas d'où l'on vient ?

  • Gaétan Dostie - Abonné 4 mai 2020 10 h 43

    Madame Joyal, vraiment, où vous êtes aveugle volontaire et de toute faĉon vous dépassez les bornes. J'aurai 74 ans dans quelques jours et je connais et fréquente vieux, vielles et des jeunes.
    Je ne me reconnais pas votre description, nous ne sommes pas plus capricieux ou désagréable que quiconque... Sans doute vous ne nous fréquentez pas et vous nous rejetez avec ce mépris ou cette ignorance bien pensante. Vous dites que nous devrions "êre respectés" et vous écrivez exactement le contraire... Dois-je en rager ou en pleurer. Quelle condescendance!