Nationaliser les CHSLD: bonnet blanc et blanc bonnet

«Plutôt que de chercher à imiter le secteur privé dans sa quête de productivité et de profitabilité, le secteur public devrait s’inspirer des pratiques en vigueur dans les milieux communautaires et de l’économie sociale et solidaire», disent les auteurs.
Photo: Jean-Francois Badias Associated Press «Plutôt que de chercher à imiter le secteur privé dans sa quête de productivité et de profitabilité, le secteur public devrait s’inspirer des pratiques en vigueur dans les milieux communautaires et de l’économie sociale et solidaire», disent les auteurs.

Au cours de sa conférence de presse quotidienne du 24 avril, le premier ministre Legault a évoqué l’idée de nationaliser les CHSLD pour endiguer la crise qui frappe ces établissements depuis le début de la pandémie de la COVID-19. Cette proposition de sortie de crise est en lien direct avec la situation particulièrement inquiétante rapportée dans les CHSLD privés marchands. Mais est-ce bien la solution pour résoudre l’ensemble des problèmes vécus par ces établissements ?

Lorsqu’on examine le bilan de la pandémie dans les milieux de vie pour personnes aînées et vulnérables, mis à jour par le gouvernement quotidiennement, on se rend compte que la problématique va bien au-delà des CHSLD privés marchands, mais qu’elle touche aussi les CHSLD publics et privés conventionnés. Or, la nationalisation ne changerait rien à la majorité des CHSLD puisqu’ils sont déjà publics. Certes, à court terme, cela permettrait de mieux encadrer la qualité des services dans les CHSLD privés marchands, tout en relevant les conditions de travail de leur personnel. Mais quels avantages en tireraient les autres ?

La solution aux problèmes vécus dans les CHSLD va au-delà de leur nationalisation. Elle exige une réflexion en profondeur sur l’ensemble des services offerts aux aînés — y compris les services à domicile et les divers types de logement et d’hébergement offerts (résidences privées pour aînés, ressources intermédiaires, ressources de type familial) — et sur les formes de gestion mises en place au cours des quarante dernières années.

Car rien ne sert de nationaliser et de rendre publics des établissements privés si c’est pour maintenir leur fonctionnement dans le cadre d’une gestion managériale empruntée au secteur privé qui déshumanise les services et les assimile à des dépenses improductives. L’obsession de l’atteinte du déficit zéro dans les finances publiques au cours des 25 dernières années a eu des effets pervers sur l’organisation du travail dans les établissements. Elle a notamment favorisé l’adoption de mesures peu compatibles avec l’éthique de la sollicitude et du « care » qui devrait pourtant orienter les services aux personnes vulnérables : cadence accélérée des tâches ; travail « à la chaîne » ; personnel débordé et mal payé ; personnes aînées laissées à elles-mêmes ; absence de participation des personnes et de leurs proches aux décisions qui les concernent ; déresponsabilisation des gestionnaires locaux, qui ont perdu une grande part de leur autonomie pour gérer leur établissement.

En somme, plutôt que de chercher à imiter le secteur privé dans sa quête de productivité et de profitabilité, le secteur public devrait s’inspirer des pratiques en vigueur dans les milieux communautaires et de l’économie sociale et solidaire, où la personne et la satisfaction de ses besoins valent plus que le capital et le rendement financier.

D’autant plus que la privatisation peut revêtir plusieurs visages. Il ne suffit pas de nationaliser un secteur d’activité pour le soustraire aux principes de la marchandisation. Malgré leur nationalisation, les CHSLD peuvent fort bien continuer à être gérés comme une « business » à partir d’une gestion entrepreneuriale qui a d’ailleurs été un trait marquant des transformations du système de santé et de services sociaux depuis les années 1980.

Dans certaines des recherches que nous avons menées au cours des dernières années dans le domaine de l’hébergement, du logement social et des services de soutien à domicile, nous avons souvent remarqué que le statut ne fait pas la vertu. Autrement dit, les balises institutionnelles associées aux formes de propriété (de type privé, public, sans but lucratif, coopératif) n’ont pas toujours les retombées prévues sur la culture interne de ces organisations, même si elles peuvent baliser leur développement et donner certaines indications quant à leurs orientations. Un changement de culture dans une organisation exige plus qu’un changement de statut.

Bref, dans le contexte actuel, la nationalisation des CHSLD privés pourrait être nécessaire, sans pour autant être suffisante. Elle devrait s’inscrire dans un plan de réforme plus large et exigeant sur le plan éthique. Qu’ils soient privés ou publics, les CHSLD ont besoin de plus de ressources, d’humanisme, de solidarité, d’un mode de gouvernance plus démocratique et d’une vision axée non seulement sur le volume de services à offrir aux personnes, mais sur la manière de les donner. À défaut de quoi, privé ou public, ce sera bonnet blanc et blanc bonnet.

18 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 28 avril 2020 08 h 39

    En effet, là n'est pas la question cruciale !

    La nationalisation serait une bonne chose pour les employés mais pour les patients ce n'est pas si certain. Quand mon père de 97 ans a perdu subitement son autonomie à cause de la maladie d'Alzheimer (la maladie était contrôlée par des médicaments depuis plusieurs années mais il arrive un stade où les médicaments cessent d'être efficaces et la chute peut être assez brutale), il y avait une période d'attente de 18 mois à 2 ans dans le public, nous laissant le seul choix d'aller au privé avec une facture très salée. Au moins il avait les services dont il avait besoin. Si on nationalise ces établissements est-ce qu'on va se retrouver dans la situation de ne plus pouvoir trouver de place pour une personne âgée qui a besoin de soins immédiats ?

  • Nadia Alexan - Abonnée 28 avril 2020 09 h 15

    La marchandisation avec la vie des gens est abominable.

    Les auteurs, Christian Jetté et Yves Vaillancourt, ont raison. La nationalisation basée sur les principes marchands ne changera pas grandes choses, malgré le fait que plusieurs études démontrent que les CHSLD publics sont meilleurs que les autres. Au moins, les infirmières et les préposés syndiqués sont mieux payés. Il ne faut jamais faire de l'argent avec la vie des gens.
    Par contre, on n'a pas à inventer la roue. On pourrait toujours s'inspirer des pays scandinaves, surtout la Norwège, qui a su fournir des résidences conviviales pour les vieux avec toutes les commodités possibles imaginables, piscines, bains de vapeur, massages, programmation stimulante pour le corps et l'esprit, où c'est bon de vivre.
    Il faut mettre les fonds nécessaires pour de telles maisons de repos, au lieu de subventionner des multinationales étrangères qui cachent leurs profits dans les paradis fiscaux et qui ne contribuent rien à la société.

  • Jean-Paul Ouellet - Abonné 28 avril 2020 09 h 41

    Le copier/coller est une erreur

    Vouloir transférer en mode copier/coller la culture de gestion du privé au public est une erreur. Les deux types d'organisation n'ont pas les mêmes finalités et n'ont pas recours aux mêmes moyens pour arriver à leurs fins. La finalité de l'entreprise privée est le profit pour le bénéfice des actionnaires. Les établissements publics en santé et services sociaux ont pour mission de donner des services afin d'améliorer leur santé et leur bien-être des personnes. Dans le privé, on a recours à l'organisation scientifique du travail (le taylorisme, la méthode Toyota) et à la technologie pour s'assurer des ventes profitables dans le cadre d'un marché concurrentiel. Dans le secteur public, à plus forte raison en santé et services sociaux, la "production" du service est avant tout le fait d'un rapport humain, d'un rapport social soignant/soigné. Le dit rapport fait appel à deux "ressources" ou moyens: une compétence clinique (le savoir) et la qualité de la relation humaine (le savoir-être). Or la qualité de cette relation résiste à la logique d'une mesure quantitave. Vouloir réduire la notion de service à la rationalité instrumentale du productivisme marchand équivaut à évacuer du travail une partie de sa signifiation originelle (prendre soin de, venir en aide à). Résultat: perte de sens, désinvestissement progressif du travail et sentiment de déshumanisation d'être réduits au statut de travailleurs à la chaîne. Ce processus conduit inévitablement à une dépersonnalisation dans la façon de donner des soins et des services. Tout ça s'inscrit dans la foulée de l'idéologie néolibérale dont le rêve ultime est la privatisation des services publics et, pourquoi pas, la fin de L'Etat en que tant source d'une providence qui nuit à la marche triomphale de la croissance économique infinie.

    • André Labelle - Abonné 28 avril 2020 17 h 27

      M. Jean-Paul Ouellet,
      Bravo !
      Votre texte est d'une vérité, et d'une limpidité fantastique. J'aurais aimé en être l'auteur.
      Je reconnais dans vos arguments des principes importants de la motivation au travail. J'ai connu des personnes extrêmement compétentes dans le domaine de l'action et de la gestion en milieu de santé qui ont carrément changé de domaine à cause de l'impossibilité qu'elles avaient de réellement aider les clientèles en plus grandes difficultés.

      «Internet c'est avoir toute la sagesse et toute la bassesse du monde au bout des doigts.»
      [Benoît Gagnon]

  • Yves Mercure - Abonné 28 avril 2020 09 h 44

    Les moyens

    Petits calculs, sans généraliser à tout le privé où le réseau des accrédités. Salaire minimum, pas de bénéfice marginaux, horaire et cadre de travail scabreux... gain anticipé d'une préposée 25000$/année. Coût d'hébergement jusqu'à 10000$/mois, donc 120000$/année. On peut traduire pour l'équivalent de quatre postes à temps plein par résident. Évidemment, il y des petits payeurs qui, sans trop d besoins, s'en tirent pour trois ou quatre milles $ par mois. Un promoteux peut tout de même s'en tirer avec un bon magot régulier et gonflant à caser aux Bermudes, Îles Vierges ou autre lieux sans trouble d'impôt. Une Coop pour un chsld ferait mieux tant pour les soins que pour la viabilité des travailleurs avec le support adéquat des instances sanitaires et gouvernementales. Évidemment, si l'on vise des lieux d'enfermement de centaines de personnes, on coure au désastre!

  • Daniel Boiteau - Abonné 28 avril 2020 09 h 51

    Discours électoral

    Le discours de remettre de l'argent dans le portefeuille des québécois de monsieur Legault ne va pas aider à améliorer le sort des plus vulnérables de notre société. En espérant que dorénavant,nous allons, collectivement, penser à autre chose que notre portefeuille.