Pour la valorisation du travail des artistes

«Si vous consommez des biens culturels, vous détenez la responsabilité morale de vous intéresser aux conditions dans lesquelles les travailleurs qui vous permettent d’en profiter sont maintenus», écrit l'autrice.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Si vous consommez des biens culturels, vous détenez la responsabilité morale de vous intéresser aux conditions dans lesquelles les travailleurs qui vous permettent d’en profiter sont maintenus», écrit l'autrice.

« Si vous pensez que l’art et les artistes sont inutiles, essayez de passer votre quarantaine sans musique, livres, émissions, poèmes, peintures, etc. »

Qui, dans les dernières semaines, n’a pas rencontré ce type de publication sur les réseaux sociaux ? Pour les plus privilégiés d’entre nous, le grand confinement s’est accompagné d’une augmentation notable de notre consommation de biens culturels.

Il faut dire que nous sommes particulièrement choyés en la matière. En effet, les artistes ainsi que les organismes culturels formant au Québec un écosystème particulièrement dynamique ont multiplié depuis le début de la crise les initiatives visant à nous rendre accessible un contenu d’une richesse absolument remarquable à très faible coût, voire complètement gratuitement. On s’émerveille de l’inventivité de nos créateurs et de leurs institutions, on recommande tel livre ou telle série à notre famille et à nos amis. Tout cela est fort bien, mais notre responsabilité à l’égard des artistes doit maintenant aller au-delà de l’encensement des biens culturels que nous apprécions au quotidien. L’omniprésence de l’art et de la culture dans nos vies semble en amener plus d’un à oublier que, derrière les œuvres, se trouvent des personnes qui constituent parmi les catégories de travailleurs les plus précaires de notre société.

Si vous consommez des biens culturels, vous détenez la responsabilité morale de vous intéresser aux conditions dans lesquelles les travailleurs qui vous permettent d’en profiter sont maintenus. La situation des artistes au Québec était déjà problématique, depuis la crise provoquée par la COVID-19, elle est maintenant intenable.

La puissance avec laquelle s’exerce la crise dans le milieu des arts s’accompagne d’une inquiétude entièrement légitime vis-à-vis de ce qui va lui succéder. Celle-ci repose sur plusieurs facteurs, dont la dépendance du secteur à l’égard des fonds publics ainsi que l’anticipation de la plus importante récession connue depuis la Grande Dépression prédite par l’économiste en chef du FMI, Gita Gopinath.

On me répondra que la crise touche tous les secteurs et que la précarité n’est pas l’apanage des artistes, et cela est bien vrai. Toutefois, les conséquences ne touchent pas toutes les catégories de travailleurs de la même manière et au même degré. Les artistes, pour la très vaste majorité des travailleurs autonomes, demeurent plus vulnérables aux grandes crises sociales et économiques, car ils n’arrivent pas dans le système actuel à jouir de la protection conférée par nos lois du travail, et ce, même en cumulant les statuts d’emploi.

Si un apprentissage peut déjà être tiré de la crise provoquée par la COVID-19, c’est que notre système national de protection sociale est profondément défaillant et qu’il doit impérativement être revu. La mise en place puis l’adaptation successive du Programme d’aide temporaire aux travailleurs (PATT) par le gouvernement Legault de manière à ce que les personnes qui n’étaient pas admissibles à l’assurance-emploi puissent elles aussi bénéficier d’un programme de remplacement temporaire du revenu doivent être comprises dans ce sens.

Du côté de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), l’assouplissement graduel de ses critères d’admissibilité constitue autant une preuve qu’une réponse à l’iniquité qui se trouve produite et reproduite par le système sous sa configuration actuelle.

Alors que les mesures et programmes d’aide se multiplient, leur caractère temporaire ne peut que générer d’importantes inquiétudes dans un contexte où la flexibilité du travail et de l’emploi, quant à elle, ne disparaîtra pas en septembre. Il nous faut aujourd’hui amorcer une réflexion beaucoup plus profonde sur l’adaptation de notre système national de protection sociale aux différentes réalités du travail et de l’emploi qui, en tant que réponses aux exigences du capitalisme, ne font que creuser les inégalités.

Comme cela a été mentionné, ces constats ne concernent pas uniquement les artistes. Par contre, la dépendance du secteur des arts et de la culture à l’égard des fonds publics exacerbe la précarité de leur situation actuelle et future. Continuer à apprécier le fruit du travail des artistes durant cette période de confinement tout en choisissant de fermer les yeux sur les conditions dans lesquelles ils sont maintenus relève d’une hypocrisie qui peut relever de l’inconscience, mais qui doit dans tous les cas cesser. Maintenant que la crise de la COVID-19 a su tracer de manière plus évidente certains liens entre la condition des artistes et celle d’autres catégories de travailleurs, il est temps de se mobiliser collectivement pour exiger de l’État une refonte de notre système national de protection sociale de manière à protéger l’ensemble des citoyens.