Les «vieux» et la COVID-19, de mauvais messages

«Au total, ce sont 41,9% des personnes de plus de 65 ans qui ont au moins une des pathologies qui les expose aux complications de la COVID», dit l'auteur.
Photo: Claire Lucia Getty Images «Au total, ce sont 41,9% des personnes de plus de 65 ans qui ont au moins une des pathologies qui les expose aux complications de la COVID», dit l'auteur.

Depuis le début de la pandémie de COVID-19, on nous martèle le fait que les personnes âgées sont les plus à risque. Non pas plus à risque d’attraper la maladie (ayant en général moins de rencontres sociales, elles devraient même être moins exposées à la contagion), mais plus à risque de souffrir de complications graves ou d’en mourir.

Les données courantes en témoignent : 88 % des victimes de la COVID au Québec étaient âgées de 70 ans ou plus.

Devant ce constat implacable, le premier ministre et son directeur de la Santé publique ont lancé un message clair aux gens de plus de 70 ans : « Restez chez vous ! » Le mot d’ordre, malgré son accent discriminatoire, a été repris dans tous les médias sans qu’on remette en question sa pertinence. Et j’ai même vu, en ondes, des journalistes faire la morale à des personnes âgées qui osaient, oh horreur, faire la file à l’épicerie.

Les « vieux » ne sont pas tous plus vulnérables

La vérité, c’est que si la grande majorité des victimes de la COVID sont âgées de 70 ans et plus, c’est uniquement parce que les gens de ce groupe d’âge souffrent plus souvent de diabète, de maladies cardio-vasculaires chroniques, de maladies pulmonaires (en excluant l’asthme) ou d’autres affections qui minent leur résistance au virus (dont le cancer, notamment). Ce sont ces maladies, et non leur âge qui est en cause.

« Le problème, c’est que quand on parle d’un mort lié au coronavirus, on ne précise jamais la raison pour laquelle il est mort », déplorait le mois dernier Michel Cymes, chirurgien en oto-rhino-laryngologie, plus connu aujourd’hui comme animateur du Magazine de la Santé, à la télévision. « Quand quelqu’un de 85 ans meurt du coronavirus, ce n’est pas le coronavirus qui le tue », mais plus souvent « les complications qui atteignent des organes qui n’étaient pas en bon état », ajoute-t-il.

« Les patients à risque, ce sont ceux qui ont des maladies cardiaques graves, des maladies respiratoires sévères comme des bronchopneumonies chroniques obstructives avancées. Il faut être extrêmement clair sur ce point », confirme Jean-Christophe Lucet, directeur du département d’infectiologie de l’hôpital Claude-Bernard, à Paris.

Selon un bilan sur l’état de santé des Canadiens, paru en 2016, 25 % des personnes âgées de 65 ans et plus souffrent de diabète, contre moins de 7 % chez les autres ; 10 % ont été diagnostiquées pour un cancer, contre environ 2 % chez les plus jeunes ; les maladies cardiovasculaires chroniques affectent près de 30 % de ces personnes, contre environ 4 % chez les moins de 65 ans, et ainsi de suite. Au total, ce sont 41,9 % des personnes de plus de 65 ans qui ont au moins une des pathologies qui les expose aux complications de la COVID.

Si on corrige les données de mortalité pour tenir compte de ces autres facteurs, les personnes âgées de 70, 75 ou 80 ans qui ne souffrent pas de ces maladies (les 58,1 % qui restent) ne sont pas plus vulnérables que les autres. Une personne de 55 ans souffrant d’une maladie pulmonaire ou cardiaque chronique est plus à risque que sa tante joggeuse de 75 ans en parfaite santé. Et il n’y a aucune raison pour appliquer à son intention des mesures de confinement différentes de celles qu’on demande à la population dans la force de l’âge.

Alors, plutôt que de presser les « vieux » de « rentrer chez eux », il serait plus pertinent de s’adresser aux gens qui ont des conditions de santé qui les rendent vulnérables, quel que soit leur âge ?

Une manifestation criante d’âgisme

Je me permets ici une comparaison. Le New York Times nous apprenait, le 7 avril dernier, que le coronavirus infectait et tuait les Noirs américains à un taux beaucoup plus élevé que pour la population blanche. À Chicago, par exemple, les Noirs forment moins du tiers de la population, mais ils comptent pour plus de la moitié des cas de COVID, et pour 72 % des décès. Et le journal cite les données de plusieurs États américains qui confirment cet écart. Aurait-on accepté qu’un responsable de la Santé publique utilise ces statistiques pour enjoindre tous les Noirs à « rester chez eux » ?

Les données épidémiologiques sont utiles pour faire ressortir les différences de vulnérabilités entre les groupes. Mais on doit ensuite faire l’effort d’analyser l’ensemble des co-facteurs, pour comprendre d’où proviennent ces écarts.

Dans le cas des Noirs américains (et des communautés d’origine hispanique, elles aussi plus vulnérables), on découvre alors que les travailleurs de ces communautés sont beaucoup plus présents dans les fonctions de service (chauffeurs d’autobus, serveurs de resto, employés d’entretien) qui les ont exposés très tôt à la contagion, sans possibilité de télétravail. Et surtout qu’ils présentent, collectivement, un bilan de santé beaucoup moins bon, ce qui les prédispose aux complications. Cette réflexion, Anthony Fauci, ancien directeur de l’Institut national de l’allergie et des maladies infectieuses aux É.-U., aujourd’hui responsable du groupe de la stratégie américaine contre la COVID, l’a clairement partagée, dans une vidéo remarquable.

Ne pas faire cette analyse, et s’en tenir à des recommandations globales à partir de données brutes, c’est donc faire de la mauvaise science, ouvrir la porte à la discrimination. Si, par exemple, on décidait de lever progressivement les mesures de confinement en ciblant d’abord les jeunes, comme l’évoquait le Dr Horacio Arruda dans les premiers jours d’avril, j’inciterais les personnes âgées en santé à se plaindre devant le Tribunal des droits de la personne. Il n’y a aucune raison qui puisse justifier ce traitement discriminatoire.

À voir en vidéo