Ce qui va changer après la crise sanitaire mondiale

«On observera sans doute une remontée de la confiance envers la sphère politique, très malmenée ces dernières années, au Québec comme ailleurs dans le monde démocratique», dit l'auteur.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne «On observera sans doute une remontée de la confiance envers la sphère politique, très malmenée ces dernières années, au Québec comme ailleurs dans le monde démocratique», dit l'auteur.

La crise sanitaire actuelle nous fait prendre conscience d’une certaine fragilité du monde. Fragilité de la croissance effrénée, fragilité des acquis en matière de bien-être matériel et même de confort, fragilité des épargnes, fragilité de la sécurité sanitaire. C’est le premier enseignement que nous retiendrons de la présente crise. Cette prise de conscience de la fragilité du monde devrait aussi contribuer à mieux faire accepter l’idée, chez ceux qui n’en seraient pas encore convaincus, que l’écologie planétaire est, elle aussi, fragile et qu’il faut prendre au sérieux les menaces qui pèsent sur notre terre. Le scepticisme et même la négation au sujet des questions écologiques vont sans nul doute régresser dans le contexte de l’après-crise sanitaire.

La crise actuelle montre qu’il est possible d’affronter une grande menace en déployant d’imposants moyens à notre disposition. Le leadership politique, la réorganisation rapide du système de santé, la mise en place de grandes politiques économiques et fiscales et le confinement accepté dans les foyers sont autant de mesures susceptibles d’alimenter le sentiment qu’on va s’en sortir, malgré la menace. On redécouvre l’importance de l’État lorsqu’il fait preuve de leadership dans une situation de crise. C’est un second enseignement qui s’imposera.

En corollaire de cette nouvelle perception du rôle de l’État, on observera sans doute une remontée de la confiance envers la sphère politique, très malmenée ces dernières années, au Québec comme ailleurs dans le monde démocratique. Les enquêtes sociologiques avaient en effet montré une très grande perte de confiance envers les élites politiques, en comparaison des autres segments de la population. Mais c’est surtout sur le plan local — provinces, municipalités, États (États-Unis), régions (France) — que le regain de confiance envers le politique se manifeste en ce moment. La confiance envers les élites politiques sur le plan national n’augmente pas au même rythme, comme on le voit en France, aux États-Unis, mais aussi au Canada.

Les épidémies des siècles passés avaient accentué la méfiance envers autrui, considéré comme un danger potentiel. De nos jours, malgré des cas isolés de méfiance envers certains voisins âgés qui ne respectent pas le confinement ou envers les immigrants d’origine asiatique, par exemple, c’est plutôt la solidarité et plusieurs messages d’espoir qui dominent. Les dessins d’arcs-en-ciel qui apparaissent sur les fenêtres envoient le signal qu’il faut garder confiance dans l’avenir. La solidarité familiale et communautaire et la préoccupation pour la santé et le bien-être de tous devraient ressortir renforcées une fois la crise passée.

La crise sanitaire sera-t-elle suffisante pour contrer l’appétit du « toujours plus », l’appétit pour la croissance qui — la sociologie, encore une fois, le montre — grandit plus vite que le gâteau disponible ? Nous vivons dans une société d’hyperconsommation, qui nous a fait anticiper les revenus à venir, qui a conduit à l’endettement de bon nombre de ménages, qui a fait reculer la frugalité et « la prévoyance pour leurs vieux jours » de nos arrière-grands-parents. Le coup de frein à cette hyperconsommation sera bien réel dans les deux ou trois années à venir — le temps pour plusieurs d’éponger les dettes ! —, mais la tendance à long terme risque de rester la même. Cela ne changera pas vraiment en profondeur…

Une autre chose qui va cependant changer, c’est notre regard sur la mondialisation et la redécouverte du local, de la proximité, de la région, de la nation. La crise sanitaire est largement tributaire de la mondialisation. Le virus est entré d’abord porté par des voyageurs avant de se diffuser par des interactions communautaires. Les voyages et le tourisme de masse ont facilité la propagation de la COVID-19. On découvre aussi notre dépendance collective devant les productions de biens nécessaires au bien-être (médicaments génériques, matériel de toute sorte, etc.), trop largement délocalisées pour des raisons de coûts dans les pays à faibles salaires. C’est la face noire de la mondialisation dont nous avons jusqu’ici profité avec l’arrivée de biens courants moins chers. Notre regard sur la mondialisation sera désormais plus nuancé. L’ouverture vers les autres pays et les échanges internationaux resteront, mais nous allons aussi revoir les manières de faire et mieux prendre conscience des enjeux oubliés ou négligés de la mondialisation tous azimuts des dernières décennies. La crise sanitaire mondiale va rappeler aux nations l’importance de conserver une emprise sur leur propre destinée.

20 commentaires
  • Diane tell - Inscrite 30 mars 2020 07 h 55

    Très bon papier, merci

    Merci de nous donner un peu d'espoir :-)

  • Brigitte Garneau - Abonnée 30 mars 2020 08 h 35

    La conclusion dit tout...

    "La crise sanitaire mondiale va rappeler aux nations l'importance de conserver une emprise sur leur propre destinée."

    • Cyril Dionne - Abonné 30 mars 2020 11 h 20

      Oui Mme Garneau, la conclusion est d’une finalité qui résume tout. Pour reprendre en main notre propre destinée, nous devons nous assurer que nous produisons chez nous les besoins essentiels pour notre sécurité alimentaire, pharmaceutique et j’en passe. Aussi, nous devons nous assurer que les frontières ne sont pas des passoires. Si et si on avait exercé un contrôle aux frontières et dans les aéroports qui de la responsabilité fédérale, la contagion communautaire aurait été grandement retardée. Pourtant, c’était bien plus facile de mettre en quarantaine les voyageurs revenant au pays que d’essayer plus tard de trouver les sources de contagion communautaire.

      Cela dit, ce qui est occulté dans cette excellente lettre, c’est le phénomène de la surpopulation. On dira qu’il y a eu des épidémies au cours de l’histoire humaine et c’est vrai, mais si on veut vraiment garder une emprise sur notre destinée, on doit garder à l’œil que la Terre n’a pas des ressources à l’infinie pour que la population continue de croitre à un niveau effréné. Nous étions 1,8 milliards en 1919 au temps de la grippe espagnole. Maintenant, nous approchons le 8 milliards et la population de l’Afrique, entre autre, doublera d’ici 2050.

      Que les femmes deviennent autonomes à part entière en assurant l'égalité de celles-ci partout dans le monde. Rendre accessible les informations et un accès aux soins de santé génésique, y compris tous les types de contraception peu coûteuse, sûre et efficace. Rendre la stérilisation gratuite, pour les hommes et les femmes. Intégrer les programmes de planification familiale et de maternité sans risques dans les systèmes de soins de santé primaires et intégrer les questions démographiques et environnementales et l'éducation sexuelle dans le programme éducatif de base. Et vous voyez déjà, les objections vitrioles des sociétés à base patriarcale, religieuse et culturelle qui compose près des trois quarts de la population mondiale.

    • Cyril Dionne - Abonné 30 mars 2020 11 h 33

      Addendum

      La mondialisation sera un concept d’hier lorsqu’on sera sorti de cette pandémie pour affronter une crise économique sans précédent dans l’histoire moderne. Les gouvernements n’ont plus de marge de manœuvre avec des taux d’intérêts qui approchent le 0%. Ce qui veut dire qu’ils ne pourront pas emprunter de l’argent à l’infinie. Aussi, on renouera avec l’inflation et les prix sur les denrées alimentaires augmenteront. Et dans tout cela, on devra composer avec des taux de chômage apocalyptique. Bienvenue en 2020.

      La confiance ne sera plus accordée aux politiciens qui se font les champions du libre-échange, de la mondialisation, de l’immigration et des états postnationaux. On retrouvera, comme on le fait présentement, les bienfaits du régionalisme et du nationalisme, les deux seuls segments politiques qui protègent vraiment les gens en cas de crise. Pour le concept de citoyen du monde et nulle part, eh bien, celui-ci sera relégué aux oubliettes et dans la même boîte que celle de la mondialisation.

      Il faut le dire aussi que la pandémie résulte surtout de l’effet de surpopulation dans des pays comme la Chine. Cette proximité des échanges d’agents infectieux entre les espèces, et donc entre animaux et humains, est une conséquence évidente que la densité de population a atteint une certaine limite en Asie. Ce qui est déplorable dans tout ceci, c’est que la dictature chinoise a essayé de faire taire les lanceurs d’alerte avant que cette crise devienne incontrôlable.

      Au moins, M. Legault sauve des vies au Québec et non pas comme en Suède, un gouvernement socialiste, et aux Pays-Bas, qui ont utilisé une pseudoscience, l’immunité de groupe sans savoir si celle-ci était permanente ou bien temporaire au COVID-19. Et on le voit aujourd’hui, pour la Suède, c’est une mortalité au moins sept fois supérieure à la nôtre et pour les Pays-Bas, c’est 25 fois. Bravo les champions.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 mars 2020 12 h 20

      La conclusion ne dit pas tout. M. Langlois signale que la crise « va rappeler aux nations l’importance de conserver une emprise sur leur propre destinée ». Par contre, le concept de « nation » s'applique aux peuples qui ont créé leur État indépendant -il y en a 193 membres des Nations Unies- et aux nations définies sur la base de leur histoire et de leurs traits ethnoculturels -il y en a plus ou moins 3 000-. Or, M. Langlois ne précise pas à quelle définition il fait écho.

      C'est important de le faire pour préciser les impacts sur l'une ou l'autre définition de la nation. Dans l'avenir qu'il trace, il y aura un renforcement d'États indépendants pour mieux contrôler leur devenir et celui du peuple qui les constitue. Parallèlement, dans des États existants, notamment des fédérations, il y aura des mouvements, là où existent des liens importants entre les personnes d'une région ou d'une province, d'affirmation par le peuple en vue d'instituer un État indépendant dépositaire des pouvoirs régaliens propres à tout État indépendant.

      Le Canada, une fédération, est un État post-national qui ne reconnaît que les « nations » autochtones, les provinces et les territoires étant des entités régionales issues de l’histoire. Avec cette crise, ces entités reprennent vie et rien ne permet de penser que le Canada demeurera ce qu’il est, ni que des provinces deviennent des États indépendants.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 mars 2020 17 h 21

      Correction : dernière phrase, lire « ni que des provinces ne deviennenty pas des États indépendants ».

  • Gilbert Troutet - Abonné 30 mars 2020 09 h 23

    Excellente mise au point

    Bravo et merci pour cette analyse. Je partage votre point de vue, entre autres sur la nécessité de revenir à un mode de gouvernance qui soit plus proche de la population. À grande échelle, on voit aujourd'hui l'Espagne et l'Italie contraintes de se débrouiller seules, dans une Europe indifférente et lointaine. Ici, on se dit que le Québec s'en tirerait sûrement mieux s'il n'avait pas à attendre les décisions d'Ottawa. Même au niveau municipal, la fusion des villes (mise en place par le parti québécois) a éloigné les décideurs de leurs commettants..

  • Yves Corbeil - Inscrit 30 mars 2020 09 h 29

    Rien ne change tant que tu n'y change rien toi même

    Si tu continue à faire ce que tu as toujours fait. Tu continuera à ètre ce que tu as toujours été. La réflexion doit être individuelle avant de devenir universelle. Il n'y a rien qui se bâtit de haut en bas et toi tu fais parti du socle de ta société sur lequel elle sera érigé. Ma société est au Québec, son socle est au Québec mais il y a trop de matériaux qui viennent d'Ottawa pour quel soit à la hauteur de ma culture francophone d'Amérique qui diffère de la culture anglo-saxone qui m'entoure. L'espoir pour moi il est là, maître chez nous. Ensuite tous ensembles on pourra prendre les mesures préventives d'urgences qui assuront une meilleure gestion du risque avant qu'on soit frappé par quoi que ce soit d'autres. Aujourd'hui, malgré que la situation semble être «moins pire» qu'ailleurs, je regrette que nous n'aillons pas eu le plein pouvoir pour se préparer et affronter cette crise. Une leçon pour l'avenir, j'espère.

    Merci pour cette chronique qui doit nous faire réfléchir et nous donné de l'espoir pour l'avenir, notre avenir.

  • André Ouellet - Abonné 30 mars 2020 10 h 09

    COVID-19

    Excellente analyse, laquelle devrait inspirer les décideurs de ce monde.