Petite sociologie du papier de toilette

«Lorsque l’ordre social est menacé, s’essuyer le derrière avec du papier feutré, n’est-ce pas là la dernière cloison érigée contre la violence de la déchéance personnelle?», s'interroge l'auteure.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Lorsque l’ordre social est menacé, s’essuyer le derrière avec du papier feutré, n’est-ce pas là la dernière cloison érigée contre la violence de la déchéance personnelle?», s'interroge l'auteure.

Le professeur Steve Kates, de l’école de commerce de l’Université Simon Fraser, émettait ces derniers jours quelques hypothèses concernant un comportement qui, dans toute cette tourmente entourant la COVID-19, semble susciter le plus d’étonnement : comment expliquer cette ruée collective vers le papier de toilette ? Sommes-nous tombés sur la tête ou, devrait-on dire, sur le cul ?

Selon Kates, « l’espèce humaine agit par mimétisme », elle est mue par un « instinct évolutif » qui nous pousse à éviter la contamination. Le papier hygiénique serait un « antidote du dégoût », un « symbole de sécurité », voire un « objet porte-bonheur ».

Si ces hypothèses sont fort instructives, la sociologie a peut-être quelque chose de plus à nous dire sur ce phénomène du toilet papergate. Vous me direz, la sociologie devrait s’occuper de sujets plus importants. La crise du coronavirus est en effet un puissant révélateur de dynamiques sous-jacentes sur lesquelles elle se penche depuis longtemps, telles que les écarts de richesse et leurs effets délétères sur la santé des populations. Mais elle permet aussi de prendre au sérieux des conduites et objets jugés soit trop banals ou insipides pour être étudiés plus sérieusement, soit encore relégués au domaine de la psychologie ou de la biologie humaine.

Qu’est-ce que la sociologie peut alors nous dire sur cet objet a priori insignifiant du papier hygiénique et de la panique de masse qu’il génère ?

Pudeur et retenue

S’il était vivant aujourd’hui, le sociologue Norbert Elias observerait d’emblée que cette course au papier de toilette n’est peut-être pas si irrationnelle ou barbare qu’on ne le croit. Bien au contraire, cette conduite semble procéder de ce qu’il désignait comme un « processus de civilisation ». Ce dernier, qui n’a rien d’une quête de purification occidentale portée par les chantres actuels du nationalisme ethnique, se réfère aux modalités par lesquelles tout un nombre de pratiques liées, notamment, à la gestion des fonctions corporelles (tousser, manger, uriner, déféquer, copuler, etc.) en sont venues à se civiliser, c’est-à-dire à se délester de leur nature jugée trop primitive ou animale, et à être refoulées, de ce fait, dans les sphères intimes, privées et cachées de la vie sociale.

En raison d’un changement de seuil de sensibilité face à la vue des animaux morts, l’étiquette de table des élites européennes s’est, par exemple, mutée de manière à confiner à l’arrière-scène de la bienséance (aux bouchers ou aux cuisines) la pratique sanglante du dépeçage. Cracher publiquement ou se moucher dans sa manche, des pratiques jadis banales voire jugées hygiéniques au Québec, par exemple, sont désormais perçues comme répugnantes et même périlleuses lorsqu’elles sèment les contagions.

L’acte gênant et odorant de déféquer se fait dorénavant dans des lieux isolés et spécifiques, alors qu’il pouvait très bien se faire, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale environ, à plusieurs. S’essuyer l’entrejambe se fait, idéalement, à l’aide du papier hygiénique, et non plus de la neige, du foin, des épis de maïs, de la laine de mouton ou encore des pages de livres, de magazine et de journaux qui trouvaient ainsi un ultime sens, parfois dans un acte de défiance. […]

Hantise de dégradation

Pour Elias, la civilité ne s’accompagne pas uniquement d’une plus grande pudeur à l’égard des fonctions corporelles, mais implique aussi un contrôle social des affects, notamment l’agressivité et l’hostilité, qui sont tapies au cœur des rapports hiérarchiques et de classe. L’émergence de l’État comme « monopole de la violence légitime » s’est accompagnée d’une dynamique de maîtrise de soi de plus en plus poussée et répandue dans l’ensemble des couches sociales, ce qui participe, par la retenue et la distance physique qu’elle exige, à la pacification relative des rapports sociaux. De même, le sociologue remarquait comment la « hantise de dégradation », soit « la crainte de la déchéance personnelle », qui renvoie à la « perte de prestige aux yeux des autres membres de la société », agit comme moteur puissant de civilité. Autrement dit, c’est la crainte de perdre du prestige social, davantage que le désir de s’enrichir et de consommer, qui constitue, selon Elias, un motif central pour cultiver et intégrer les mécanismes du contrôle social et de soi.

Que peut-on alors en déduire quant à l’agitation collective entourant l’achat massif de papier de toilette dans les supermarchés ?

Il serait sans doute facile de conclure, hâtivement, à un phénomène d’involution rabaissant les humains à leurs instincts barbares. Mais on pourrait plutôt risquer l’hypothèse absolument contraire, à savoir que la volonté de maintenir à tout prix, en ces temps de crise, le rituel civilisé de l’usage du papier cul demeure l’ultime rempart, ne serait-ce que symbolique, pour se prémunir contre la hantise de dégradation. Sur le marché symbolique du prestige social, comme sur le marché des biens commerciaux, nous sommes prêts à acheter et à échanger un milliard de petits rouleaux aux enchères pour maintenir et disputer le respect et la dignité que procure l’argent, quitte à se distancier socialement de ceux qui sont en dessous de nous. Dans une société de plus en plus clivée et inégalitaire, où l’écart entre les élites et les masses semble s’accroître chaque année, l’extension du domaine de la lutte au papier hygiénique nous renseigne peut-être moins, en ce sens, sur le dégoût des individus face à leur propre défécation. Lorsque l’ordre social est menacé, s’essuyer le derrière avec du papier feutré, n’est-ce pas là la dernière cloison érigée contre la violence de la déchéance personnelle, peu importe son degré de confort matériel ?

À voir en vidéo