«Affaire Polanski»: où donc est la censure?

«Ce que révèlent les nombreux soutiens à Polanski, c’est la montée d’une puissante riposte au mouvement #MeToo», soutient l'auteure.
Photo: Lucas Barioulet Agence France-Presse «Ce que révèlent les nombreux soutiens à Polanski, c’est la montée d’une puissante riposte au mouvement #MeToo», soutient l'auteure.

Dans sa chronique parue le 5 mars 2020, « Le chant du cygne de Polanski », Odile Tremblay écrit à propos de la controverse qui entoure J’accuse, le dernier film de Roman Polanski : « Car faute de séparer les dérives d’un être humain de ses œuvres, on invite la censure à la table, quitte à trouer bientôt tout l’héritage artistique comme un gruyère. » Et elle conclut son analyse par : « Attention danger ! »

Avec toute la sincère estime que je porte à cette journaliste émérite, j’ai un tout autre point de vue.

Polanski a bénéficié d’un budget important de 22 millions d’euros. Seulement en France, il a été sélectionné pour 12 César, récompensé par trois fois et a gagné celui de la meilleure réalisation. Le film de Polanski existe. Il a déjà trouvé de nombreux preneurs parmi les distributeurs. J’accuse profite d’une large couverture médiatique des plus positives pour sa réalisation.

Où donc est la censure ?

Parce que des personnes ont refusé d’acheter et de distribuer son film et se sont solidarisées ? C’est de la censure ? Comme d’autres refusent de visionner cette œuvre considérant comme une profonde injustice l’immunité et la tranquillité dont jouit son réalisateur. C’est aussi de la censure ?

Le libre arbitre des personnes qui n’achèteront pas, ne diffuseront pas et des personnes qui n’iront pas voir le film de Polanski, dont je suis, est le seul levier à notre disposition pour manifester notre indignation et notre résistance par rapport aux dysfonctionnements de nos États de droit.

Ce n’est pas de la censure. Cela s’appelle un boycottage.

Ce film, peut-on lire dans les journaux, Polanski tenait beaucoup à le réaliser pour les thèmes qu’il aborde : l’innocence bafouée, le bouc émissaire juif, la condamnation sur de fausses preuves. Roman Polanski ne s’en cache pas : il voit dans l’affaire Dreyfus un écho à sa propre histoire, celle d’un homme injustement accusé. Ce serait lui la victime.

Roman Polanski a été reconnu coupable par la justice américaine en 1977 de six chefs d’accusation, dont ceux d’avoir drogué et sodomisé Samantha Geimer, une jeune adolescente de 13 ans. Il s’est enfui des États-Unis parce qu’après la révision de sa première sentence, il risquait 50 ans de prison.

Samantha Geimer n’aurait pas été la seule. Au cours des dernières années se sont ajoutés les témoignages crédibles, corroborés par des tiers et des indices concordants, de plusieurs autres femmes dont les révélations feraient de Polanski un prédateur sexuel et un pédophile récidiviste présumé. Ce que tous les magnats de l’industrie cinématographique qui ont financé J’accuse ne pouvaient ignorer.

Je suis heureuse de penser que l’arrogance de ces investisseurs qui projetaient de faire beaucoup d’argent a été ébranlée par le mouvement de colère qui entoure la sortie de ce film. Mais le sont-ils ? Le sont-elles ? Ou toute la publicité entourant cette mégaproduction est-elle une source d’amusement ?

Il y a fort à parier que les profits au box-office seront au rendez-vous. Et pour celles et ceux qui veulent voir J’accuse, il sera sans aucun doute diffusé en Amérique par un Netflix de ce monde.

Parce que ce film n’est pas censuré.

Il est boycotté, ce qui est très différent, par des personnes qui s’insurgent pacifiquement et exercent un contre-pouvoir des plus sains. Pour ces hommes et ces femmes, « on ne peut pas faire comme si valoriser ce film ne participait pas au verrouillage du secret », comme l’a déclaré à l’Agence France-Presse la féministe Catherine de Haas du collectif #NousToutes.

Nos législations vétustes et réactionnaires à l’égard du viol font encore trop souvent des plaignantes des soi-disant mythomanes, ouvrent grand la porte aux préjugés qui font des actrices des manipulatrices qui se servent du sexe comme tremplin pour leur carrière.

Ce que révèlent les nombreux soutiens à Polanski, c’est la montée d’une puissante riposte au mouvement #MeToo, qui n’est pas sans rappeler celle des années 80 pour annihiler les avancées des femmes et qui culminera avec le massacre de Polytechnique au Québec.

Comme l’a écrit l’Américaine Susan Faludi dans son essai Backlash, plus que jamais d’actualité, ces contre-offensives laissent croire « que le chemin qui conduit les femmes vers les sommets ne fait que les précipiter, en réalité, au fond de l’abîme ».

Attention danger !

Réplique de la chroniqueuse

Mais il y a de la censure et de l’autocensure dans cette affaire. Plusieurs voudraient voir le film au Québec et ne le peuvent pas, faute de distributeurs qui osent le sortir. Netflix n’achètera pas un film qui est boycotté aux États-Unis. Le climat actuel, que je comprends, compromet aussi la parution en France de l’autobiographie de Woody Allen. On aurait aimé pouvoir juger du livre par nous-mêmes. Oui, un vent de censure se lève.

Odile Tremblay

À voir en vidéo