«Les pays d’en haut» ou la condamnation du passé

La tentation est grande de présenter des personnages «en avance sur leur temps», telle Donalda (Sarah-Jeanne Labrosse), ici face à Séraphin (Vincent Leclerc).
Photo: Éric Myre La tentation est grande de présenter des personnages «en avance sur leur temps», telle Donalda (Sarah-Jeanne Labrosse), ici face à Séraphin (Vincent Leclerc).

L’oeuvre de Claude-Henri Grignon et ses suites ont toujours servi à porter un jugement sur la société québécoise d’hier ou d’aujourd’hui. L’objectif de l’auteur en publiant le roman Un homme et son péché en 1933 était de critiquer l’obsession du clergé catholique pour les moeurs et de rappeler qu’il y avait des péchés bien plus graves qu’on tolérait sans les relever.

La série Les belles histoires des pays d’en haut nous présentait une vision si idyllique du Québec d’autrefois qu’elle faisait regretter le bon vieux temps à bien des téléspectateurs qui, comme Grignon, jugeaient que tout avait changé trop rapidement dans les années 1960. À l’extrême opposé, le film Séraphin : un homme et son péché (2002) nous présentait une société québécoise complètement aliénée, écrasée par la religion catholique et prisonnière du rêve chimérique d’un pays agricole où triomphent les paysans ignorants.

Plus récemment, la dernière saison de la série télévisée des Pays d’en haut nous a présenté un Québec en pleine révolte. Loin d’être des habitants classiques, les gens du Nord décrits dans cette série sont tous à leur façon en quête de changement, de liberté et d’indépendance. L’Église joue dans cette fresque le mauvais rôle, celui de gardienne des valeurs traditionnelles, des valeurs exclusivement négatives dont les personnages doivent s’affranchir pour être heureux.

Si le personnage de Mgr Édouard-Charles Fabre, le détestable évêque de Montréal, ne nous avait pas déjà fait comprendre que l’Église catholique était une institution exclusivement intéressée par le pouvoir et l’argent, le nouveau curé Caron vient nous en faire la preuve par neuf. Il vend les sacrements à prix d’or, tyrannise ses paroissiens au moyen du chantage et pousse la super-stition à l’extrême. « Vous allez tous mourir si vous ne votez pas la prohibition ! » lance-t-il au conseil municipal.

Caron trace clairement la ligne entre les serviteurs de l’Église, qui peuvent déroger sans conséquence aux commandements, et les fidèles, qui doivent lui obéir aveuglément et inconditionnellement. « Le bon Dieu pardonne toujours le mal qui est fait pour le bien de l’Église », explique-t-il à Séraphin dans le dernier épisode. C’est une caricature vivante que tous les personnages prennent pourtant au sérieux.

Ce n’est qu’un personnage, serait-on tenté de répondre. Puisqu’il s’agit du seul prêtre désormais représenté ou mentionné et qu’il ne rate pas une occasion de rappeler qu’il agit sous les ordres de l’évêque de Montréal, on en vient pourtant à le considérer comme le digne représentant du clergé de l’époque.

Ce personnage n’a par ailleurs aucune profondeur. Ses motivations ne sont jamais expliquées et il ne possède aucune qualité compensatoire. Il n’apparaît à l’écran que pour faire du mal aux personnages de la série. Le clou est enfoncé bien profondément pour nous faire comprendre que le sympathique curé Labelle était une exception au sein cette institution tyrannique.

Éclairage négatif

La religion dans son ensemble est présentée sous un éclairage négatif. Tous les personnages sympathiques de la série cherchent à s’en émanciper d’une manière ou d’une autre. Les seuls alliés de l’Église sont les profiteurs du système, comme le juge Lacasse, ou des simples d’esprit, comme Victorine, cliché de femme soumise aux dictats de son prêtre. On souligne d’ailleurs que Victorine est la seule catholique pieuse de la paroisse. Cette représentation manichéenne nous amène à penser que le Québec n’est demeuré catholique que grâce à la complicité des élites et de quelques zélotes naïfs et ignorants.

La tentation est grande pour tout auteur de fiction historique de présenter des personnages « en avance sur leur temps » auxquels le public peut s’identifier puisqu’ils partagent sa mentalité et ses valeurs. La série en est truffée, en particulier chez les personnages féminins.

Les derniers épisodes nous montrent Donatienne et Pâquerette quittant le Québec pour vivre leur amour interdit, Donalda se donnant pour mission de rendre l’instruction accessible à tous et Angélique s’inscrivant à l’Université McGill pour devenir avocate (une vingtaine d’années avant Annie Langstaff, la première Québécoise diplômée en droit). À côté de toutes ces femmes en quête d’émancipation, le pauvre Arthur Buies, qui devrait normalement être un avant-gardiste, passe pour un écrivain des plus conservateurs. On en vient à se demander pourquoi la Révolution tranquille n’a pas eu lieu en 1900.

L’oeuvre de Grignon était également critique de la religion, la soumission pieuse de Donalda la conduisant à une vie misérable et à une mort tragique. Un tel destin n’est toutefois pas acceptable en 2020, même dans une représentation historique. Le message est donc moins subtil et les personnages qu’on retrouve dans la nouvelle série sont ceux qu’on veut voir aujourd’hui : des femmes fortes et libérées, des esprits libres et affranchis ainsi qu’une Église repoussoir qui nous rappelle que nous avons bien fait de lui tourner le dos.

Cette série, qui se présentait au départ comme étant plus fidèle à l’histoire que la version originale, n’est au final qu’une nouvelle condamnation d’un passé que les Québécois refusent encore d’assumer. Dans ce portrait sombre, la religion catholique joue le rôle de bouc émissaire.

Tout ce que les Québécois n’arrivent pas à assumer dans leur histoire est balayé dans la cour de l’Église, unique responsable de la pauvreté et de l’ignorance des habitants, de la soumission des femmes et de l’intolérance des masses. Quel meilleur moyen d’éviter d’avoir à nous questionner sur ce qui a motivé nos ancêtres à faire ces choix de société qui jurent avec nos valeurs contemporaines ?

25 commentaires
  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 15 février 2020 08 h 20

    L’Église catholique nous a-t-elle trahis ou sauvés ?

    Avec la Révolution tranquille, la narration de notre histoire est passé de glorieuse à honteuse.Récit particulièrement porté par des historiens souverainistes. Ceux là ignorant qu'une nation ne peut se projeter avec puissance dans l'avenir à partir du dénigrement de sa propre histoire. Surtout qu'ils ont tout faux : l'Église nous aurait trahis !

    Comment refaire corps avec notre histoire ?

    Sinon en se posant la question essentiel et existentielle : Qu'est-ce qui fut nécessaire pour qu’apparaisse, se développe et existe encore une  nation française en Amérique ? Voilà la question qui départage l’essentiel de l’accessoire.

    L' Église est l'institution politique cardinal de notre histoire, elle nous a porté faconné depuis le début. Suite à l'Acte d'Union, elle a été l’armature de l'État qui a assumé les missions essentiels de l'État : peuplement et mise en valeur du territoire (le fond des Belles histoires des pays d'en haut : « Il faut s'emparer des terres avant les protestants, s'il s'en plaignent, laisser les japper » Curé Labelle ).

    L'Église nous a t elle trahis ou sauvé ?

    La géopolitique réponds à cette question existentiel :

    https://www.youtube.com/watch?v=RlDdX76ckv4&t=1761s

    • Claude Bariteau - Abonné 16 février 2020 13 h 29

      Entre 1840 et 1915, 900 000 personnes ont quitté le territoire après la mise au pas du Parti patriote et la transformation du Bas-Canada en une section du Canada-Uni sur laquelle l'Église et quelques notables ont accepté un gouvernement provincial pour affaires locales de connivence avec la Grande Coalition.

      Le curé Labelle fut engagé pour stopper le départ de la racaille selon Cartier et fournir une main-d'œuvre aux entreprises américaines qu’attiraient les ressources naturelles. Ça n’a pas empêché les départs annuels. La Première Guerre mondiale le fit grâce au recrutement forcé de militaires et l’emploi dans les entreprises de guerre.

      En 1774, à l’encontre du haut clergé, des notables collaborateurs avec les dirigeants britanniques, plusieurs ressortissants français se sont alliés aux deux régiments américains venus chasser les Britanniques de la Province of Québec après l’Acte de Québec (1774). Ce n’est pas parce que Londres a reconnu la pratique de la religion que le clergé a dénoncé ces supporters des Américains.

      Le roi l’a fait selon les Accords de Westphalie de 1648. Après 1763, lorsque le haut clergé demanda d’être affilié au Vatican, qu’a refusé le roi, ce dernier accepta que leur chef soit consacré en France et revienne au Québec en autant qu’il reconnaisse l’autorité du roi sur l’Église catholique, ce qui s’est fait avant 1774.

      Pour augmenter son contrôle sur les autorités religieuses, mais aussi sur les seigneurs et les commis du gouvernement colonial, Londres reconnut len 1774 la dime, la collecte du cens et l’usage de la langue française. Depuis, l’Église catholique du Québec est passée de l’autorité du Royaume-Uni à celle du Canada en 1931. Quant aux seigneurs, leur pouvoir fut aboli pour faciliter les voies de transport et la langue française, reconnue pour usage local, le tout en conformité avec l’Indirect Rule pratiqué par Londres.

      La Révolution tranquille voulut changer cette soumission. Le Canada s'objecta.

  • Pierre Rousseau - Abonné 15 février 2020 08 h 32

    Du pouvoir de l'Église

    Effectivement, il fait peu de doutes que la série est caricaturale et réunit des personnages forts qui représentent certaines tendances qui existaient dans le passé. Toutefois, le rôle de l'Église est capital dans le paternalisme de la société québécoise. D'abord, la colonie de Nouvelle-France était carrément un état administré conjointement par la royauté française et l'Église qui s'occupait de la vie de tous les jours des gens. S'il est vrai que parmi les premier colons il y a eu beaucoup de huguenots, ces derniers ont dû se fondre dans la société coloniale.

    Puis avec l'occupation anglaise et la cession du Canada à l'Angleterre, une clause du traité de Paris qui protégeait le catholicisme a eu pour effet de rendre l'Église un agent incontournable entre les nouvelles autorités coloniales et le peuple canadien. Nous n'avons pas connu la révolution de 1789 mais celle de 1837-38 a été étouffée non seulement par les autorités coloniales mais aussi par l'Église. D'un côté l'Église a protégé la foi et la langue mais d'un autre côté elle a permis aux autorités anglaises de gouverner sans trop de problèmes.

    Enfin, on doit se souvenir que nos ancêtres étaient des colons en majorité et on peut dire que les colons ont la bougeotte. Il fallait être particulièrement déterminé pour quitter son pays et venir s'établir ici, dans un pays difficile, après un voyage périlleux en voilier. De la même manière, il fallait être particulièrement déterminé pour partir de la vallée du St-Laurent et s'en aller dans les Pays d'en-haut, où la vie n'était pas de tout repos. La série télescope cette situation et la comprime en quelques heures, escamotant certaines réalités tout en tentant de donner un portrait général d'une société disparue depuis.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 15 février 2020 08 h 45

    Texte remarquable, bravo

    J'ai essayé de suivre cette série, mais j'ai abandonné, déçu.

  • Hélène Lecours - Abonnée 15 février 2020 08 h 48

    Viande à chien

    J'ai regardé la première saison de cette nouvelle mouture d'Un homme et son péché avec assez peu d'intérêt. L'irréalisme et le manque de subtilité m'ennuient. Quant à la série de cette hiver, j'en ai vu le premier épisode et décidé de ne point continuer. Certaines formes de caricature m'ennuient également. J'ai 74 ans et j'ai suffisamment souffert de ce que l'on a, à juste titre, appelé la Grande noirceur, pour comprendre que l'on ait quitté l'Église et les églises avec souagement. Cependant, je pense que les valeurs chrétiennes nous ont rendus collectivement meilleurs et qu'il ne faut pas l'oublier. Quant à Séraphin et Paul-Henri Grignon, n'en avons-nous pas suffisamment parlé ? Ont-ils encore quelque chose à nous apprendre? Pourquoi exploiter cette histoire à n'en plus finir ??? Peut-être pense-t-on que les vieux rabougris comme moi y sont encore intéressés ?

    • Normand Parisien - Abonné 16 février 2020 21 h 59

      Le grand public aime bien les histoires de terroir. Les cotes d'écoute sont toujours au rendez-vous et les revenus publicitaires aussi.

  • André Savard - Abonné 15 février 2020 09 h 00

    Les versions des pays d'en haut

    Excellente perspective qui démontre que les versions de Séraphin trahissent les préjugés de nos époques. Le catholicisme était vu comme la marque de nos "dons obstinés" selon Lionel Groulx. Du Canada français, il disait qu'il s'agissait d'un organisme hypersensible en mutations constantes. Nous avons perdu ce sens de la nuance et ceux qui se prétendent historiens aujourd'hui portent une soutane mille fois plus pesante que celle que ce chanoine a porté. Pour nos ancêtres, le catholicisme était un principe d'universalité et la possibilité d'une gouvernance parallèle face à l'hégémonie des Anglais. Notre époque sous la coupe de la gauche culturelle croit à sa supériorité morale. Elle est contre le "roman national" et préfère les appartenances minoritaristes, migrantes et mondialistes. Dans la nouvelle version le Québécois est un colonialiste blanc dont le péché est de n'avoir pas reconnu l'idéalité de l'Autre et qui devra s'assimiler comme simple facette de la diversité. On veut se représenter le Québécois d'antan dans sa cuisine, dans l'alcool, les enfants braillards, les blasphèmes et des grenouilles de bénitier sans spiritualité. Lionel blâmait nos élites pour leur suffisance et leur appels inconscients à la disparition. Sur cela, elles n'ont pas changé.