Pourquoi devrait-on se préoccuper du sort des cochers?

«Si les calèches sont éliminées à Montréal, c’est avant tout en raison de l’avancée des idées antispécistes portées sans relâche par quelques organisations de défense des droits des animaux», croit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Si les calèches sont éliminées à Montréal, c’est avant tout en raison de l’avancée des idées antispécistes portées sans relâche par quelques organisations de défense des droits des animaux», croit l'auteur.

Comment comprendre la décision de l’administration municipale d’éliminer les calèches ? On suppose généralement que c’est parce qu’il y a eu de la maltraitance animale et que, par conséquent, cette décision a été prise pour veiller au bien-être des chevaux.

N’a-t-on pas tous vu l’image d’un cheval qui s’est écroulé dans les rues du Vieux-Montréal en 2018 ? Bien sûr, cette industrie a ses imperfections, que décrit Brian Myles dans son éditorial du 4 janvier dans Le Devoir. Mais l’ensemble de la couverture médiatique fait à mon avis l’économie du débat de fond : si les calèches sont éliminées à Montréal, c’est avant tout en raison de l’avancée des idées antispécistes portées sans relâche par quelques organisations de défense des droits des animaux.

Qu’est-ce que le spécisme ? Popularisé par le philosophe Peter Singer en 1975 dans son livre La libération animale, le spécisme est une discrimination injustifiée basée sur l’appartenance à une espèce, comparable au racisme ou au sexisme. La mouvance antispéciste vise à éliminer l’« exploitation » des animaux par l’homme en interdisant leur utilisation pour le divertissement ou pour le travail. Cela mène à une forme d’abolitionnisme interdisant l’achat et la vente d’animaux et, par voie de conséquence, à l’interdiction de leur domestication.

Bien-être des animaux

Je salue les organisations de défense des droits des animaux pour leurs efforts incessants pour la cause animale, et j’espère bien rendre compte de leurs idées dans ce texte. Il importe toutefois de savoir qu’il y a eu une évolution des idées partagées par les membres de ces organisations principalement au fil de la dernière décennie. Alors qu’à l’origine les militants avaient à coeur l’amélioration du bien-être des animaux, avec une attitude dite « welfariste », la majorité d’entre eux se réclament aujourd’hui de l’antispécisme.

En effet, améliorera-t-on vraiment le bien-être des chevaux en éliminant les calèches ? Il est permis de croire que non. Sans même parler du fait que presque tous ces chevaux continueront probablement à travailler, la plupart des vétérinaires vous diront qu’il n’y a rien de problématique en soi à ce qu’un cheval de trait tire une calèche en ville.

Le propriétaire et cocher Réjean Fortin me racontait que l’enthousiasme de son cheval à aller « travailler » est comparable à celui de son chien qui lui apporte sa laisse pour aller faire sa promenade. Qui plus est, les chevaux de trait sont de moins en moins utilisés à la ville ou à la campagne, où ils ont été remplacés par des tracteurs. Si on ne leur permet pas de se rendre utiles d’une manière quelconque, les chevaux de trait disparaîtront complètement du paysage québécois.

Pourtant, de nombreux environnementalistes qui sont favorables à la décroissance sont convaincus qu’une bonne avenue pour se libérer du pétrole est de réhabiliter le transport hippomobile avec les précautions nécessaires pour assurer la sécurité et le bien-être des bêtes. De telles initiatives se multiplient présentement en France.

Dans un court film que j’ai réalisé à ce sujet, Abolir les calèches… et l’humain dans tout ça ?, j’ai voulu montrer que l’interdiction des calèches conduit à l’exclusion d’une communauté vivant déjà dans la précarité, qui bénéficiait grandement d’étroits rapports avec les chevaux.

Ce qui m’a amené à m’intéresser au sort des cochers, c’est la violence qui a été observée à leur endroit au fil des dernières années dans les rues de Montréal. En plus d’avoir à endurer des manifestations hebdomadaires certains étés, les cochers ont été régulièrement insultés par des chahuteurs, qui hurlaient des « cruel ! », « abuseur ! », ou des slogans comme « Free the horses » !

Violence

Ces attaques ont culminé par un assaut à coups de poing à l’endroit de la cochère Nathalie, le 28 août 2019 ; la suspecte a été arrêtée et un procès pour voie de fait est en cours. Or, rien dans la conduite des cochers n’a jamais justifié un tel niveau de violence. Il est permis de croire que le comportement abusif des chahuteurs s’explique par leurs idées antispécistes, malgré les bonnes intentions derrière celles-ci.

L’anthropologue Jean-Pierre Digard décrit dans son ouvrage L’animalisme est un antihumanisme de quelle manière le fait de traiter les animaux sur le même pied que les humains entraîne dans les faits une dépréciation de ces derniers, qui sont alors accusés de tous les maux. À mon avis, le problème de la violence dirigée contre les gens qui travaillent avec les animaux et qui vivent parfois dans la précarité n’a pas été suffisamment considéré par les groupes qui militent pour les droits des animaux (ou animalistes).

Un grand nombre de Montréalais cherchent le fil conducteur derrière les décisions de notre administration municipale concernant les animaux. L’élimination des calèches, le retrait du règlement contre les pitbulls, l’interdiction de la vente d’animaux de compagnie ne provenant pas de refuges ont un point commun : chacune de ces mesures a été précédée par des campagnes de militantisme actif menées par des organisations dont les membres se réclament de l’antispécisme […].

On aurait intérêt à débattre cette question, car plutôt que de viser les endroits où il y a réellement de la souffrance animale, comme les abattoirs industriels, ces gains vers l’abolitionnisme sont présentement faits sur le dos d’un petit nombre de personnes vulnérables, les cochers, victimes de mépris de classe depuis fort longtemps.

4 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 8 janvier 2020 08 h 06

    Une bonne lettre

    Extrait d'un article du 26 janvier 2000 de Louis-Gilles Francoeur (Le "ski-loup" pour oublier le "ski-doo"):

    « Curieux que le ski-joring ("ski attelé" en scandinave), que j'appelle plus familièrement le ski-loup en raison de l'allure des chiens de traîneau et du pays qu'on visite en leur compagnie, n'ait pas plus d'adeptes au Québec. C'est pourtant le plus vieux sport de glisse qui soit. Et c'est le pays idéal pour s'y adonner.

    Les Lapons s'attelaient en skis derrière leurs rennes il y a plus de 1000 ans. Les fermiers norvégiens et suédois les imitent depuis des centaines d'années en s'attelant à un cheval dès l'arrivée des premières neiges. Mais la véritable démocratisation du ski-joring est survenue au siècle dernier lorsque, de retour d'Amérique où ils avaient vu Blancs et autochtones atteler des traîneaux aux chiens, des Scandinaves ont entrepris de marier le ski et les chiens.

    Un bon équipement de ski-loup coûte environ 60 $. Il consiste en un attelage bien rembourré pour le chien, une ceinture équipée d'un anneau sur le devant et une longe d'une dizaine de pieds, équipée de mousquetons, avec un puissant élastique au milieu pour atténuer les mouvements non synchronisés entre le skieur et son chien.

    Tous les chiens sont aptes à faire du ski-loup: chacun y mettra ce qu'il peut, sans plus. Les chiens de ville y trouvent d'ailleurs un très grand plaisir car l'effort léger et constant qu'ils fournissent les empêche d'avoir froid. Ils endurcissent ainsi progressivement leurs coussinets, trop chauds au début, ce qui favorise la formation de "mottons" de glace, qu'il faut leur laisser retirer régulièrement au début de la saison.

    Il est par ailleurs impératif de s'initier avec son chien ou celui du voisin sur une surface plane comme un lac ou un champ. Certains centres de plein air louent ceintures, longe, attelage et chiens en plus d'offrir aux clients une piste battue. Sur ces surfaces planes, n'importe quelle paire de skis de fond fait l'affaire. »

  • Stevan Harnad - Inscrit 8 janvier 2020 11 h 10

    Les êtres sensibles

    Article (Laliberté, Cochers, 8 janvier) remarquablement mal informé, biaisé et tendancieux.

    Les cochers et les journalistes aussi apporterait leur laisse à leur maîtres pour pouvoir sortir un peu de leur confinement. C'est un impératif biologique qui leur serait nié par leur maîtres.

    Il y a les métiers et il y les sales métiers. De gagner son pain en faisant souffrir les autres êtres sensibles est un métier à remplacer, pas à regretter ou renforcer: les calèches électriques, pas les hippomobiles.

    Idem pour les éleveurs de chevaux, et des autres êtres animaux voué à l'abus humain.

  • Réjean Martin - Abonné 8 janvier 2020 14 h 58

    le spécisme ?

    le spécisme ? c'est de voir qu'il y a des êtres plus méritants que les autres, les hommes et les femmes, non pas les animaux... «Frères inférieurs, disait JULES MICHELET au sujet des animaux

  • Snamuel Ereissiev - Inscrite 8 janvier 2020 20 h 43

    Bravo!

    Bravo au Devoir d’avoir publié cette Tribune sur un sujet important et négligé par le public! Bravo au Dr. Laliberté pour son travail nuancé qui démontre une rare compassion pour la belle amitié entre les chevaux et de pauvres hommes à la vie dure dont personne ne se soucie. Le virulent animalisme qui devient de plus en plus normatif de nos jours est un symptôme d’une société en crise. L’individualisme, la solitude, et l’anomie détruisent les liens de sociabilité et de solidarité entre êtres humains. La projection de l ‘« empathie» détournée sur les animaux démontre une tragique inattention portée à l’humain, et une quête de « vertu » narcissiste dans une culture activiste de plus en plus aggressive et androphobe. Les travaux du Dr Laliberté apportent un nouvel air d’espoir et de sagesse pour équilibrer une culture de plus en plus pathologique.