«Antigone», l’occasion manquée

Nahéma Ricci-Sahabi et Sophie Deraspe
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Nahéma Ricci-Sahabi et Sophie Deraspe

Quand j’ai su que le film de Sophie Deraspe avait été inspiré par l’histoire de la mort de Fredy Villanueva, mon enthousiasme initial s’est transformé en profond malaise.

À l’occasion des entrevues qu’elle a données à propos de son film, la réalisatrice avoue elle-même n’avoir jamais eu de contact avec la famille Villanueva. Pire encore, la famille Villanueva ne savait même pas qu’une fiction inspirée par son histoire allait sortir en salle.

Est-ce qu’on aurait eu cette sensibilité pour les familles victimes de Polytechnique, de Dawson ou autres ? Qui raconte ? Pour qui est-ce écrit ? Qui en profite ? Le fait que le film soit librement inspiré d’une histoire réelle bonifie-t-il l’oeuvre ? Est-ce un moyen de faire la promotion du film ?

Soyons clair : la famille Villanueva, en plus d’avoir perdu un membre aux mains de la police de manière complètement injuste, s’est vue calomniée dans les médias. Son histoire est constamment reprise comme matériau artistique, sans son consentement, alors que tous les stratagèmes ont été utilisés pour la dissuader d’avoir sa propre oeuvre artistique en mémoire de son proche disparu.

Lorsqu’on décide de faire référence à cette histoire, il y a immanquablement un devoir de mémoire. On peut se demander si la fiction est le meilleur véhicule pour le faire. Surtout quand cette fiction provient d’une personne blanche, aisée, n’ayant aucun contact direct avec les communautés concernées par cette histoire.

Je suis allé voir le film. Peut-être que, malgré tout, il y avait des choses positives à tirer de cette oeuvre. Après tout, les critiques ont pratiquement toutes été élogieuses.

La projection terminée, j’en suis sorti amer. J’ai trouvé l’actrice principale très bonne. Mais le film pose plusieurs problèmes sur le fond. Le plus sérieux est la façon dont l’élément déclencheur du film, l’intervention policière, est représenté dans le film.

On voit la police qui intervient pour arrêter le plus jeune frère d’Antigone qui joue aux dés. L’aîné semble vouloir intervenir, car il conteste l’arrestation de son frère. Puis, on entend un coup de feu et c’est fini. Son grand frère est mort et Antigone fera tout pour protéger sa famille.

Jamais, durant le film, l’intervention policière ne sera remise en question. Ça donne presque l’impression que c’est normal. Le film banalise l’utilisation mortelle des armes à feu dans le cadre des interventions policières contre les personnes racisées. Faut-il rappeler que ces armes sont censées n’être utilisées qu’en cas de légitime défense ? 
Bien que le film suive une Antigone qui se fait l’avocate de la réalité des personnes immigrantes, son plaidoyer est faible et complètement dépolitisé. Ne reste que l’impression de constater une réalité triste. L’oeuvre rejoint ainsi la grande catégorie des films écrits par des personnes blanches qui parlent de racisme.

La professeure Angela Pelster-Wiebe explique que les personnes blanches reprennent presque systématiquement les histoires marginalisées des personnes racisées lorsqu’il s’agit de parler de racisme. C’est simple, ça permet de ne pas remettre en question le rôle des personnes blanches qui reproduisent le racisme et en bénéficient.

Faire un film sur l’oppression que perpétuent les personnes blanches est beaucoup trop confrontant. Ce film est donc une énième occasion ratée de parler des privilèges des Blancs, de racisme, de brutalité policière et de faire un travail de mémoire sur la mort de Fredy Villanueva. Une énième occasion ratée d’offrir à la famille Villanueva un espace de guérison.

À combien d’autres occasions ratées aurons-nous droit ? Pouvons-nous laisser le soin de la responsabilité de la narration à ceux qui ont vécu leurs histoires ? Quand est-ce que les institutions culturelles et cinématographiques reconnaîtront les idées, l’expertise et les réflexions de l’art de certains quartiers que l’on défavorise ?

40 commentaires
  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 21 décembre 2019 06 h 53

    racisme?

    Quel est donc le racisme de Sophocle, Jean Anouilh ou de Bertold Brecht?

  • Hélène Girard - Inscrite 21 décembre 2019 08 h 04

    L'OCCASION RÉUSSIE

    Sophie Deraspe a bien dit qu’elle a été « inspirée » par l’histoire de la mort de Freddy Villanueva pour écrire son scénario en se basant sur la tragédie grecque de Sophocle. Elle n’a jamais dit qu’elle faisait un film sur Villanueva, l’intégrité de Sophie Deraspe n’est pas à démontrée. Et contrairement à vous, je trouve que Deraspe a bien fait son travail, elle a écrit un brillant scénario et réalisé un film qui rejoint le coeur. J’en suis ressortie bouleversée.

    Le film que vous déplorer n’avoir pas été fait, est probablement à faire. J’irais certainement voir un film, un documentaire qui dénonce la brutalité de la police et le racisme. C’est un autre film, une autre approche que vous proposez et j’ajouterais qu'il faut parfois plusieurs films sur un même sujet pour en saisir toute la réalité.

  • Samuel Prévert - Inscrit 21 décembre 2019 09 h 31

    La fiction a-t-elle un avenir ?

    On peut se demander si la fiction est le meilleur véhicule pour le faire. Surtout quand cette fiction provient d’une personne blanche, aisée, n’ayant aucun contact direct avec les communautés concernées par cette histoire.

    Pourquoi une personne blanche ne s'intéresserait-elle pas à cette histoire ?
    Lepage et Mnouchkine ne peuvent faire une pièce de théâtres sur les Autochtones.
    Un écrivain est accusé de pédophilie pour avoir inventé une scène de viol.

    On peut se demander si la fiction peut continuer à exister...

  • Paul Gagnon - Inscrit 21 décembre 2019 09 h 34

    C'est fou

    mais vous me donnez le goût de voir ce film.
    Après une telle critique ce ne peut-être que bon...(sic)

  • Marc Therrien - Abonné 21 décembre 2019 09 h 50

    Vivre sa liberté dans la peur de la prison


    Je demeure toujours aussi perplexe quand je me questionne sur les différences dans l’éducation des personnes qui semblent, tout au contraire de moi, ne pas être impressionnées par la violence symbolique légitime qu’exercent les policiers en uniforme et armés mandatés par la civilisation d’assurer le maintien de la paix et de l’ordre. Je ne sais pas ce qui différencie ces personnes de moi qui, naïvement peut-être, vit dans la confiance qu’il ne subira jamais la violence des policiers parce qu’il se comporte de façon à ne pas se retrouver dans le trouble. Malgré que j’ais ce privilège d’être blanc, je considère quand même que le fait que j’ai appris à avoir une saine peur de la police et de la prison me sert bien jusqu’à maintenant dans la vie orientée vers la sagesse que j’ai choisie de mener dans le respect des limites de l’enclos dans lequel je peut exercer ma liberté.

    Marc Therrien

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 décembre 2019 14 h 35

      Je suis blanc et je me suis ramassé avec une commotion cérébrale, une « déportation » à Langelier depuis le Vieux-Port, une arrestation en violation de mes droits et j'ai passé 3 heures dans un bus surchauffé, vitres orientées vers le soleil, des tie-wrap trop serrés sur les poignets, pas de toilette, pas d'eau. Encore aujourd'hui, je peux avoir une réaction incontrôlée de nervosité devant un tas de policiers.

      On a le «privilège » d'être né en Occident, dans un pays riche, mais ça n'est pas le « privilège » d'être blanc. Ce « privilège » peut être invoqué dans une société qui s'est construite et maintenue par l'esclavage, la ségrégation ou le racisme. Or, le Québec doit l'arrivée à une population exogène différente de celle de ses pionniers à l'immigration, il s’ensuit que généralement le Québec invite l'immigrant à partager le «commonwealth» qui s'est construit ici. Une augmentation des seuils sans une réelle prise en charge des problèmes prévisibles d'une mauvaise intégration vont générer des effets pervers. Par exemple, le Québec a reçu pendant les années 70 des Haïtiens plus éduqués que la moyenne québécoise, lesquels, en rencontrant évidemment du racisme sur le plan individuel dans leur parcours, ont apporté une contribution évidente à la société d'accueil. Toutefois, si je ne m'abuse, des changements en Haïti ont fait en sorte que la population immigrante , dans les années, 80 n'était plus la même (moins scolarisée, plus pauvre), ce qui a favorisé la création de ghettos ou du moins de communautés plus religieuses, voire plus tricotées. De l'assimilation d'individus, on est, 82 et multiculturalisme aidant, entré dans un modèle qui favorise le communautarisme.

      Le communautarisme favorise les « gangs »; des jeunes filles tombent enceintes, gardent les enfants, ne poursuivent pas leur éducation, recommencent, c'est une tendance dans le quartier, qu'arrive-t-il à ces enfants?