Que s’est-il passé avec les centres jeunesse?

«Les centres jeunesse avaient développé des offres de services spécialisées qui avaient pour finalité de protéger le jeune et la société», rappelle l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Les centres jeunesse avaient développé des offres de services spécialisées qui avaient pour finalité de protéger le jeune et la société», rappelle l'auteur.

La Loi sur la protection de la jeunesse et la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents sont des lois d’exception, car elles peuvent aller jusqu’à contraindre des enfants et leurs parents à recevoir des services sociaux et de réadaptation malgré leur refus de ces services. Ce pouvoir exceptionnel sur le plan légal aurait dû conférer aux centres jeunesse un statut particulier lors de la réforme de 2015, ce qui fut ignoré par le législateur.

Nous avons pourtant constamment reconnu que l’application de ces lois oblige les centres jeunesse à harmoniser leur compréhension et leur utilisation de la loi, à tenir compte de l’évolution des jurisprudences et à réviser et clarifier leurs pratiques de façon constante afin d’éviter toute forme de lésion de droits.

Ces lois peuvent limiter le droit parental, l’encadrer, parfois le suspendre, mais aussi priver des enfants de leur liberté et imposer leur placement dans un milieu d’accueil ou de réadaptation. On peut comprendre dès lors la très grande importance que tous les intervenants oeuvrant en protection de la jeunesse ou auprès des jeunes contrevenants reçoivent une formation continue, particulièrement au moment de leur intégration à un nouvel emploi.

Les centres jeunesse du Québec avaient développé avec des juristes spécialisés issus de leur contentieux des manuels de référence précis, constamment mis à jour, qui faisaient l’objet d’une formation continue. Tous les nouveaux intervenants recevaient jusqu’à neuf jours de formation lors de l’intégration à un service de protection ou en LSJPA (Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents).

Plusieurs centres jeunesse avaient développé des programmes d’accueil et d’intégration qui prévoyaient l’accompagnement de ces jeunes intervenants par des cadres d’expérience pendant leur première année de travail. Les contentieux des divers centres jeunesse se réunissaient de façon régulière afin de s’assurer de l’harmonisation de leurs pratiques sur le plan légal.

Les directeurs de la protection de la jeunesse se rencontraient de façon régulière, menaient des réflexions pour améliorer leurs pratiques et développaient des outils d’aide à la prise de décision. Les directeurs des services de réadaptation voyaient à ce que les mesures de privation de liberté soient appliquées avec rigueur, mais en s’assurant du respect des droits des usagers.

Conditions gagnantes

Depuis quatre ans, ces conditions gagnantes ont toutes été abandonnées. Les écarts dans les pratiques, parfois tragiques, apparaissent et suscitent de plus en plus l’incompréhension et la désapprobation de la classe politique, mais surtout d’une grande partie de la population.

Les centres jeunesse avaient développé des offres de services spécialisées qui avaient pour finalité de protéger le jeune et la société, d’accroître les compétences du jeune et de ses parents et de réduire les conséquences et parfois les séquelles des enfants confiés aux services offerts par les centres jeunesse. Ces services destinés aux enfants négligés, violentés, ayant des troubles d’adaptation ou de comportement permettaient d’offrir des programmes et des activités basés sur les meilleures pratiques et sur des données probantes, souvent en collaboration avec des chercheurs universitaires […].

Les intervenants sociaux et de réadaptation étaient formés pour favoriser le maintien en milieu familial grâce à l’approche orientée vers des solutions, à des programmes offrant l’intensité pour les jeunes hébergés en famille d’accueil (SOCCEN), à un programme de clarification des projets de vie des enfants hébergés et à des perfectionnements sur les théories de l’attachement parental.

Hélas, de grands pans de ces services ont été abandonnés, plusieurs intervenants ont été transférés vers le réseau de la santé et les plans de formation ont été retardés ou carrément mis au rancart. On a aussi délaissé les programmes d’intégration du nouveau personnel, supprimé les postes de cadre-superviseur.

Plusieurs programmes de prévention à la petite enfance ont été suspendus en première ligne. Le budget des centres jeunesse a été noyé dans un immense budget pour l’enfance, la jeunesse, la famille et plusieurs intervenants ont été transférés vers des cliniques médicales privées (supercliniques, GMF…).

Progressivement, l’ancien réseau des centres jeunesse est devenu dysfonctionnel, les listes d’attente pour l’évaluation, l’application des mesures, ont explosé, souvent multipliées par cinq ou six fois ce qu’elles étaient en 2014, donc avant la réforme de 2015 […].

Espérons que la commission Laurent saura redonner espoir à tous ces intervenants et cadres qui ont vécu dans les dernières années l’écroulement du système de protection de l’enfance au Québec.

8 commentaires
  • Germain Dallaire - Abonné 18 décembre 2019 07 h 47

    Centres jeunesse: premier d'une série noire?

    Après près de quarante ans de coupures liées au néolibéralisme dont la doctrine est de favoriser le privé en affamant le public, nos services publics craquent de toute part. Les centres jeunesse sont les premiers à tomber mais ne seront surement pas les derniers. Il faudra bien au Québec retrouver le chemin du respect de soi-même et de la solidarité dont le niveau de qualité des services publics est le principal indice.

    • André Labelle - Abonné 18 décembre 2019 14 h 46

      Vous avez tellement raison.
      Dans le vaste domaine de la santé ou de l'éducation, il y a des types d'emplois qui, s'ils sont abolis, l'impact de leur abolition ne paraitra que plusieurs années après. La philosophie néolibérale mise sur ce phénomène pour réduire la palette de services qu'offre l'État. On réduit les dépenses de l'État immédiatement ce qui permet de faire des économies donc de ne pas hausser les impôts et même de les réduire pour les entreprises milliardaires et pour les citoyens les plus riches (le fameux 1% qui s'accapare 98% de la richesse planétaire). On favorise ainsi la réélection des politiciens et on oriente les citoyens vers le privé pour avoir accès aux services que l'État n'assure plus. On se souvient da la rhétorique de l'utilisateur-payeur ... !
      Alors on constate que les racines du problème sont tellement profondes qu'on ne sait plus trop comment régler le problème. Plus on laisse passer du temps moins les solutions sont disponibles.

      « Le capitalisme ne donne pas ce qu’il a promis et donne ce qu’il n’a pas promis : la pollution, le chômage et – c’est le plus important – la dégradation des valeurs jusqu’au niveau où tout est acceptable et où personne n’est responsable»
      [Joseph E. Stiglitz; Le Prix de l’Inégalité]

    • Germain Dallaire - Abonné 18 décembre 2019 17 h 19

      @André Labelle
      C'est inutile de désespérer. Mitterrand disait "pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté". Il faut bien voir que le néolibéralisme est en sérieux recul actuellement. L'OMC est pratiquement morte. Le Brexit va se faire et c'est un sérieux coup à l'Union Européenne qui est le modèle le plus abouti du néolibéralisme. Il y a des révoltes partout dans le monde et les peuples sortent des vieux pattern d'alternance de gouvernement social-démocrate/droite qui étaient blanc bonnet bonnet blanc. C'est ce qu'on appelle avec un certain mépris le populisme qui, même s'il prend des directions parfois détestables, cherche à redonner au peuple sa capacité de décider. Ici au Québec, nous avons la CAQ qui est accompagné d'un sursaut de nationalisme. Au niveau économique, la CAQ n'a rien à proposer de mobilisant. Quand on voit qu'elle appelle à appuyer le nouvel ALENA alors qu'il se fait sur le dos du Québec, on comprend tout. Il n'y a aucun nationalisme économique à la CAQ et les Québécois dans leur désir d'affirmation, devront y arriver inévitablement. Un projet de pays se dessine.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 décembre 2019 11 h 08

    … que rêver sans espoir ?

    « Espérons que la commission Laurent saura redonner espoir à tous ces intervenants et cadres qui ont vécu dans les dernières années l’écroulement du système de protection de l’enfance au Québec. » (Serge Bisaillon, Ancien dg, CJ)

    Bien sûr que certes, mais l’espoir recherché, ou redonné (A), saura être disponible le jour où l’on agira de conséquence !

    En attendant le Bilan Été-Automne 2019 de la Commission (B), cette douceur :

    Qu’espérer sans rêve ou …

    … que rêver sans espoir ? - 18 déc 2019 -

    A : « Redonner espoir », c’est yahou, mais agir, humainement ?!?, ce sera super YAHOU !

    B : https://www.ledevoir.com/societe/569329/pour-votre-info-quoi-surveiller-aujkourd-hui .

  • Sylvain Lévesque - Abonné 18 décembre 2019 11 h 25

    très juste

    Merci M. Bisaillon de rappeler les effets pervers du gommage des identités professionnelles et institutionnelles qui a été pratiqué par le ministre Barrette avec la création des gigantesques "centres intégrés", qui n'ont de sens que d'un point de vue managérial (et encore !). Pas surprenant que les Centres Jeunesse soient les premiers éléments du système de soins à exposer les contrecoups de cette réforme applquée à la manière d'un rouleau compresseur : il s'agit d'un écosystème fragile, dont la mission a toujours été fort délicate (vous l'exposez bien). C'est pour le moins surprenant que personne dans l'actuel gouvernement ne remette clairement en question les fondements de cette réforme ; sauront-ils corriger le tir ?

    • André Labelle - Abonné 18 décembre 2019 14 h 58

      Je pense que nous devons constater que les propositions gouvernementales pour améliorer ce triste système sont très, très timides. Les dirigeants craignent qu'en s'attaquant aux causes réelles du problème, ils mettront le doigt dans un engranage et que le corps au complet y passera. Alors ils maquillent du mieux qu'ils le peuvent. Mais comme ils veulent se faire réélire et que les citoyens sont peu enclins à voter pour un parti qui prendrait des mesures qui obligeraient à hausser les impôts et les taxes alors ... !

      «Tout ce qui anesthésie les masses fait l'affaire des gouvernements» [Jean Dutourd]

    • Jacline Ducharme - Abonnée 19 décembre 2019 11 h 54

      Petite nuance....

      ''Pas surprenant que les Centres Jeunesse soient les premiers éléments du système de soins à exposer les contrecoups de cette réforme applquée à la manière d'un rouleau compresseur...'' (S. Lévesque)
      Petite correction si vous me permettez M Lévesque: Les Centres Jeunesses c'est la 3e catégorie d'établissements (de santé et services sociaux) a s'être fait AVALER par les ''pauvres'' Hôpitaux (lire : les ''pauvres'' docteurs). Dans les années 80, le premier groupe d'établissements à se faire AVALER fut les Hôtel-Dieu (lire : hôtel-de-Dieu). Et puis, dans les années 90 ce fut les CLSC qui dès lors étaient des établissements financièrement autonomes.
      La gourmandise de ces ''pauvres'' hôpitaux n'a pas eu de limites et la faim des docs pas de font. Ça va de soit !!
      Quand un médecin tousse, tout le monde à la grippe... Et ça continue... Les contentieux des CJ, notamment, sont certainement bien utiles pour la bonne di-gestion des plaintes dans ces énormes CI$$$-CUI$$$.

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 18 décembre 2019 12 h 51

    J'ai 42 ans, quelqu'un peut me dire quand les centres jeunesses au déjà été efficace?!
    Tannée de lire et entendre des intervenants qui donnent leur opinion en étant toujours de l'autre bord du bureau.
    Les centres jeunesses fermés ou ouvert sont et ont toujours été bien en dessous de ce que la clientèle à besoin pour remonter la pente.
    Lieux, programme, intervenant, pas bon.