Critique de l’humour bilieux

«La liberté d’expression peut-elle s’autoriser du mépris d’individus ciblés en raison de leur fragilité, comme l’a fait Mike Ward avec Jérémy Gabriel?», se questionne l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «La liberté d’expression peut-elle s’autoriser du mépris d’individus ciblés en raison de leur fragilité, comme l’a fait Mike Ward avec Jérémy Gabriel?», se questionne l'auteur.

Je n’aime pas la censure ; au final, personne n’y gagne. Je n’aime pas non plus le mépris et moins encore le harcèlement social. Toutefois, question de principe, la liberté d’expression peut-elle s’autoriser du mépris d’individus ciblés en raison de leur fragilité, comme l’a fait Mike Ward ? Le phénomène n’est pas nouveau, seul le mode de représentation semble l’être.

Dans certaines sociétés, on mettait des individus en cage pour les déformer et les exposer ensuite ; on a organisé des visites dans certains départements hospitaliers pour montrer des gens difformes ; il était convenable à la bonne société de faire voir dans des spectacles forains ceux qu’on considérait comme des monstres humains. Mais de quoi s’agit-il ? Besoin morbide proche de ces attroupements sur les lieux d’accidents violents, bouc émissaire de la hideur en nous, projection de notre tératologie profonde ; faut-il, au nom de la liberté d’expression, continuer dans ce zoo humain sur cette voie où se pervertit le lien de sociabilité ?

À moins qu’on pense qu’une condition à l’exercice de cette liberté réside dans cette dissemblance absolue cristallisée en certains individus montrés et raillés, sacrifiés à une certaine vindicte que seule autorise une vision ultra-individualiste.

Mimétisme

Il y a dans ces rituels que sont les spectacles de ce que j’appelle l’« humour bilieux » une forme proche du totalitarisme qui abolit tout droit à la différence et impose une impétueuse normalisation. Cette hybris collective ne peut tolérer la coexistence sociale de valeurs dissemblables, d’une quelconque difformité, et ce, au nom d’un arbitraire excessif. Loin de chercher les conditions d’une saine sociabilité dont l’empathie constitue le ferment, cet humour insiste sur la reconnaissance des mêmes, du semblable au semblable. La logique interne au fanatisme est celle du mimétisme et des rituels sacrificiels : l’autre ne peut et ne doit être que le même que soi, mais pour cela il faut diaboliser un autre, il faut un bouc émissaire unificateur. Le rituel propre à l’humour bilieux nécessite la mobilisation des émotions dans l’expression du rire, laquelle en retour couronne l’humoriste officiant. Dans l’impuissance vécue ou ressentie, réelle ou imaginaire, les individus semblent guidés par un phénomène de réciprocité contagieuse menant au sacrifice d’un bouc émissaire. Chacun regarde chacun imitant chacun se vautrant sur la figure élevée à la dérision. L’euphorie des uns nécessite la dysphorie, c’est-à-dire le malaise, chez l’autre. C’est cette dysphorie qui est attractive.

Le mimétisme est un phénomène naturel qui s’étend à tout le domaine du vivant. Chez les humains, il est connu que l’on adopte selon les circonstances les mimiques et les expressions des autres. La plasticité du cerveau nous rend positivement influençables. Il est par contre des situations presque pathologiques où le cerveau va laisser place à une plus grande plasticité neuronale et où la raison devient une caisse de résonance envahie par une sorte de caméléonisme.

Dans les théories de l’attachement, un attachement sécurisant assure une identité plus solide, des modes identificatoires plus sains et permet l’empathie, voire la sympathie et la compassion. On retrouve ici la perspective anthropologique de Rousseau sur le principe de pitié : on reconnaît l’autre comme soi dans une humanité commune. Par contre, un attachement moins sécurisant ouvre la porte à des formes d’identité plus fragiles, à des modes de sociabilité plus difficiles, à de l’empathie confuse ou totalement absente, parfois même à des attitudes asociales, voire antisociales. Par analogie à l’humour bilieux, pensons au mimétisme des gangs exerçant du harcèlement physique ou psychologique dans les cours d’école. Le conformisme y est à l’oeuvre à travers un meneur envers un bouc émissaire dont le statut physique acquiert négativement une signification anormale en fonction de critères surnormatifs. Ne cherchez pas d’authenticité, d’individualité affirmée même chez celui qui mène la horde à des gestes parfois d’une grande violence. Ces subjectivités semblent bien souvent carencées. Le besoin d’un bouc émissaire ne peut refléter une saine socialisation.

Paresse intellectuelle

D’un point de vue éthologique et anthropologique, dans les rires et acclamations d’un humoriste bilieux, il y a un fort conformisme, un rire grégaire, des cris de ralliement, tout le contraire de ces rires se situant entre le rire jaune et le rire proche du malaise à quoi donnaient naissance Sol et Yvon Deschamps, impliquant par ailleurs un travail de l’esprit. Dans le conformisme social propre à l’humour bilieux, il y a une paresse intellectuelle et morale, une jubilation de citoyens anonymes face à une fragilité non menaçante, dans le cas présent Jérémy. C’est l’humour conformiste de la révolte, de la lâcheté, la réaction émotionnelle face au bouc émissaire élu qui permet la cohésion du groupe à travers la violence symbolique exercée par l’humoriste officiant lorsqu’il donne en pâture un personnage bien réel. Le phénomène est connu, le groupe se constitue dans la lutte par les individus sériels contre leur isolement ou leurs impuissances conjuguées. Mais à la sortie du spectacle, la solitude revient. Pas tout à fait. Il y a les réseaux sociaux qui ne feront pas de quartier.


 
57 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 décembre 2019 05 h 08

    Un très vilain procès


    C'est un très beau texte, très savant. Dommage qu'il n'y soit pas question de l'humour de Mike Ward.

    • William Dufort - Abonné 14 décembre 2019 09 h 58

      Mais de qui donc croyez-vous qu'il s'agit?

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 14 décembre 2019 11 h 40

      Si je vous.(RMD) comprend bien vous etes un fan de ce Triste Mike Ward harceleur social tellement applaudi par ses semblables qui ne semblent pas se porter à sa défense à croire que leur bas vol c'est écrasé (crashé).

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 décembre 2019 14 h 16

      Il s'agit bien de Mike Ward, puisqu'il est nommé. Mais en tout respect pour monsieur Quinn, c'est une chose de poser des principes; c'en serait une autre de montrer sur pièces de quelle manière Mike Ward s'en est écarté.

      Monsieur Grisé, qui avait promis de ne plus me lire, ne peut décidément pas se priver du plaisir médiocre de m'administrer l'ad hominem.

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 14 décembre 2019 16 h 10

      La liberté de parole

      C'est ce vaste espace compris entre la servitude et la license.

      La servitude. Celle de penser selon les préconçus, les idées toutes faites, les déclarations insipides des meneurs d'opinion, des formateurs de la pensée collective qu'on élève au rang de demi-dieux (sic). Sortir de cette gangue constitue une prouesse à la portée portée du plus petit nombre. Et l'on respire. Et l'on devient libre.

      La license. C'est cette audace de croire que tout est possible et que toute parole est bonne à dire, à vociférer même. L'individu ayant accédé à la liberté doit être à même de définir cette délicate ligne de démarcation entre la liberté et la license.

      Avec la liberté de culte, elle est l'autre pilier sur quoi se fonde toute civilisation digne de cette désignation.

    • Françoise Labelle - Abonnée 15 décembre 2019 07 h 06

      M. Maltais Desjardins,
      selon vous les juges qui ont condamné Ward étaient des individus sans principe?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 décembre 2019 14 h 54

      Madame Labelle, évidement pas. Ce que je dis (pourquoi dois-je le répéter), c'est que monsieur Quinn ne dit rien de spécifique (il pourrait ne le connaître que par un vague oui-dire) sur le contenu et les intentions de l'humour de Mike Ward, ce qui n'est pas du tout une manière de dire qu'il n'aurait rein à se reprocher, mais qu'il n'y a rien ici qui justifie le jugement dont il est l'objet.

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 15 décembre 2019 15 h 06

      M. Maltais Desjardins, ad hominem ou ad personam ?

  • Jean-François Trottier - Abonné 14 décembre 2019 08 h 03

    Faudra vous censurer, non?

    - Ward riait de l'utilisation certainement exagérée que certaines personnes faisaient des côtés difformes de Jérémie. Un agent, des parents, des vendeurs... Ils le "différenciaient" au nom de l'inclusion, puisque le chantres du moralisme n'avaient pas encore trouvé les vertus de la diversité, le mot vendeur pour le moment.

    - Ça a duré quelques mois, pour faire rire quelques personne dans son show.

    Depuis, i.e. 4 ans si je ne m'abuse, des centaines, et probablement des milliers de gens écrivent sur les réseaux sociaux pour vomir sur Ward, lancent des roches dans ses fenêtres, et s'en trouver fort solidaires devant le monstre par excellence. Rien de mieux pour rassurer les identités fragiles, ceux qui ont besoin d'une société qui pense à leur place.

    Depuis, Ward s'est excusé pour raison de sensibilité sociale. Il a bien expliqué qu'il avaie un sourire grinçant devat ceux qui agissaient pour ainsi dire en montreurs de foire.

    Quelques centaines de personne ont plus ou moins ri avec Ward. Ri de montreurs de foire.
    Quelques milliers crient haro sur le messager, qui ont sans nul doute besoin d'une "poigne de fer" pour décider du "bon" humour. Humour qui reste, dois-je le rappeler, l'un des derniers bastions de la libre-pensée avec tous ses risques et ses débordements.

    Brillante analyse ou pas, ça reste de la droiture gauche-droite-gauche-droite, et en effet ça englobe les deux meutes, tant celle de gauche que celle de droite.

    Les névroses se rencontrent.

    M. Andrew William Quinn, tout empreint de paroles fort savantes vous agissez comme les noirs qui voulaient frapper Deschamps après le monologue "Niger Black". La casuistique reste une perversion de la morale, sachez-le.

    • André Labelle - Abonné 14 décembre 2019 13 h 24

      À tout prendre je préfère les fruits de la casuistique que ceux de la morale janséniste. Alors comme bien d'autres choses, la perversion est d'abord dans l'oeil de celui qui regarde. Mais pas toujours, j'en convient.
      J'ai écouté le discours de Ward à la fin de la soirée des humoristes. Rien à voir les sautes d'humeur "Niger Black" attaquant Deschamps. Ward défendait son supposé droit à dire n'importe quoi. Il devrait également défendre le droit de la société à lui faire payer le prix pour l'utilisation outrancière et abjecte de ce droit.
      «Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles.» [Georges Bernanos]

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 décembre 2019 14 h 19

      Je sais pas pour vous, monsieur Trottier, mais c'est pour moi un très grand plaisir de me trouver entièrement d'accord avec vous, sans réserve. Et merci de vous être donné la peine de faire cet excellent commentaire.

    • Marc Therrien - Abonné 14 décembre 2019 15 h 54

      M'enfin, M. Labelle! Pourquoi ne citez-vous pas aussi Georges Wolinski: "Une chose intelligente, c’est une chose que n’importe quel imbécile peut comprendre"?

      Marc Therrien

    • Françoise Labelle - Abonnée 15 décembre 2019 06 h 53

      M. Therrien,
      vous dites des choses intelligentes à la portée de tous mais vos comparaisons handicapées boitent énormément.
      Nigger black de Deschamps visait qui nommément?
      Être noir n'est pas un handicap, à moins que vous ne vous preniez pour de Funès qui répond à son valet noir qui proteste:
      - Est-ce parce que je suis noir que vous me suspendez?
      - Non, non, non, vous n'êtes pas noir!

    • Marc Therrien - Abonné 15 décembre 2019 10 h 31

      Madame Labelle,

      C’est qu’il m’arrive parfois de déborder d’amusement dans le jeu avec mon compagnon de citations M. Labelle. Tiens, parlant des imbéciles et des noirs, je trouve bien amusante cette blague de Philippe Geluck : « Les imbéciles pensent que tous les noirs se ressemblent. Je connais un noir qui trouve, lui, que tous les imbéciles se ressemblent. »

      Marc Therrien

  • Jean-Paul Carrier - Abonné 14 décembre 2019 08 h 59

    Remplacé : humoriste officiant, par Mike Ward, et vous y êtes.

    La question qui se pose est : pourquoi ce genre d'humour noir a-t-il autant de succès? La théorie du rire est de prendre la peur, l'incapacité ou la vulnérabilité d'autrui, et de se l'attribuer dans un contexte non menaçant pour autrui. Flip Wilson démontrait clairement ce phénomène dans l'une de ses prestations. Le problème n'est pas Mike Ward, mais les milliers de gens qui paient pour l'écouter varloper la société. Tout comme Donald Trump n'est pas le problème aux E.U., mais ceux qui ont voté pour et continue de le supporter malgré la démonstration de sa démagogie, misogynie, ignorance et autre. Comme le sous-entend Monsieur Quiin, le fier-à-bras de la cour d'école, la langue sale du petit groupe sont tous des Mike Ward. Ils ont trouvé le moyen de se donner une popularité sur le dos des plus faibles et nous sommes ses complices.

    • André Labelle - Abonné 14 décembre 2019 13 h 32

      Bien dit !
      « Les modes ne sont après tout que des épidémies provoquées. » [George Bernard Shaw]

  • Bernard Morin - Abonné 14 décembre 2019 09 h 09

    Humour et violence

    Tout à fait d'accord avec le commentaire de monsieur Maltais Desjardins. Et à mon avis il y a dans les analyses et les commentaires sur "l'affaire Ward-Gabiel" un aspect occulté qu'iI faut également considéré: la viloence dans l'humour. Lors du gala, cette violence "humoristique" et gratuite s'exerçait aussi à l'endroit d'humoristes présents dans la salle et dont on sentait le malaise. Au long de la soirée se manifestait une une frappe malaisante en toile de fond qui se rapprochait des propos imbibés de haine et de violence gratuites qui foisonnent aur les réseaux sociaux.

  • François Chartier - Abonné 14 décembre 2019 09 h 23

    Et si Mike Ward....

    Et si Mike Ward c'était moqué des musulmans , des noirs , des gays de façon aussi bête qu'utilisée avec Jérémy Gabriel . Il aurait été sévèrement critiqué par ses pairs et non pas adulé .'' Pôvre '' de lui privé de sa liberté d'expression .

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 14 décembre 2019 15 h 21

      Cet « humoriste » est trop peureux pour se moquer des musulmans. Il n'en dormirait pas la nuit.

    • Françoise Labelle - Abonnée 15 décembre 2019 07 h 04

      Mais les gais, les musulmans etc, ne sont ni des individus ni des individus handicapés.
      On peut se moquer des travers de groupes sociaux en général. Comme cette caricature de Luzier dans Charlie Hebdo où on voit ces hommes des trois religions, les pieds sur une table faite du corps de deux femmes.
      C'est autre chose que de se moquer d'un individu bien précis qui n'a aucun pouvoir politique.