Il y a péril en la demeure

La maison Jobin-Bédard, un bâtiment construit entre 1770 et 1826
Photo: Société d'Histoire de Charlesbourg La maison Jobin-Bédard, un bâtiment construit entre 1770 et 1826

Depuis quelques mois, nous assistons, impuissants, à la disparition pathétique de bâtiments pourtant reconnus pour leur valeur patrimoniale, architecturale ou historique. Nous le vivons actuellement dans l’arrondissement de Charlesbourg à Québec avec la menace qui plane sur la maison Jobin-Bédard, un bâtiment construit entre 1770 et 1826.

Cette belle résidence, pourtant reconnue de valeur supérieure dans l’inventaire des bâtiments patrimoniaux de la Ville, a aussi abrité pendant plusieurs décennies le peintre Georges Marcil dont les oeuvres font partie de plusieurs collections privées au Canada et dans le monde ainsi que sa conjointe Eileen Reid Marcil, une historienne émérite.

Le Québec a connu récemment une vague de démolitions qui a emporté la maison Boileau de Chambly, la maison Déry de Charlesbourg, l’église Saint-Coeur-de-Marie et la maison Pasquier à Québec. Comment expliquer une semblable hécatombe alors qu’une nouvelle Loi du patrimoine culturel du Québec a été adoptée il y a à peine sept ans ?

Sous-financement

La Loi sur le patrimoine culturel du Québec a été adoptée en 2011. Elle a remplacé l’ancienne Loi sur les biens culturels du Québec de 1972. Le milieu patrimonial avait souhaité son remplacement compte tenu des nouvelles tendances apparues dans le domaine du patrimoine.

Si, antérieurement, la notion de patrimoine se résumait presque essentiellement au bâti, la nouvelle loi propose un élargissement de cette notion pour inclure les paysages culturels patrimoniaux, les personnages, les événements, le patrimoine immatériel et les lieux historiques.

Alors que l’ancienne loi se voulait plus restrictive et assortie de contrôles plus sentis de la part des autorités gouvernementales, la nouvelle loi se veut plus ouverte, en déléguant même des responsabilités aux citoyens et en confiant un rôle plus important aux municipalités.

Bien que souhaitable en principe, cette ouverture ne cachait-elle pas plutôt un manque criant de ressources consacrées au patrimoine de la part du ministère de la Culture ? En déléguant davantage de responsabilités aux municipalités, le ministère n’a-t-il pas plutôt pelleté la problématique du sous-financement de la conservation du patrimoine aux municipalités ?

Ce niveau de gouvernement est certes proche des préoccupations des citoyens. Par contre, les municipalités ne possèdent souvent pas l’expertise adéquate pour évaluer et mettre en valeur leur patrimoine. Le ministère a confié aux municipalités le pouvoir de citation sans l’assortir de moyens financiers adéquats. De telle sorte que ce pouvoir n’est dans la pratique pas utilisé, car trop restreignant ou engageant.

Délestage

La Loi du patrimoine culturel du Québec embrasse large, mais son application s’avère défaillante. En confiant un rôle plus grand aux municipalités, le ministère de la Culture s’est départi de son rôle de contrôle et de son expertise, laissant libre cours à son nouveau partenaire. Certains ont même parlé à l’époque de délestage.

Il est clair que si le gouvernement n’avait pas créé les arrondissements historiques dans les années 1960, il est loin d’être certain que nous aurions encore dans la région de la Capitale nationale des lieux chargés d’histoire bien conservés comme ceux du Vieux-Québec, de Sillery, de Beauport, de l’île d’Orléans et du Trait-Carré de Charlesbourg.

Force est de constater que le rôle central délégué aux municipalités ne donne pas les résultats escomptés. La très grande majorité des villes et villages ne possèdent pas ou ne peuvent pas se doter des ressources capables de bien encadrer la protection de leur patrimoine bâti.

De même, les citoyens, comme les municipalités, ne peuvent plus compter sur le ministère de la Culture, dont les équipes ont été démantelées pour faire place à des chargés de projets de moins en moins nombreux.

Rebâtir l’écosystème

Les propriétaires de biens patrimoniaux sont les premiers concernés par la conservation. Ils devraient pouvoir compter sur des programmes de subventions plus généreux pour les inciter à sauvegarder et entretenir leurs propriétés. De même, l’évaluation municipale devrait soutenir les efforts de rénovation ou de restauration en ne surtaxant pas la valeur d’une propriété une fois des travaux effectués sur des biens patrimoniaux.

Il faut cesser les démolitions aveugles et replacer le patrimoine bâti au coeur des défis de la planification urbaine en considérant le patrimoine davantage comme une opportunité plutôt qu’une contrainte. Il en va de notre identité et de l’héritage qu’on se doit de protéger pour les prochaines générations.

Osons poser la question suivante : Est-ce que les projets de construction de remplacement sont égaux ou supérieurs au bâti traditionnel en place ? Si ce n’est pas le cas, arrêtons de démolir des bâtiments qui représentent de bons exemples de développement durable ou du moins plus durable que l’architecture de la banalité qui nous est généralement proposée.

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