La «west-islandisation» de Longueuil

«Même si le PLQ a subi la pire débandade de son histoire, il domine outrageusement sur l’île de Montréal», souligne l'auteur.
Photo: Marc Bruxelle Getty Images «Même si le PLQ a subi la pire débandade de son histoire, il domine outrageusement sur l’île de Montréal», souligne l'auteur.

La débâcle du Parti libéral du Québec en octobre 2018 est en train de nous faire oublier quelque peu la chape de plomb que ce parti a fait peser sur le Québec pendant de longues années. Mais ignorer l’histoire, c’est se condamner à la revivre. Rappelons-nous donc que le PLQ a réussi à faire main basse sur le pouvoir pendant 15 ans, grâce à une stratégie électorale reposant sur deux piliers : maximiser les volumes d’immigration et s’assurer que les immigrants admis se « québécisent » le moins possible. Cela a consolidé au cours du temps le nombre de circonscriptions « sûres », où les fédéralistes sont quasi certains de remporter une élection.

Les résultats d’octobre 2018 sont parlants. Même si le PLQ a subi la pire débandade de son histoire, il a tout de même réussi à récolter 31 sièges. Il domine outrageusement sur l’île de Montréal, où il a remporté 19 sièges sur 27. On notera que si sa prédominance se limitait autrefois au « West Island », elle fait maintenant tache d’huile vers l’est. Ainsi, le PLQ a remporté 6 sièges sur 14 dans l’est.

Vers le nord

À Laval, le PLQ a obtenu 5 sièges sur 6 en 2018. Lors des élections fédérales d’octobre 2019, son frère jumeau, le PLC, a remporté toutes les circonscriptions fédérales de l’île de Montréal et de Laval, à l’exception de deux.

Laval est maintenant tapissée de rouge. Pourquoi ? Parce que la proportion de francophones, langue d’usage (langue parlée le plus souvent à la maison), principal déterminant du vote au Québec, s’est effondrée. De 2001 à 2016, elle est passée de 77,5 % à 65,1 %, tandis que la proportion d’anglophones augmentait de 11,5 % à 15,4 % à Laval. Résultat ? En 15 ans seulement, les nationalistes ont été quasi éjectés de l’île de Laval. Pour de bon.

Cet effondrement du poids des francophones dans la région métropolitaine de recensement de Montréal (RMR) ne fait que débuter. Statistique Canada et l’Institut national de recherche scientifique (INRS), qui ont récemment publié des projections linguistiques, le confirment. L’agence fédérale nous apprend que le pourcentage de francophones dans la RMR de Montréal, hors de l’île, baissera de 83,2 % en 2011 à 71,9 % en 2036. En parallèle, fait nouveau, le pourcentage d’anglophones hors de l’île de Montréal augmentera de 10,0 % à 14,3 %.

Vers le sud

La thèse de doctorat de Patrick Sabourin, de l’INRS, qui utilise une modélisation plus fine que Statistique Canada, nous permet de comprendre ce qui se passera, par exemple, dans la division de recensement (DR) de Longueuil, l’exemple typique d’une banlieue « francophone ». Dans cette DR, les projections de l’INRS indiquent que le pourcentage de francophones, langue d’usage, passera de 79,6 % à 68,2 % en 2056. Fait crucial, le pourcentage d’anglophones, langue d’usage, augmentera de 10,8 % à 11,9 %. On nous a longtemps répété que si le français reculait, ce n’était pas grave, car l’anglais aussi reculait (ou reculerait). C’est faux. Le français va reculer, tandis que l’anglais va progresser.

Cette progression de l’anglais sera due à deux facteurs : les transferts linguistiques des allophones qui s’effectuent de manière disproportionnée vers l’anglais (à hauteur d’environ 45 %) et une anglicisation croissante des francophones (anglicisation nette de 30 000 en 2016 dans la RMR de Montréal). Il faudrait qu’environ 90 % des transferts linguistiques des allophones s’effectuent vers le français pour assurer la stabilité à long terme du poids des francophones (les autres facteurs étant égaux). Il faudrait aussi que l’anglicisation nette des francophones tende vers zéro. Nous sommes loin, très loin du compte.

Les conséquences de cet effondrement annoncé du poids des francophones à Longueuil seront les mêmes que celles que nous voyons actuellement à Laval. Les partis nationalistes seront expulsés et, graduellement, les partis fédéralistes deviendront indélogeables. On notera d’ailleurs que le PLC a remporté sans trop de difficultés deux des circonscriptions de la Rive-Sud de Montréal incluses dans la DR de Longueuil, lors des élections fédérales d’octobre 2019. L’avenir est déjà là…

Vers l’est, vers le nord et maintenant vers le sud. On peut s’écrier, comme dans le conte de Perrault : « Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie. »

Si Anne continue de ne rien voir, Longueuil, comme Laval, va se « west-islandiser ». Le résultat des élections fédérales d’octobre 2019 est un avertissement supplémentaire. Le Québec doit, de façon urgente, travailler à renforcer la vitalité du français. Sinon, il sera laminé politiquement. À court terme.

La CAQ ne semble pourtant pas être favorable à un renforcement de la loi 101. Il semble bien que la CAQ ne voie rien venir.

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Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue L’aut’journal, novembre 2019, no 384.

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8 commentaires
  • André Joyal - Inscrit 12 novembre 2019 08 h 57

    Et que penser du «gerrymandering)?

    Alors qu'à deux reprises Verdun a élu dans le passé un représentant du Bloc, c'est maintenant tout à fait impossible avec la refonte de la carte électorale. Comment justifier qu'il était possible de voir les affiches de Marc Miller ( le grand ami de Justin et de ceux dont les ancêtres terrorisaient les nôtres) de l'Île des Soeurs au Campus de McGill. Cherchez la logique. Même chose avec Hochelaga où je suis né et ai grandi; la victorie libérale s'explique par l'ajout de St-Léonard dont les affinités sont très grandes (sic) avec les alentours du marché Morgan où je faisais à 10 ans «voiture à louer à bon maché!». On a utilisé les mêmes ciseaux à Laval: le mouton se laisse couper sa laine...

  • Nadia Alexan - Abonnée 12 novembre 2019 10 h 25

    Diviser pour régner.

    Le recul du français à Montréal est le résultat de la politique du multiculturalisme que le PLQ avance sans vergogne. En favorisant le sectarisme et le vote ethnique pour s'assurer d'une banque de votes, ce parti est en train de contribuer à la balkanisation et au morcellement de la société en silos sectaires. L'exemple du vote dans le comté de Saint-Michel/Saint-Léonard aux dernières élections fédérales en est un exemple flagrant. Au lieu de promouvoir la citoyenneté pour cimenter la cohésion sociale, les tenants du multiculturalisme font le contraire.

  • Pierre Desautels - Abonné 12 novembre 2019 11 h 25

    N'importe quoi.


    On dirait un texte qui date de 2001. Par exemple : "Fait crucial, le pourcentage d’anglophones, langue d’usage, augmentera de 10,8 % à 11,9 %". Et en 2056, dit l'auteur. Wow! toute une différence! Ce qu'il ne sait pas, c'est qu'aux élections fédérales, la majorité des électeurs de Montréal et de sa banlieue ne votent plus selon un axe indépendantistes-fédéralistes, mais plutôt selon un axe gauche-droite. C'est pourquoi, meme les comtés largement francophones de Montréal ont boudé le Bloc québécois.

    Autre perle : "De 2001 à 2016, elle est passée (la proportion de francophones) de 77,5 % à 65,1 %, tandis que la proportion d’anglophones augmentait de 11,5 % à 15,4 % à Laval". Bon. 65.1% de francophones et le PLQ rafle 5 des six comtés en 2018? Ça fait pas mal de francophones qui votent PLQ, comme aux élections de 2014, ils ont eu 42% des voix au Québec en combattant la charte de la laïcité. Justement, les électeurs de Montréal, qu'ils soient francophones ou anglophones, n'aiment pas le nationalisme ethnique. C'est peut-être de ce côté qu'il faudrait se pencher...

    • Luc Bertrand - Abonné 12 novembre 2019 14 h 50

      N'essayez pas de nous endormir en cherchant à minimiser l'anglicisation de Montréal et les manoeuvres des libéraux - autant à Ottawa qu'à Québec - pour redécouper la carte électorale pour maximiser le nombre de comtés prenables. D'abord, où croyez-vous qu'est allée la différence entre la baisse du % des francophones et la hausse des anglophones? Aux allophones, qui peuvent facilement trouver des ghettos ethniques parlant leur langue à Montréal et de plus en plus ailleurs. Dans le métro de Montréal, c'est plein de Chinois, de Grecs, d'Italiens, de Juifs, d'Indiens et autres qui peuvent lire des journaux dans leur langue et il y a des radios communautaires en plusieurs langues. Quand je vivais à LaSalle, j'ai connu des familles italiennes dont les parents ne parlaient pas un mot de français et qui dépendaient de leurs enfants pour remplir leurs fonctions de citoyens.

      Regardez les résultats électoraux des comtés du nord-est de l'île de Montréal et de Laval, dont St-Michel et St-Léonard, qui ne comptent que peu de vrais anglophones, mais qui donnent des majorités aussi "soviétiques" au PLQ/PLC que les comtés "royalistes" du West-Island.

      La vérité, c'est que tout concourt, historiquement, depuis la conquête de 1760, pour concentrer l'immigration à Montréal. Ce sont eux qui ont remplacé les francophones, comme "cheap labour" des usines anglophones, mais qui sont restés à Montréal grossir leur communauté pendant que les francophones, qui ont pu s'émanciper économiquement, s'établissaient en périphérie.

      Les allophones, en contournant la Loi 101 pour envoyer leurs enfants à l'école anglaise, cherchent à profiter des privilèges que les constitutions canadiennes de 1867 et de 1982 accordent à la "minorité historique anglophone" du Québec, sans contrepartie semblable pour les francophones hors-Québec.

      Et Montréal ne cesse d'accroître son poids démographique et politique, au point de menacer l'autorité de Québec. Ce n'est pas pour rien qu'Ottawa la finance directemen

    • Denis Drapeau - Abonné 12 novembre 2019 14 h 54

      65.1% de francophones qui votent pour différent partis, comme cela devrait toujours être le cas en démocratie, et le 35% des autres qui votent de façon toute stalinienne à 90% pour le PLQ, ça devrait t'expliquer bien des choses. À Montréal, le PLQ n'a besoin que d'environ 10% du vote francophone pour gagner une circonscription. Cela sera encore plus facile avec le vote proportionnelle et la multitude des partis qui s'en suivera et qui divisera encore plus le vote francophone mais toujours pas le 35% massivement PLQ.

    • Pierre Desautels - Abonné 12 novembre 2019 22 h 27

      @Luc Bertrand

      Et comment expliquez vous les défaites du Bloc dans les comtés fortements francophones à Montréal?

    • Denis Drapeau - Abonné 13 novembre 2019 10 h 43

      @Pierre Desautels
      La réponse a été écrite à 14h54 et vous vous posez encore la question à 22h27? Bon, faut croire que ça vous prende un complément de réponse.

      Votre prémisse est fausse. Le coeur du vote du bloc ne provient pas des francophone mais des frocophones de souche. Oui je sais, ce mot ne doit plus se dire mais il décrit exactement la réalité. Si jamais vous trouvez un compté à Montréal "fortement" francophone de souche, j'en doute, appliquez à votre question ma réponse de 14h54. Il n'y a pas que l'anglissisation de Montréal qui soit un problème, la non intégration des immigrants à la culture de la majorité vu comme un blasfème dans un monde multiculturel en est un encore plus important. Appelez ça du nationalisme ethnique si ça vous chante, moi j'appele ça de l'intégration (et non assimilation) à la culture de la majorité.

  • Loyola Leroux - Abonné 12 novembre 2019 17 h 27

    La solution est simple : faire des bébés

    Apres le fameux slogan ''Québec debour'', qui n'a rien donné, il faut revenir au bon vieux slogan, qui a fait ses preuves depuis 1608, ''Québec couché'' !