La valeur du test des valeurs

«Les valeurs se vivent dans l’expérimentation individuelle et collective, et ne sont pas le simple produit d’un partage idéologique et historique de notre identité», remarque l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Les valeurs se vivent dans l’expérimentation individuelle et collective, et ne sont pas le simple produit d’un partage idéologique et historique de notre identité», remarque l'auteur.

Sur la base de sa promesse électorale de soumettre tout nouvel arrivant à un « test des valeurs », le gouvernement caquiste va donc de l’avant en précisant les conditions d’obtention de l’attestation d’apprentissage des valeurs démocratiques et des valeurs québécoises.

L’agitation médiatique qu’avait provoquée ce thème de campagne, tout comme l’avait fait la charte des valeurs proposée par le Parti québécois, témoigne de la volonté des gouvernements de fonder et de figer dans un texte, ou dans la réussite d’un test, la « connaissance » des valeurs de la société d’accueil. Quelle est, dans cet objectif, la pertinence d’évaluer cette connaissance par un test ? Cette question mérite qu’on s’y attarde.

La proposition du gouvernement s’apparente à une proposition simpliste et systématique à une question complexe qui doit être analysée dans sa forme avant de succomber à la justification inepte du « pour ou contre ». En effet, faire passer un test des valeurs c’est évaluer l’Autre sur ce que nous (nous entendons ici un nous qui prétend représenter la majorité des citoyens québécois) valorisons.

Comme le suggérait le philosophe John Dewey, nous évaluons lorsque nous soumettons nos appréciations immédiates à notre réflexion en nous interrogeant sur la valeur de quelque chose en lien ou en opposition à autre chose. Ainsi, l’égalité entre les femmes et les hommes, explicitement revendiquée par le ministre de l’Immigration, est-elle avant tout le fait d’une évaluation consistant à mettre en lien l’égalité d’un sexe par rapport à l’autre. La laïcité quant à elle, consiste à évaluer la neutralité religieuse par opposition à la pratique religieuse (port de signes religieux) chez les personnes en position d’« autorité ».

Rien n’est évidemment condamnable dans la volonté de réaffirmer ces valeurs, et suivre un cours de 24 heures nous apparaît beaucoup plus fécond et riche sur le plan de l’apprentissage qu’un test. Pourquoi ?

Si nous reprenons l’idée d’une évaluation qui consiste à valoriser quelque chose en lien ou par opposition à autre chose, il est fort probable que beaucoup de nouveaux arrivants apprécient de manière immédiate la valeur « vouloir s’établir dans la société québécoise » en lien avec la peur d’échouer au test, incitant le participant à se conformer à la réponse qu’on attend de lui.

Et c’est là que le problème réside : le test réduit automatiquement ces valeurs à un niveau instrumental et normatif et n’aborde pas la question plus importante de la valeur qu’on attribue à un principe (qu’il s’agisse de la laïcité ou de l’égalité) dans des contextes d’évaluation spécifiques (politique pour le gouvernement et stratégique ou économique pour les nouveaux arrivants).

D’ailleurs à cet égard, la sociologie pragmatique nous invite à nous intéresser prioritairement non pas au résultat des évaluations, c’est-à-dire à ce que le gouvernement pense que la majorité des Québécois valorise, mais au processus d’évaluation lui-même. Ce processus étant pour le gouvernement d’organiser l’action d’évaluer, c’est-à-dire l’action de nous faire évaluer ce test comme nécessaire et impératif.

Les valeurs se vivent dans l’expérimentation individuelle et collective, et ne sont pas le simple produit d’un partage idéologique et historique de notre identité (ce que nous sommes ou voulons être) même si des traits distinctifs durables peuvent être repérés. Elles s’imposent d’elles-mêmes sans qu’on ait besoin de les connaître ou les réciter.

Ramener les valeurs de la société québécoise au rang d’une connaissance à acquérir, les instrumentalise et les fragilise dans leur capacité à faire autorité.

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