L'info-anxiété

Le danger de l'abondance informative est d’engendrer une réaction de protection contre les effets de l’inhibition de l’action, soit la banalisation de l’information ou son déni.
Photo: iStock Le danger de l'abondance informative est d’engendrer une réaction de protection contre les effets de l’inhibition de l’action, soit la banalisation de l’information ou son déni.

En ces temps de bouleversements des médias, il y a un sujet qui, à ma connaissance, n’a pas été traité et qui est pourtant central dans notre relation avec l’information qui y est véhiculée.

Au-delà des fake news , des biais de pensée, des interprétations abusives et de tout ce qui pourrait dévaluer une information, il y a le simple fait que cette dernière, aussi pertinente soit-elle, est une sorte d’énergie et que nous en sommes les récepteurs.

La relation entre la théorie de l’information (Shannon) et la thermodynamique (la matière est information) rejoint aussi la biologie depuis la découverte de l’ADN, ce messager génétique.

Cette information, théorisée et mécaniste, s’inscrit dans un équilibre énergétique d’ordre et de désordre (entropie) et où « rien ne se perd, ni ne se crée mais se transforme » (Lavoisier).

Admettant cela, on peut imaginer que la somme des informations que l’on reçoit devrait être transformée, et la seule option vraiment valable serait de la transformer en action.

Si on invoque le neurobiologiste Henri Laborit et son concept de « l’inhibition de l’action », on se rend compte que nous sommes en mauvaise posture concernant cet équilibre entre ce que l’on apprend des médias et ce que l’on est capables de faire en fonction de l’information reçue.

Notre système nerveux est conçu de telle sorte qu’en situation de stress ou de danger, il opère des modulations biochimiques pour enclencher des mécanismes de lutte ou de fuite. C’est un héritage qui nous vient de la nuit des temps et qui est vital pour la survie des individus et de l’évolution du vivant. C’est en faisant l’un ou l’autre que l’individu rétablira son équilibre biochimique et, on le verra, psychique aussi.

Dans nos sociétés modernes, les situations sont légion où cet équilibre est rompu. Face aux stress de la vie quotidienne, l’individu moderne doit, la plupart du temps, refouler cette information anxiogène au détriment de sa santé. Il en va de même avec les nouvelles catastrophiques qui se succèdent jour après jour dans la vie d’une personne. Ne pas être capable de transformer en action cette sorte d’énergie informative pourra mener à cette inhibition de l’action qui, à terme, mènera aussi à l’anxiété, la dépression, l’épuisement et la recherche de solutions compensatoires, qui deviennent souvent addictives.

Le « village global » (Mc Luhan) est aujourd’hui celui du sensationnalisme et de l’économie de l’attention où nous sommes perpétuellement préoccupés par de l’information transmise par des moyens techniques de plus en plus efficaces et rapides. Mais ce village mondialisé est aussi celui de « l’humain fatigué » (Byung Chul Han), anxieux de manquer une information (FOMO) et, en même temps, d’en avoir trop. Il ne sait plus quoi faire de cette masse informative qui l’accapare de plus en plus et, surtout, qui met en évidence son impuissance face aux drames qui lui sont montrés à répétition.

Nous avons découvert récemment un affect qu’on appelle « éco-anxiété » mais, à ce compte, il existe alors « l’info-anxiété ». Les raisons sont évidentes pour quiconque plonge son nez dans le journal le matin.

Le danger de cette abondance informative est d’engendrer une réaction de protection contre les effets de l’inhibition de l’action, soit la banalisation de l’information ou son déni, ou encore de la considérer comme un spectacle. Nous pourrions donc devenir, avec le temps, de moins en moins sensibles aux catastrophes qui nous sont montrées constamment parce que nous nous sentons impuissants devant elles.

Je pense donc qu’aujourd’hui, en plus du questionnement sur l’avenir des médias, de leurs plateformes et de leur contenu, il faudrait y inclure celui d’une réponse possible, d’une action donc, qui pourrait être posée par le citoyen. Par exemple, si on nous montre la déforestation en Amazonie, on devrait aussi dresser une liste des causes et des entreprises qui sont impliquées. Qui coupe les arbres, qui veut des élevages de boeuf à grande échelle, qui veut exploiter des mines au détriment des villages autochtones ? Nous aurions alors la possibilité de cibler un boycottage ou de dénoncer ces entreprises ou encore d’éviter de contribuer à leurs fonds de placement.

Les journalistes, encore dignes de ce nom, tiennent une lanterne qui peut nous éclairer sur les événements planétaires, mais cela ne suffit plus, de même qu’il ne suffit plus de seulement s’étonner, rire, pleurer ou s’indigner. Si l’on veut que l’information soit valable et complète, il faut maintenant qu’il y soit attaché des pistes d’actions possibles, détectées avec la même rigueur journalistique, et avec lesquelles nous aurions le sentiment de participer, un peu, à l’amélioration du monde.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

2 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 18 septembre 2019 07 h 02

    Et de l'impuissance apprise


    Le bombardement quotidien d’information entraîne la surcharge cognitive chez ceux qui veulent être le plus conscient possible du plus de choses possibles. On avait beau dire qu’il faut penser globalement pour agir localement, mais là, penser globalement dans un monde qui se complexifie sans cesse risque d’occuper tout notre temps. Ceux qui ne peuvent souffrir ce poids du monde préfèrent ne pas penser et optent, entre autres pour la méditation en vue de soulager leur anxiété. Quand le sentiment d’impuissance acquise s’approche de la dépression, le pessimisme s’ajoute aux inhibiteurs de la capacité d’agir.

    C’est Robinson Crusoé qui disait que «la crainte du danger est mille fois plus terrifiante que le danger présent et l’anxiété que nous cause la prévision du mal est plus insupportable que la mal lui-même». C’est peut-être parce qu’elle est du vide sur lequel on ne peut agir pour le transformer et que l’action vaine de penser à ce qui est absent est pure impuissance. Cette anxiété est inhérente à l’existence de l’être humain qui est lucide et conscient d’être mortel. Le malheur est là qui guette et la mort nous attend dans le détour. Ainsi, la désensibilisation est simplement une conséquence de la saturation des stimuli provoquée par une surexposition à la souffrance. Elle est peut-être aussi la solution au sentiment d’impuissance apprise.

    Marc Therrien

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 18 septembre 2019 10 h 33

    En accord

    J'appuie ce texte totalement. Je recommande aussi à tout le monde d'aller au micro des séances du conseil municipal pour faire des demandes, comme l'élimination ( précédée d'ateliers de sensibilisation) des perturbateurs endocriniens, ainsi que signer la Charte des villes sans perturbateurs endocriniens,; interdiction du glyphosate, un plan de diminution des ges, un plan d'efficacité énergétique ( précédé de la connaissance de la facture énergétique, en argent,en litires et kw), et suivi d'une réorientation de l'argent épargné dans la transition écologique, par exemple en autosuffisance alimentaire,en fabrication locale et rénovations écoénergétiques. Je l'ai fait et continue de le faire dans ma ville. Roméo Bouchard appelle cela se sevir de la filière démocratique.