Greta Thunberg ou comment débattre de l’essentiel

Greta Thunberg, lors de son allocution devant l’Assemblée nationale à Paris cet été
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse Greta Thunberg, lors de son allocution devant l’Assemblée nationale à Paris cet été

Greta Thunberg sera à Montréal pour appuyer l’appel à la grève mondiale sur le climat. Plusieurs voient sa venue d’un bon oeil. Après tout, les Québécois et les Québécoises sont les plus mobilisés au monde sur cette question. Plusieurs, au contraire, voient en elle soit la manifestation d’un écologisme radical et liberticide, soit une marionnette entre les mains d’intérêts économiques puissants, soit encore une présomptueuse fillette qui se mêle de choses qui devraient être laissées aux grandes personnes.

Le plus abject de ses détracteurs est sans doute Michel Onfray, prolifique philosophe français qui, dans un brûlot fielleux, compare Greta Thunberg (qui est Asperger) à une cyborg, évoque des intérêts économiques (qu’il ne nomme jamais) qui l’auraient mise à leur main, et raille son corps en la traitant de « poupée en silicone ». Jamais Onfray ne consent à discuter du fond de l’affaire, à savoir si la situation climatique est à ce point critique qu’elle exigerait le recours aux moyens radicaux préconisés par les étudiants mobilisés par la jeune Suédoise. Onfray préfère se complaire dans le sarcasme plutôt que d’accepter un débat sur le fond. Plusieurs commentateurs d’ici reprennent — en la tempérant un peu — l’approche d’Onfray, qui relève quant à moi du « character assassination ».

À ses détracteurs qui critiquent son âge, son look, son Asperger ou encore ses liens avec des organisations environnementales, Greta Thunberg répond que ceux-ci « parlent d’à peu près tout sauf de la crise du climat. […] Ils ne veulent pas en parler parce qu’ils savent très bien […] qu’ils n’ont pas fait leurs devoirs. Mais nous, nous les avons faits ».

Dans son manifeste Rejoignez-nous, Greta Thunberg expose clairement sa pensée:

1. nous vivons une crise climatique et celle-ci menace l’espèce humaine;

2. les politiques actuelles pour éviter cette catastrophe ont échoué;

3. il faut poser des gestes radicaux avant qu’il ne soit trop tard.

Reprenons maintenant ces affirmations une à une :

Vivons-nous une crise climatique ? Oui, si on écoute la grande majorité des scientifiques du climat et qu’on accepte les leçons qu’en tirent les instances onusiennes, les grandes institutions financières multilatérales, le pape François et le dalaï-lama, les centrales syndicales, le milieu des assurances, les organisations environnementales et les 195 pays signataires de l’Accord de Paris. Non, si on écoute quelques scientifiques sceptiques, de grands intérêts pétroliers, charbonniers et gaziers, de même que les politiciens qui s’en font les porte-voix. Cette crise est-elle imminente et grave ? Oui, selon les scientifiques du GIEC, pour lesquels l’humanité ne disposerait que d’une petite décennie pour changer de cap. Greta Thunberg l’affirme elle-même : sur cette question, « ne m’écoutez pas moi, écoutez plutôt la science ».

Pouvons-nous affirmer que les grandes personnes ont les choses bien en main et que les efforts déployés jusqu’à maintenant ont porté leurs fruits ? Là-dessus, personne ne se porte volontaire pour affirmer que tout va bien, madame la marquise. Les émissions mondiales continuent de croître, la Terre se réchauffe et les catastrophes climatiques se multiplient, confirmant ainsi les pires prédictions des modèles climatiques.

Finalement, Greta Thunberg a-t-elle raison d’affirmer que l’heure n’est plus aux demi-mesures mais plutôt aux actions radicales ? C’est ce débat que nous devons tenir.

Et les conséquences?

Plusieurs commentateurs « gretasceptiques » affirment accepter les constats scientifiques, mais semblent ne pas en comprendre les conséquences. C’est ainsi qu’on lit que « l’écologisme radical est nocif » et que le « catastrophisme et l’écocollapsisme » est la nouvelle lubie d’une frange marginale de personnes instables incapables de gérer leurs crises d’angoisse. Oui, il y a un problème, oui, on est prêt à faire quelque chose, mais à notre rythme, sans nous brusquer dans nos habitudes, affirment-ils.

À ceux-ci j’aimerais répondre que votre posture ressemble à celle d’une personne à qui les médecins annoncent qu’elle souffre d’une grave maladie pulmonaire et qu’elle doit arrêter de fumer immédiatement, changer de régime alimentaire et faire du cardio cinq fois par semaine. « Tout à fait irréaliste », leur répondez-vous. Soit, mais tenez ce discours en toute connaissance de ses conséquences.

Pendant que des dizaines de milliers de personnes s’apprêtent à descendre dans la rue, assurons-nous de débattre des « vraies affaires ». En s’en prenant ici à la personne de Greta Thunberg, ses détracteurs passent à côté du véritable débat. Ce qui importe, c’est si ce qu’elle dit a du sens ou non.

Espérons qu’au cours des prochains jours, les sceptiques de Greta Thunberg auront fait leurs devoirs et seront capables de discuter posément du fond de la question.

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53 commentaires
  • Jérôme Faivre - Inscrit 13 septembre 2019 04 h 13

    Le show de boucane

    Encore une énième dissertation poussive sur la nouvelle passionaria des médias. Avec un peu de retard: bla-bla mille fois lu ailleurs, notamment sur certains médias français. On n'a pas digéré les critiques sur le style répétitif. Au siècle dernier, on aurait dit qu'elle a avalé une aiguille de gramophone. Le blasphème est interdit. Il faut sauver le soldat Greta. Au secours Charlie Hebdo !

    On entendait le 11 septembre d'un certain M. Champagne: « Greta, la plus grande autorité morale qui s’est levée sur cette Terre depuis un an..» Et bien, les critères ont sérieusement baissé pour définir ce qu'est «une autorité morale». Faut quand même pas charrier.

    Bonjour le théâtre, l'emphase, la pompe, le décorum, l'exagération, l'hyperbole etc.. etc..

    À nouveau, le rayon de soleil céleste inonde les visages du Bonheur Radieux de la Vérité enfin révélée. Une petite flamme est visible au dessus des têtes, étrange…
    Une enfant est née
    Et des millions d'hommes l'ont reconnu
    Et l'ont adopté
    Une enfant est née et soudain le cours
    De son temps a pris un autre parcours
    Et l'amour est né…♪ [Capsule jeu : c'est inspiré de qui ?]

    Action ! Solo de guitare! ♪♪♫ L'Élue apparaitra le 27 septembre dans une nuage de fumée et indiquera de son doigt tendu où est le Mal. Greta a dit, Greta a vu, Greta ressent, Great pense que etc... etc... À genoux peuple incrédule. Le châtiment s'en vient.

    Bon, SVP, je rigole sur le produit médiatique, ne me ressortez pas les trois pages de wikipédia sur le terrible enjeu climatique. Je suis déjà convaincu (souligné à gros traits). Stop, je n'ai pas besoin d'images pieuses pour mal-comprenants (on appelle ça avec condescendance «sensibiliser», «donner un exemple stimulant» ou encore «mobiliser»… Pffff.).

    Résultat de ce spectacle: pas un seul changement à attendre de qui ou de quoi que ce soit: le show de boucane convainc les déjà convaincus. Ce cirque à grosse empreinte carbone nuit à l'environnement. La rue finit souvent

    • Nadia Alexan - Abonnée 13 septembre 2019 10 h 54

      Honte à tous ceux et celles qui crucifient cette jeune «Jeanne D'arc» courageuse qui nous rappelle notre responsabilité d'agir avant que cela soit trop tard. Nous n'avons pas deux planètes. Il faut se départir de notre idéologie de gaspillage et de cupidité comme moteur du développement.

    • Claude Bernard - Abonné 13 septembre 2019 21 h 41

      M Jérôme Faivre

      Qu'importe la messagère, pourvu qu'on en parle (de l'environnement et du désastre anticipé).
      Que chacun porte sa pierre et fasse son effort selon ses moyens, que vous importe comment?
      Il y a encore beaucoup trop de climatosceptiques et de climatoaprèmoiledéluges pour faire le difficile, ne pensez-vous pas?


      13.09.19grétathunberg

  • Sébastien Collard - Abonné 13 septembre 2019 06 h 58

    Le proverbe chinois

    "Quand le sage pointe la lune, l'idiot pointe le doigt". Tous ceux qui ne s'intéressent qu'à Greta et non à ce qu'elle dit pointe le doigt.

  • Pierre Boucher - Inscrit 13 septembre 2019 07 h 04

    Prosternation

    Tous se proternent devant la papesse de l'écologie. Mais personne ne manifeste contre ceux qui sortent de chez Costco ou Maxi avec des caisse de bouteilles d'eau en plastique. C'est là que tout commence. Mais non. Il faut que ça « gloriole ». Comme quoi les médias et le politique...

    • Françoise Labelle - Abonnée 14 septembre 2019 07 h 59

      Ce n'est pas la papesse de l'écologie; les publications des climatologues suffisent et ne manquent pas. Ce sont eux les experts ou «papes», si vous faites dans la nostalgie. On peut manifester sans dénigrer une représentante des jeunes dont l'avenir est menacé. Quand et où, votre manif?
      Les médias sociaux sont les premiers responsables de sa popularité. D'après vous, le politique devrait se contenter de nous acheter des pipelines? La liste des méfaits écologiques de Trump tenues par le National Geographic s'étale à perte de pages. Sans parler des incendies de Bozo. C'est votre genre de politique?

  • Marc Therrien - Abonné 13 septembre 2019 07 h 05

    Greta face aux iconoclastes


    Quiconque a lu un peu Michel Onfray, qui se fait entre autre ardent promoteur du «matérialisme hédoniste», n’est pas surpris de ses débordements d’excitation. On pourrait parfois dire qu’il est plus nietzschéen que Nietzsche lui-même tel que le laisse penser un de ses livres « La Puissance d’exister. Manifeste hédoniste.»

    Ce matérialiste hédoniste ne reconnaît pas la valeur de l’esprit qui n’est pour lui qu’illusion ou fabulation. L’homme n’est que son corps et le sens de la vie dont il faut absolument jouir avant de mourir est la recherche du plaisir. Toute personne qui entrave cette recherche du sens à sa vie sera prise à partie. Ainsi, s’en prendre à Greta Thunberg sur le même ton qu’avec les prêtres pédophiles ne lui pose aucun problème de conscience. Être le roi des iconoclastes semble être son projet nietzschéen.

    Marc Therrien

    • Daniel Bérubé - Abonné 13 septembre 2019 17 h 14

      Présentation du personnage très intéressante et explicative... merçi !

  • Cyril Dionne - Abonné 13 septembre 2019 07 h 16

    Greta sur son voilier de milliardaire

    Difficile d’être contre la vertu écologique et Greta Thunberg sans vous faire excommunier de l’église de la très sainte rectitude écologique. Oui, nous vivons une crise climatique et celle-ci menace l’espèce humaine tout comme les 15 000 ogives thermonucléaires et les différentes armes militaires de virus plus mortels que la peste qui a ravagé l’Europe au 17e siècle. Oui, les politiques actuelles pour éviter cette catastrophe ont échoué, ont lamentablement échoué parce que l’humain est programmé ainsi.

    Ceci dit, de quels gestes radicaux faut-ils poser avant qu’il ne soit trop tard? Et c’est là qu’on prend bien soin de n’en énumérer aucun. Si l’heure n’est plus aux demi-mesures, il faudrait avoir aucune peur de les énumérer haut et fort.

    Le développement durable est une contradiction et on demeure poli. Vous ne pouvez pas modifier et interagir avec les différents écosystèmes et penser que vous ne détruisez rien. La fragilité de notre biodiversité en appelle pas moins. La simplicité volontaire est un autre vœu pieu qui n’est pas réaliste envers 99,9% de la population. Tous sont sensibilisés aux changements climatiques et pourtant, personne ne change absolument rien de leur train de vie quotidien à part de recycler, une activité qui ne fait qu’augmenter les GES.

    Donc, on en vient à la décroissance économique. Mais est-ce que tous les amis de Passe-Partout comprennent ce qu’il en est de cette certitude comme solution? La décroissance économique nous amènerait vers une crise mondiale jamais vu dans l’histoire humaine. Pensez-y pour une seconde. Les gouvernements dépendent de la croissance économique. Sans elle, les structures sociales s’écroulent puisque les argents ne sont plus au rendez-vous. Vos économies et vos pensions ne sont que des vestiges du passé. Plus personne ne travaille et c’est l’anarchie total qui règne en maitre dans la rue. Toutes les institutions dégringolent à la vitesse grand V et la fin du monde est proche. Oui, misère.

    • Daniel Bérubé - Abonné 13 septembre 2019 17 h 57

      Effectivement... nous nous dirigeons dans un cul de sac...

    • Marc Pelletier - Abonné 13 septembre 2019 18 h 40

      Tous sont sensibilisés aux changements climatiques !

      Si tel était le cas, notre gouvernement québécois l'aurait déjà appris par les sondages et il serait déjà dans le mode action, mais on n'en est pas là car rien ne bouge !

    • Jean-Henry Noël - Abonné 14 septembre 2019 01 h 50

      Demandez à Greta ce que les arbres ont à foutre avec l'amélioration du climat. Car la solution semble passer par les arbres qui captent le gaz carbonique. C'est faux.

    • Françoise Labelle - Abonnée 14 septembre 2019 08 h 33

      Le réchauffement est dû aux GES. Il faut donc réduire les GES. Ce n'est pas «jouer avec les éco-systèmes», c'est rétablir un déséquilibre croissant surtout depuis les années 70.
      Au niveau individuel, en diminuant le déplacement en automobile et les voyages, en diminuant la consommation de viande bovine, en éliminant les contenants non recyclables, en achetant des objets recyclés, etc. Et en ne soutenant pas politiquement les va-t-en-guerre et les champions du pétrole.
      Les distributeurs et les épiceries commencent à changer leur comportement. Legault éprouve une petite gêne face aux questions environnementales et Trudeau paiera pour sa pirouette.
      Je ne suis pas spécialiste de la récupération mais il me semble que la seule récupération des putréscibles diminue de façons importante les émissions, même s'il y a une émission de GES dans le processus.
      «Son voilier de milliardaire» appartient à la famille Rainier. Elle aurait pris l'avion que vous vous seriez évidemment gaussé, là aussi.