Enseignement collégial: une formation anémique et orientée

«On n’a jamais établi hors de tout doute raisonnable la pertinence des méthodes
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse «On n’a jamais établi hors de tout doute raisonnable la pertinence des méthodes "contemporaines" ni la culpabilité de l’enseignement "traditionnel"», souligne l'auteur.

Au moment où les voix de ceux qui plaident pour une meilleure formation disciplinaire des enseignants, à tous niveaux, se font de plus en plus vives, on nous propose dans les pages du Devoir du samedi 7 septembre « une formation pédagogique et didactique » obligatoire pour les enseignants du collégial. On peut voir là une sage demande et un hâtif retour du balancier ; on peut aussi, en l’état des choses, s’en inquiéter.

S’inquiéter d’abord des poncifs véhiculés — cette « relativité des savoirs scolaires à l’ère 2.0 », par exemple, alors que les savoirs disciplinaires sont fondés, réfléchis, assis sur une méthode que le 2.0 n’annule ni ne dépasse. L’Internet n’a rien changé aux règles de la grammaire, et s’il a rendu plus aisée la recherche, il n’a pas modifié les fondements scientifiques et rigoureux de la méthode de l’historien.

S’inquiéter ensuite de la violente critique des « méthodes d’enseignement traditionnelles », qu’on oppose à l’enseignement « de qualité », bien évidemment « adapt[é] au contexte éducatif contemporain ». On n’a jamais établi hors de tout doute raisonnable la pertinence des méthodes « contemporaines » ni la culpabilité de l’enseignement « traditionnel ». Les données probantes conduisent pourtant à articuler une vision plus nuancée.

Mais là justement est le problème : il n’y a bien souvent aucune place pour la nuance dans les facultés d’éducation. L’étudiant qui s’inscrirait en enseignement collégial à l’Université Laval chercherait en vain les « espaces de réflexion et de discussion » que vante pourtant l’auteure. Ou plutôt, il trouverait ces espaces bien étroits et par trop circulaires : en dix cours, pas un mot sur l’enseignement magistral ou explicite, qui place le maître au centre de la relation d’apprentissage. Ou plutôt, si, un : donné presque sous le manteau par un professeur invité, explicitement présenté comme « dissident ». Seules règnent les compétences, la « coconstruction » des savoirs, la pédagogie participative… Hors du socioconstructivisme, point de salut. Or, les savoirs complexes étudiés au cégep ne méritent-ils pas une transmission verticale, argumentée, qui permet à l’élève de se les approprier et de les maîtriser avant de les mettre en pratique ?

Hégémonie

Il faut impérativement contester une hégémonie facultaire qui n’apporte rien de bon au futur enseignant ni à ses futurs élèves. La méthode socioconstructiviste est valide en contexte, dans certaines situations, pour certains enseignants, avec certains élèves. Elle ne saurait tout englober. Renée Goupil invite les futurs enseignants, par la formation pédagogique et didactique, « à poser un regard critique sur les modèles d’enseignement dominants ». Soyons clairs : rien n’est plus étranger à la formation pédagogique actuelle. Cette formation, contre toute logique, permet au modèle effectivement dominant dans ces mêmes facultés — le socioconstructivisme — de s’en tirer sans la moindre critique, ou pire : sans la moindre réflexion. D’où d’incessants tiraillements entre maîtres de stage et enseignants-associés d’un côté, et professeurs de la faculté de l’autre ; d’où l’exaspération des premiers qui, lorsqu’ils ne se retirent tout simplement pas, regimbent et montrent bien qu’ils ne croient pas en ce qu’on nous dit en plus haut lieu ; d’où le tiraillement inconfortable du futur enseignant, pris entre deux feux, et qui constate la fracture entre ce qu’on lui apprend et ce qui se pratique, et ne peut qu’en conclure de l’inanité de ce qu’on lui enseigne.

On nous présente l’approche socioconstructiviste comme une « fin de la pédagogie », ultime acquis d’une méthode et d’une vision qui prétendent aujourd’hui se confondre avec la science dont elles sont issues. Cette pédagogie, dont on nous rabâche qu’elle est éternelle remise en question, pratique réflexive, adaptation constante aux réalités du monde, on nous l’enseigne comme seule et unique. De cette prétention hégémonique, il ne peut rien sortir de bon.

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9 commentaires
  • Bernard Chabot - Abonné 13 septembre 2019 06 h 38

    Enfin !

    Je ne peux que souscrire à cette opinion pour avoir constaté les dégâts de l'ultrapédagogisme au bacc. en enseignement secondaire (Univers social) où j'ai longtemps enseigné la portion congrue qui restait à la géographie. Je constate les mêmes effets dans le réseau collégial où j'enseigne depuis quelques années. Ainsi, l'approche par compétence qui y règne depuis plus de 20 ans et qui a ses mérites notamment dans les programmes techniques, a cet effet pervers de réduire les apprentissages à la maitrise de procédures. Dans le programme de sciences humaines cela donne déjà deux cours axés sur la méthodologie et la réforme actuellement en discussion veut en ajouter encore. Certes, en ces temps de fausses informations, un peu de rigueur méthodologique ne nuit pas. Mais cela se fait au détriment de l'apprentissage d'une culture générale déjà largement étiolée par les obsessions pédagogistes du secondaire. Si au moins le ministère voilait assumer ses obsessions pédagogiques en augmentant les heures d'enseignements explictes on pourrait limiter les dégâts. Mais on en est hélas pas là.

  • Bernard Terreault - Abonné 13 septembre 2019 08 h 30

    Peut-on enseigner à enseigner ?

    Je ne parlerai pas du niveau primaire, trop nébuleux dans mes souvenirs de presque octogénaire. Mais au secondaire (du temps du 'cours classique') puis à l'université j'ai eu des profs qui m'ont emballé, m'ont excité à l'idée de maîtriser la matière, que ce soit la langue ou la physique, et d'autres qui m'ont fait voir leur cours comme une tâche. Mais leur compétence à enseigner n'avait rien à voir avec leur formation 'technique', inexistante à cette époque, mais avec leur enthousiasme pour leur matière. Un au secondaire et un à l'université, passionnés de linguistique, d'autres impressionnants par leur rigueur, un en littérature, l'autre en physique, enfin Hubert Reeves, un gars profondément humain, que j'ai eu la chance d'avoir comme prof avant qu'il quitte malheureusement l'UdeM.

  • Robert Poupart - Abonné 13 septembre 2019 09 h 17

    BRAVO

    et enfin encore une fois! Enfin, la dénonciation du pédagogisme. Enfin, le rétablissement de l'importance du savoir, seule base possible de la compétence et des compétences. Enfin, le retour de l'importance de l'expertise. Enfin, la dénonciation de ce dogmatisme du pédagogisme. Enfin, le retour de la légitimité du débat éclairé, fondement de la démocratie et donc de la formation du citoyen libre (comme dans formation libérale et culture générale). C'est le savoir qui libère de la fausseté, des fake news, de la démagogie, de l'électoralisme.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 septembre 2019 09 h 47

    Un texte tout en nuances ?

    Je ne fréquente pas les facultés d'éducation, mais à voir avec quelle ardeur l'auteur se met en chasse contre le socioconstructivisme, c'est à croire que la contestation de cette « hégémonie facultaire » est surtout le fait d'une chapelle dissidente. En tous cas, il ne ferait pas bon d'avoir enseigné au Cégep avec une formation aussi « anémique et orientée ». Excusons-les du peu, ces pauvres socioconstruits qui achèvent la ruine de la transmission verticale des savoirs dans les départements de sciences humaines.

    C'est qu'une blague, mais elle a un fond :

    « L’Internet n’a rien changé aux règles de la grammaire »

    et l'invention de l'automobile n'a rien changé à la manière de soigner les chevaux

  • Denis Drapeau - Abonné 13 septembre 2019 09 h 54

    Débat pour initiés

    «Relativité des savoirs scolaires, savoirs disciplinaires, la « coconstruction » des savoirs, la pédagogie participative, socioconstructivisme, transmission verticale» ; etc.
    Houf, langage hermétique, aucune définition, j’essaie bien de comprendre pour apprécier la richesse du propos et j’en fais même une deuxième lecture mais force est de conclure, mon diplôme universitaire, sans "savoir pédagogique", ne me sera d'aucun secours. Il me semble que la première règle de la pédagogie c’est d’ajuster son niveau de langage à son auditoire. Or, il se trouve que la grande majorité des lecteurs du devoir ne sont pas des enseignant.e.s.

    Je crois comprendre que 2 théories pédagogiques s’affrontent et que seul la plus moderne est enseignée dans les facultés d’éducation. Pour des non initié, il s’agit là d’un simple fait divers. Pour que votre texte interpelle tous les lecteurs, il eut fallu consacrer deux paragraphes pour nous expliquer ce que sont ces deux théories, quelles éléments de la plus moderne vous irrite et pourquoi. Là, on aurait dépassé le fait divers et le lecteur néophyte aurait eu l’opportunité de participer au débat plutôt que de s’en sentir exclus. Sans rancune !