L’université, cette grande incomprise

L’éducation ouvre les esprits et les émancipe de la propagande, rappelle l’auteur.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir L’éducation ouvre les esprits et les émancipe de la propagande, rappelle l’auteur.

La rentrée bat son plein et les institutions éducatives bourdonnent d’activité, après l’exode de l’été. Elles reviennent sur le radar du public, les universités en particulier, tellement ce qui se passe dans leurs murs peut participer du mystère pour le commun des mortels.

Sans doute suscitent-elles parfois une déférence propre au sacré. Plus souvent, elles ont droit à des remontrances senties pour ce que leurs détracteurs croient savoir sur leur compte. Les témoignages défilent comme autant de pièces à conviction : la mauvaise expérience de l’un, le souvenir lointain de l’autre, l’ouï-dire prenant valeur de fait indubitable, etc.

Tantôt des convives devisent à propos d’un quidam « pelleteur de nuages » générant des articles hermétiques sur des sujets abstrus. Tantôt des chroniqueurs se rabattent sur l’université, souffre-douleur avéré, pour caresser un certain lectorat dans le sens du poil.

Reproches

On fait grief aux universitaires de n’écrire que pour leurs pairs, cercles d’initiés et happy few aptes à pénétrer les arcanes de leur ésotérique pensée. Quant à leur vocabulaire, ce serait un jargon rebutant au possible. Pourquoi se livrent-ils à ces épreuves contre nature ? Par soif de notoriété dans leur chapelle, dit-on sans ambages. Par carriérisme, ajoute-t-on pour faire complet. Ne sait-on pas que ces écrits confidentiels collectionnés comme des trophées valent leur pesant d’or pour les promotions ? Mieux vaut aussi avoir une caisse bien garnie pour en produire. D’où la chasse frénétique aux subventions qui rythmerait la vie universitaire. La boucle serait bouclée et la machine tournerait sur elle-même : des articles illisibles pour monter en grade et se procurer des fonds pour en sortir davantage.

Quid de l’enseignement ? Il serait fui comme la peste par les professeurs de carrière, un labeur de soutier refilé à des contractuels condamnés à mettre les mains dans le cambouis. De professeurs en chair et en os, les infortunés étudiants ne verraient pas plus souvent que des étoiles filantes. Tout à leurs prestigieuses et rayonnantes occupations, ces notabilités auraient pris la poudre d’escampette des salles de classe.

Humour en moins, tel est le portrait peu flatteur fait du monde universitaire. Il est fort éloigné de la réalité. Qu’on permette au signataire d’être une illustration vivante de ses dires. Il est l’un de ces professeurs qui ont une pleine charge, qui enseignent tous les ans à un grand groupe de première année, qui sont disponibles pour rencontrer les étudiants, qui encadrent des maîtrisants et des doctorants, qui ne sont pas accros aux subventions, qui font des recherches conduisant à des publications spécialisées, qui participent au fonctionnement de leur institution et qui rendent service à la collectivité. Bref, la gamme des fonctions professorales. Nombre d’entre eux s’adressent aussi au grand public dans un langage qu’ils espèrent clair et accessible.

L’université, c’est quoi ?

Notre rôle est de développer et de transmettre du savoir. Il est de découvrir et d’enseigner des connaissances, c’est-à-dire des faits et des idées qui sont véridiques et vérifiables. Il est d’habituer au travail appliqué et rigoureux. Il est d’entraîner à réfléchir en procédant avec méthode et en faisant preuve d’une approche critique, analytique et créatrice.

Le savoir authentique exige un effort de recherche, de contre-vérification, de validation et de diffusion qui est forcément pointu. Mais il est le garant de la valeur du résultat. Cette recherche finira par alimenter la synthèse et la vulgarisation pour le grand public. Narcissisme ? Non, passion et persévérance.

La démarche méthodique ne donne pas des résultats instantanés, mais la patience est payée de retour par des connaissances plus sûres. Elle ne vise pas à fournir des explications totalisantes mais elle y contribue en en posant les fondements. Les professeurs d’université ne sont pas professionnellement des intellectuels publics, mais ils peuvent l’être à titre personnel.

Utilité sociale

L’éducation ouvre les esprits et les émancipe de la propagande, des carcans, des lieux communs, des sophismes, voire des préjugés benoîtement assénés. Et c’est notre société qui en bénéficie.

Plus notre monde est submergé de « communication », de désinformation, d’intox, d’infox, d’enfumage, de post-vérité, de récits sélectifs, de fake news, de « faits alternatifs », de croyances farfelues et de simplismes de tout acabit, plus l’université est indispensable. Elle constitue notre rempart collectif contre l’envahissante manipulation parée des atours séduisants du marketing, et face à la marée montante des opinions toutes faites, préfabriquées et répercutées.

Enfin, qu’on soit rassurés : les professeurs ne se la coulent pas douce. Leur métier est constamment pesé, mesuré et évalué, à chaque étape et pour chaque activité. On trouvera des dérives, comme dans tous les milieux. L’important est de savoir les identifier et de pouvoir les éliminer, sans confondre les exceptions et la règle.

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4 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 3 septembre 2019 00 h 49

    Ajout

    Je voudrais rappeler qu'une université, ce n'est pas que des professeurs et des chargés de cours, mais aussi des milliers d'autres employés qui permettent à ces derniers et dernières de faire leur travail. Or, ces personnes seront en grève demain à l'UQAM. Je tiens à les saluer et à leur souhaiter le meilleur sort dans leurs négociations.

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 septembre 2019 10 h 08

      Je suis d'accord que le rôle de l'université est de «développer et de transmettre du savoir». Mais plus important encore, c'est de s'assurer d'éloigner la mainmise des hommes d'affaires et de leurs entreprises privées sur les idées et le savoir. La recherche universitaire doit demeurer indépendante, dans la sphère publique, au-delà des intérêts mercantiles.
      Le rôle de l'université n'est pas de produire de la main-d'oeuvre pour les entreprises. La mission essentielle de l'université est de former des citoyens intelligents et responsables qui savent différentier entre la vérité et les «fake news». Des citoyens capables de dépasser les promesses vides de politiciens et de voter pour des gouvernements qui se soucient du bien commun.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 septembre 2019 08 h 28

    Samir Saul réplique notamment à Joseph Facal : https://www.journaldemontreal.com/2019/08/08/universite-et-societe-dialogue-ou-divorce

  • André Joyal - Inscrit 3 septembre 2019 09 h 24

    Beaucoup de vrai dans ce texte

    Mon collègue écrit: «Quid de l’enseignement ? Il serait fui comme la peste par les professeurs de carrière, un labeur de soutier refilé à des contractuels condamnés à mettre les mains dans le cambouis». Fuir l'enseignement? Tout dépend du niveau de l'enseignement. Je n'ai pas connu de collègues (compétents) qui refusaient un cours à la maîtrise. Par ailleurs, certains refusent un cours au niveau du doctorat à cause le la somme de travail exigée. Au premier cycle? Ce niveau est effectivement trop peu valorisé, car qui connaît à l'extérieur de sa maison le meilleur professeur de premier cycle? Cet universitaire n'est pas celui que l'on invite à l'étranger, car il ne s'est pas fait connaître.

    Mais, hélas, pour se faire connaître et pour justifier le demandes de subventions pour leurs projets de recherche, il ne manque pas de collègues qui n'hésitent pas à inventer des problématiques. Je prends un exemple qui m'est familier : l'innovation. Si je fais partie de ceux qu considèrent que la laïcité n'exige pas de qualificatif, j'estime qu'il en va de même avec l'innovation. Or, que voit-on depuis une dizaines d'années? Oui, des tas d'articles sur l'innovation...ouverte (sic) mieux connue sous sa forme originelle «open innovation». S'en est suivi tout un bla -bla académique qui n'apporte en fait rien de nouveau. Mais, c'est là un excellent moyen pour se mériter une invitation, toutes dépenses payées, pour un colloque à travers le monde.

    Ce n'est pas ce que l'université fait de mieux.