Groupe Capitales Médias: matière à réflexion… et à action

On peut espérer que, de tous les scénarios évoqués ces derniers jours pour permettre la survie des journaux de Capitales Médias (et il y en a beaucoup, incluant certains où «Le Devoir» serait concerné), l’un se démarque pour les bonnes raisons et soit retenu.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir On peut espérer que, de tous les scénarios évoqués ces derniers jours pour permettre la survie des journaux de Capitales Médias (et il y en a beaucoup, incluant certains où «Le Devoir» serait concerné), l’un se démarque pour les bonnes raisons et soit retenu.

En 1976, j’étais un très jeune journaliste commençant sa carrière au Soleil, à Québec. C’était l’époque où, parfois, faute de place, on devait dire non à des annonceurs voulant réserver un espace publicitaire dans les éditions du mercredi et du samedi, qui comptaient pourtant une centaine de pages, grand format.

Vingt ans plus tard, en 1996, il y a longtemps qu’on ne refuse plus d’annonces ! Devenu directeur de l’information, je suis responsable du lancement du site LeSoleil.com. Nous rendons disponibles chaque jour une sélection d’articles (trois ou quatre par section) et les petites annonces. La vente de bannières publicitaires est difficile même si les tarifs sont quasiment symboliques. L’achalandage du site, lui, augmente rapidement.

En 2000, La Presse (Gesca) acquiert Le Soleil en même temps que nos publications soeurs, Le Droit d’Ottawa et Le Quotidien de Chicoutimi. Nous nous greffons au réseau qui comptait déjà Le Nouvelliste (Trois-Rivières), La Tribune (Sherbrooke) et La Voix de l’Est (Granby). Peu après, La Presse lance Cyberpresse.ca. Pratiquement tous les contenus de tous les journaux du groupe y sont rendus accessibles, gratuitement.

En 2006, sorti du monde des médias, je suis responsable d’un budget publicitaire important dans mon nouvel emploi. Comme la plupart des grands annonceurs, nous utilisons essentiellement les médias traditionnels, y compris les quotidiens, et réservons une toute petite enveloppe pour acquérir un peu de visibilité sur Internet.

En 2013, je deviens membre du conseil d’administration du Devoir (j’y suis toujours, de même qu’au comité exécutif), délégué par mon employeur, Desjardins, qui y détient un siège depuis que le Mouvement, avec quelques autres, a contribué financièrement au sauvetage du journal, dans les années 1990. Mon arrivée au conseil coïncide à peu près avec le lancement de La Presse+. « Le plus grand quotidien français d’Amérique » bouleverse notre marché en entreprenant une transition vers l’offre gratuite de tous ses contenus à travers une nouvelle application pour tablettes électroniques. La Presse deviendra uniquement virtuelle et renoncera à toute contribution financière des lecteurs en contrepartie du travail de ses journalistes.

Et nous voici en août 2019. Les quotidiens régionaux que possédait La Presse sont maintenant réunis dans le Groupe Capitales Médias, qui vient de se mettre sous la protection des tribunaux contre ses créanciers, dont le principal est l’État québécois. La Presse n’appartient plus à Power Corporation et est devenue une fiducie d’utilité sociale, sans but lucratif. Elle offre toujours ses contenus gratuitement et vise à financer ses activités par la vente de publicité, la cueillette de dons et le soutien financier des gouvernements. Elle a dû s’imposer une cure minceur et on ignore jusqu’à quel point il lui faudra réduire encore ses dépenses.

Le Devoir, lui, est toujours un média farouchement indépendant. Sa situation financière est saine. Il est parvenu à dégager des bénéfices au cours de quatre des six dernières années. Il compte avant tout sur les revenus que lui procurent ses abonnés. Il a aussi mené à bien une opération de recapitalisation en 2017, continue de contrôler strictement ses coûts, limite les contenus auxquels il donne accès gratuitement aux non-abonnés par les canaux virtuels qu’il exploite (site Web et applications tablette et mobile). Il a intégré à son modèle d’affaires le recours à la philanthropie, fort qu’il est de l’attachement profond que lui vouent de nombreux fidèles. Il réussit à tirer son épingle du jeu pour ralentir et même renverser légèrement la tendance à la baisse de ses revenus publicitaires.

Un géant québécois et deux géants mondiaux

Ce portrait de l’évolution de nos médias imprimés depuis 40 ans serait incomplet sans parler de Québecor. L’empire fait cavalier seul et est cohérent depuis longtemps avec son approche de convergence : télécommunications, télévision généraliste et spécialisée, médias imprimés fidèles à l’approche classique de financement par abonnements, ventes en kiosques et publicité, avec une importante présence sur le Web. Québecor a sa propre agence de nouvelles (QMI), ses imprimeries, son réseau de distribution, ses équipes de vente pouvant offrir aux annonceurs des packages multiplateformes. Son principal concurrent aujourd’hui est assurément Bell.

Et il y a Google et Facebook qui, on l’entend partout, « s’approprient nos contenus et accaparent l’essentiel des revenus publicitaires sur Internet ». C’est vrai, mais leur succès repose beaucoup sur le fait qu’ils proposent aux annonceurs un service performant. Vous voulez rejoindre uniquement les hommes ayant entre 25 et 35 ans de la région de Montréal qui sont en voie d’acquérir une maison ou un condo ? Et que chacun d’entre eux soit exposé à votre annonce trois fois, pas plus, pas moins ?

Pas de problème, Google ou Facebook peuvent faire ça pour vous ! Ils connaissent ces jeunes hommes-là, car ils enregistrent leurs recherches sur le Web et leurs activités sur les médias sociaux. Tout comme ils connaissent les femmes professionnelles de 30 à 50 ans des régions de Québec, de la Mauricie ou des Cantons-de-l’Est qui envisagent d’acheter une automobile. Essayez d’offrir un ciblage aussi pointu à vos annonceurs, vous, Le Soleil, Le Devoir, La Presse, Le Journal de Montréal et les autres !

Encore de l’espoir

Faut-il conclure de tout cela que la cause est perdue même si l’exercice du journalisme, on s’entend tous là-dessus, est un rouage essentiel de la vie démocratique, que l’on soit dans les grands centres ou en région ?

Mon opinion, et elle n’engage que moi, pas Desjardins ni Le Devoir, c’est qu’il y a encore de l’espoir.

On peut espérer que le gouvernement fédéral active rapidement le programme d’aide annoncé dans son dernier budget. Il faut bonifier cette aide notamment pour permettre à toute fondation à but non lucratif de remettre des reçus donnant droit à des crédits d’impôt pour dons de bienfaisance si ces dons sont utilisés pour soutenir la pratique du journalisme tel qu’il est reconnu aux fins des autres programmes. Cela inclurait par exemple Les Amis du Devoir. La position actuelle d’Ottawa est que les médias bénéficiaires des dons doivent eux-mêmes être à but non lucratif. Pourquoi une telle exigence alors qu’on ne l’impose pas pour les autres volets de l’aide gouvernementale ?

On peut aussi espérer qu’à la suite de la commission parlementaire qui portera sur l’avenir des médias, la semaine prochaine, le gouvernement du Québec bonifie rapidement et substantiellement les mesures déjà mises en place par le gouvernement libéral antérieur.

On peut espérer que les deux ordres de gouvernement auront la sagesse d’allouer désormais cette aide uniquement à travers des programmes normés, offerts à tous les médias où se pratique le journalisme selon les pratiques professionnelles reconnues. Et que, devant de telles garanties, aucun parti politique sérieux ne viendra menacer ces programmes en invoquant qu’ils pourraient être un moyen pour les partis au pouvoir de s’acheter la sympathie des médias. Car ces programmes, reconnaissons-le, devront durer dans le temps.

On peut espérer que, de tous les scénarios évoqués ces derniers jours pour permettre la survie des journaux de Capitales Médias (et il y en a beaucoup, incluant certains où Le Devoir serait concerné), l’un se démarque pour les bonnes raisons et soit retenu. Comme le dit la ministre de la Culture, c’est la pérennité de l’exercice du journalisme qui est l’enjeu de société ici, et non pas le recouvrement du montant le plus élevé possible pour les créanciers. Et je souligne au passage que la qualité du journalisme est intimement liée à la diversité des sources d’information.

On peut espérer que les citoyens, y compris les jeunes, deviendront plus conscients de la valeur du travail journalistique et seront prêts à contribuer davantage à son financement, par abonnement, en payant à la pièce la consultation de certains contenus ou au moyen de dons. Peut-être faut-il les y inciter en cessant d’offrir gratuitement un accès aussi large à la production des journalistes ? Il n’y a que les fous qui ne changent jamais d’idée, dit-on.

Enfin, peut-on aussi rêver que nos médias s’unissent (pourquoi pas dans une coopérative !) pour offrir aux annonceurs une qualité de service que chacun ne pourrait assurer à lui seul. Avec peut-être un coup de pouce financier de Québec pour déclencher le mouvement, nos médias pourraient-ils relever le défi de développer les outils permettant de cibler les trentenaires de Montréal qui sont actifs sur le marché immobilier ou les quadragénaires des régions qui magasinent les automobiles ? Cela pourrait aussi faire partie de la solution et, qui sait, permettre un jour de rendre moins nécessaire l’aide de l’État.

On peut toujours rêver, et même en couleurs, non ?

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4 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 22 août 2019 08 h 18

    [ Google et Facebook ] « s’approprient nos contenus et accaparent l’essentiel des revenus publicitaires sur Internet »

    Cette phrase décrit succintement la crise que vit le journalisme aujourd'hui.

    Il y a deux éléments. D'abord « Google et Facebook s'approprient les contenus des médias d'information ». Si les médias d'information qui emploient des journalistes s'entendaient pour réserver l'accès à leurs contenus à leurs abonnés (payants), ce problème disparaîtrait.

    L'autre élément est plus complexe et la solution à ce problème requiert une législation. Il faudra au préalable établir l'importance du journalisme dans une démocratie, d'abord pour une information objective et ensuite pour la tenue de débats sur des enjeux collectifs tant au niveau national qu'au niveau local ou municipal. Au contraire, la publicité est partiale et subjective, elle joue sur l'émotion et les instincts pour amener les gens à consommer le produit ou le service annoncé. Le fait que la publicité s'impose aux lecteurs, aux auditeurs et aux téléspectateurs qui sont devant les médias pour s'informer ou se récréer est problématique. Les gens ne regardent pas la télé, n'écoutent pas la radio, ne lisent pas les journaux ni ne consultent des sites internet pour être exposés à la publicité. Ils y sont contraints de par la formule de financement des médias. En finançant les médias, les annonceurs s'achètent le « droit » d'imposer leurs messages subjectifs et suggestifs à des gens qui regardent et écoutent les médias pour de tous autres motifs. C'est ce faux « droit » qu'une loi devrait récuser.

  • François Beaulé - Abonné 22 août 2019 08 h 18

    Google et Facebook s'accaparent les revenus publicitaires... ( suite )

    Le financement des médias par la publicité est en réalité assumé par les consommateurs. Le coût de ce financement est inclus dans le prix de vente des biens et des services. Il s'agit donc d'une « taxe » cachée. Une législation interdisant ce financement permettrait d'éliminer cette taxe cachée pour la remplacer par une très légère augmentation de la TPS, donc à coût nul pour le consommateur. Ainsi les citoyens seraient libérés de la publicité dans les médias. Le financement de ceux-ci étant assuré d'une part par des abonnements et d'autre part par la fiscalité.

    La publicité devrait se faire directement sans passer par les médias d'information ou de récréation. Par la poste mais surtout via internet sur des sites exclusivement publicitaires. Il y aurait donc séparation complète de l'information objective, des oeuvres de fiction et de la publicité. La liberté du citoyen de s'exposer à la publicité serait complète. Cette législation augmenterait la liberté du citoyen tout en assurant la vitalité des médias d'information. Donc permettrait une augmentation des libertés individuelles et collectives.

    • François Beaulé - Abonné 23 août 2019 15 h 16

      « nos médias pourraient-ils relever le défi de développer les outils permettant de cibler les trentenaires de Montréal qui sont actifs sur le marché immobilier ou les quadragénaires des régions qui magasinent les automobiles ? », suggère M. Forgues.

      Facebook et Google arrivent à faire cela en montant des dossiers sur chacun de leurs utilisateurs, en accumulant des données personnelles. Cela ressemble à ce qui était imaginé dans des romans d'anticipation comme 1984 ou Le meilleur des mondes. Il faut éliminer cette pratique digne d'une État totalitaire. Cette pratique viole la vie privée sans aucun bienfait pour les personnes surveillées et fichées.

      Pour reprendre l'exemple de M. Forgues, les trentenaires de Montréal qui cherchent une maison sont tout à fait capables de consulter centris ou du proprio ou tout simplement un ou plusieurs agents d'immeubles qui se feront un plaisir d'aider cette clientèle. Même chose pour les quadragénaires des régions qui veulent acheter une automobile. Les sites des constructeurs auto sont là pour ça, les concessionnaires aussi. Et il existe aussi des magazines sans publicité qui informent et portent un jugement critique sur les véhicules, comme Protégez-vous ou Consumer reports. L'intrusion dans la vie privée des gens, que pratiquent Facebook et Google, n'est d'aucune utilité réelle en plus des risques que cela comporte.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 22 août 2019 17 h 07

    Qu'en est-il de la liberté du citoyen Québécois en regard des tractations pour sauver Capitales Médias?

    Comme citoyen déjà abonné (le Devoir) à un journal, je m'interroge sur les compromis envisagés pour garder les quotidiens dans leur environnement. D'un côté, le gouvernement de la CAQ fait un prêt de 5 millions de dollars. Auparavant, c'était déjà le gouvernement du Québec, avec les libéraux en tête qui prêtaient 10 millions..Évidemment, les politiciens étant proches des médias ne peuvent que les supporter pour plusieurs raisons. Aussi doit-on creuser plus loin pour comprendre certains phénomènes très peu expliqués clairement par tous les intervenants. Par exemple, si j'étais un journaliste de l'un des quotidiens, je verrais d'un bon oeil le rachat par une compagnie fiable, évidemment du Québec. Or, ils sont peu nombreux et l'un d'eux, monsieur Péladeau a déjà fait une proposition qui a été repoussée! Pourquoi? Ça fait partie du silence de combine, celle des partisans libéraux tant du Québec que du Canada. Bref, on va scrifier sur l'autel des gens, victimes des magouilles libérales et désormais caquistes! Nous savons aussi que Bell Canada et Québecor ne font pas bon ménage, particulièrement avec un CRTC évidemment contrôlé par le PLC!
    Si ce n'est pas faire de la petite politique, c'est quoi alors? On a tellement peur d'un vrai arrangement avec Québecor que l'on invoque la création d'une coopérative, tout ça pour garder l'hégémonie culturelle des libéraux fédéraux sur les Québécois peu soucieux des problèmes en cours. À ce sujet, le PM Legault demande aux citoyens de s'abonner. C'est bien, encore faut-il que leur contenu soit solide et pour de longs mois et non pas retomber dans l'incertitude. De mon côté je dis non à toute forme de protection (avec financement de la CAQ) dans un programme gouvernemental bidon.