À quoi reconnaît-on une crise du logement?

Il y a plus de 1,3 million de ménages locataires au Québec.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Il y a plus de 1,3 million de ménages locataires au Québec.

Le 1er juillet est passé depuis un mois et on peut mieux évaluer s’il y a eu ou non une crise du logement et si elle se poursuit actuellement. Il convient tout d’abord de s’entendre sur ce qu’est une crise. Monsieur Jean-Marc Fournier, le ministre des Affaires municipales, du Sport et du Loisir en 2004, estimait que la crise du logement perdurerait tant que des personnes subiraient de l’anxiété pour trouver un logement. Avec une définition aussi élastique et folichonne, nous serons en crise du logement jusqu’à la fin des temps. À mon sens, pour qu’il y ait une crise, cela doit affecter un grand nombre de personnes ou amener une situation totalement hors de l’ordinaire.

On peut dire qu’il y a eu une crise lors des inondations au printemps 2019 au Québec, une crise avec l’incendie pétrolier à Lac-Mégantic ou une crise avec le décès tragique de la jeune enfant à Granby. On peut alors parler de véritables crises, comme cela s’est produit il y a une vingtaine d’années dans le secteur du logement. À cette époque, beaucoup de locataires se sont retrouvés sans logis et les services municipaux ont été débordés par la situation. La Ville de Montréal songeait à mettre sur pied un centre d’hébergement permanent. À la fin de juin 2002, on comptait « 600 ménages sinistrés » en quête de logement à Montréal. La ligne spéciale pour les citoyens en difficulté de logement a reçu 4000 appels entre le 16 juin et le 3 juillet. Selon Rima Elkouri du journal La Presse, en 2003, la crise n’était pas résorbée. Le taux d’inoccupation dans l’ensemble du Québec était sous le 1 %. En quelques années, plus de 5000 suppléments au loyer ont été accordés. Cela donne une idée de l’ampleur de la situation à l’époque.

En 2019 ? La ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, a indiqué qu’il y avait 175 ménages sans logis, les offices municipaux voyaient à reloger temporairement les personnes ne trouvant pas de logement, le taux d’inoccupation est actuellement de 1,8 % et environ 200 suppléments au loyer ont été accordés ces dernières semaines. À noter que les tendances en constructions neuves de logements locatifs sont intéressantes. Un projet comme celui de la Molson va créer plus de 4000 logements dans les années futures, dont du logement social.

Pointe de l’iceberg ? 

Le FRAPRU parle plutôt d’une pénurie de logements dans plusieurs villes au Québec que le gouvernement Legault aurait pu contrer plus efficacement. À Montréal, les chiffres varient entre 300 et 500 ménages en difficulté. Au premier juillet, à Sherbrooke, 15 ménages étaient toujours sans logement et hébergés par la Ville. Rappelons qu’il y a plus de 1,3 million de ménages locataires au Québec ; 13 000 ménages représentent 1 % du nombre de logements. En comparaison, les inondations de 2019 ont amené plus de 13 000 sinistrés, dont certains auraient pu se retrouver en danger de mort.

Certains pourraient dire que ces chiffres du 1er juillet ne sont que la pointe de l’iceberg. Que la réalité est affreuse pour 10 ou 20 fois plus de locataires, qui ne demandent pas d’assistance et qui se trouvent très laborieusement un logement. Monsieur François Giguère, ancien président du FRAPRU, a écrit une lettre au Devoir le 2 juillet, indiquant que les associations de locataires savent ce qui se passe sur le terrain. Il prévoit une crise du logement qui s’amorce comme il y a 20 ans. C’est possible, mais la situation actuelle n’a pas la même ampleur. Il ne s’agit pas de nier les situations difficiles que vivent des milliers de locataires au Québec lors de la recherche de logement et la situation attristante de centaines de propriétaires qui voient leurs logements abîmés lors du départ de leurs locataires, mais d’examiner la situation avec une certaine distance pour prendre la meilleure décision sur l’utilisation des fonds publics.

Une crise commande des mesures adéquates immédiates : suppléments aux loyers améliorés, programmes exceptionnels de rénovations de logements vides ou en très mauvais état, etc. Mais s’il n’y a pas de crise, les intervenants doivent alors utiliser d’autres genres de mesures. S’il y a un nombre suffisant de logements, mais que les plus pauvres n’y ont pas accès, il s’agit d’une crise de la pauvreté plus que d’une crise du logement. Dès 2004, François Saillant, le responsable du FRAPRU, indiquait aux médias : « La vraie crise […] n’est plus dans la rareté absolue du logement, mais en terme d’accessibilité financière. »

Les associations de propriétaires disent avec raison qu’ils n’ont pas à régler la question de la pauvreté au Québec. C’est à l’ensemble de la société d’y voir, y compris les locataires qui sont à l’aise financièrement. Au bout du compte, c’est peut-être la ministre Laforest qui a raison pour ce qui s’est passé le 1er juillet 2019 ; lors d’une entrevue, elle a indiqué que « rareté » ne signifiait pas nécessairement « crise ».

7 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 1 août 2019 04 h 32

    «Les associations de propriétaires n’ont pas à régler la question de la pauvreté» (Jacques Binette, retraité de la Régie du logement)



    Cela me rappelle le juge de la défunte Commission des loyers qui, en prenant sa retraite, était devenu président de la ligue des propriétaires.

    D'ailleurs, l'on devrait interdire aux régisseurs d'être propriétaires d'immeubles à logements locatifs.

  • François Beaulé - Inscrit 1 août 2019 08 h 23

    Les habitations Saint-Michel Nord

    Alors que l'on connaît une pénurie de logements abordables et que de nombreux Montréalais vivent dans des logements insalubres, l'Office municipal d'habitation de Montréal (OMHM) a démoli 180 logements qui auraient pu être rénovés. Puis, elle a reconstruit des logements neufs au coût de 54 millions $. Elle a donc dépensé environ 300 000 $ par logement sans augmenter l'offre de HLM. Les logements démolis avaient été construits en 1972. Quel grand gaspillage de matériaux et de fonds publics !

    J'ai appris la chose le 30 juillet par Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1240732/hlm-avenir-logement-saint-michel
    On peut voir dans ce petit reportage des photos des anciennes habitations Saint-Michel. Bien des gens aujourd'hui mal logés seraient heureux d'y habiter. Les 54 millions auraient été mieux dépensés dans la construction de HLM supplémentaires plutôt que dans le remplacement de HLM existants.

    On apprend dans ce reportage que : « Il y avait surtout des problématiques de délinquance, de gang de rue, parce que c'était un lieu qui s'était isolé sur lui-même. Ce sont des problématiques que l'on a rencontrées, mais c'est aussi la pauvreté qu'il y a dans le quartier ». Donc au lieu de modifier l'éclairage et d'ajouter des caméras de surveillance dans les cours intérieures, l'OMHM a décidé de démolir les 180 logements et de tout reconstruire au coût de 54 millions. Comme si cela allait éliminer les problèmes de délinquance et de gang de rue ! Et cela dans un contexte de pénurie de logements sociaux.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 1 août 2019 08 h 43

    Excellent texte

    J'ai connu M. Binette. On peut lui faire confiance.

  • Marc Davignon - Abonné 1 août 2019 09 h 35

    Info-pub

    Or, en suivant le résonnement de Monsieur le lobbyiste,<ce ne sont pas les propriétaires qui doivent régler le problème de la pauvreté>, mais plutôt <à l’ensemble de la société d’y voir, y compris les locataires qui sont à l’aise financièrement> (comment ???????!!!!!).

    Alors, Monsieur le lobbyiste dit que ce n'est pas les propriétaires qui créent la pauvreté (même en augmentant les loyers plus rapidement que le salaire minimum ... ) alors, ce n'est pas à eux de contribuer à régler le problème. Ça, sa frôlée la psychopathie, la sociopathie ....

    Conclusion : les propriétaires ne font pas partie de la <l'ensemble de la société>. Nous nous en doutions, mais de l'aveu même de Monsieur le lobbyiste, nous en avons maintenant la certitude.

    P.S.

    Puisque nous devons être membres du journal pour faire un commentaire, les lobbyistes ne devraient pas avoir le droit de faire de <lettres ouvertes> ... une autre restriction raisonnable. Ces missives provenant de lobbyistes devraient être considérées comme de l'infopub. Gens du <Le Devoir>, ne laisser plus les lobbyistes faire de la publicité gratuite, S.V.P.

    • Marie-Hellène Lemay - Abonnée 1 août 2019 12 h 22

      Vous semblez dire que les propriétaires d'immeubles crée la pauvreté en augmentant les loyers...
      Il y a certes des propriétaires sans scrupules, mais il n'y a pas nécessairment de démarcation nette entre les locataires qui travaillent à bon salaire, capables de payer pour des logements bien situés et bien pourvus, et les propriétaires-occupants d'un petit duplex frappés par l'augmentation croissante des taxes foncières. Quand M. Binette est d'accord pour dire que les propriétaires n'ont pas à régler le problème de la pauvreté, il veut dire que les propriétaires ne devraient pas être les seuls pourvoyeurs de logements abordables, car ces proprios doivent faire face à leur propre défis.
      La ville de Montréal dispose d'un parc immobilier vieillissant dont l'entretien dépend surtout de petits propriétaires privés. La ville cherche aussi à augmenter son assiette fiscale prioritairement via les taxes foncières, dans l'idée que chacun doit payer sa part dans le fonctionnement de la ville. Reste que si le proprio ne couvre pas ses frais, il va augmenter le loyer...
      En d'autres mots, il faut plus de logement social, et non pas abandonner les plus démunis au marché locatif privé.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 1 août 2019 17 h 16

      M. Binette serait donc un lobbyiste ? M. Davignon divague.

      Attaquer «Le Devoir» à ce propos, quelle ineptie !

      Le texte de M. Binette est tout ce qu'il y a de plus sensé, qui fait la part des choses.

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 1 août 2019 14 h 42

    Le problème c'est que les gens achètent des immeubles pour faire du cash
    pas pour offrir des logis au gens.
    Comme les garderies, nos immeubles ne devraient pas devenir des " entreprises " à bourgeois qui veulent améliorer leur condition financière.
    On devrait avoir le droit de posséder qu'un immeuble si on l'habite, ça sonne communiste mais ce n'est à l'avantage de personne que des gens investissent en immobilier. lls font grimpés le prix des immeubles et des loyers avec l'aide de très avares agents d'immeubles qui font une fortune avec leur commission démesuré. Ensuite la quête du profit prend le dessus.

    Des maisons à bas prix pour tous, pourquoi tout simplement ne pas prendre des décisions avec cet objectif, les agents et proprios ne pensent qu'à leur avantage, leur avis ne vaut rien.