Protégeons notre parc Jarry!

«Quel est l’effet structurant de ce toit servant au sport professionnel — encore faut-il qu’il pleuve — sur la pratique du tennis à Montréal et au Canada, la mission première de Tennis Canada?», se demande l’auteur.
Photo: Minas Panagiotakis Getty Images/AFP «Quel est l’effet structurant de ce toit servant au sport professionnel — encore faut-il qu’il pleuve — sur la pratique du tennis à Montréal et au Canada, la mission première de Tennis Canada?», se demande l’auteur.

Avant que la fièvre de la Coupe Rogers s’empare de Montréal, la Coalition des amis du parc Jarry (CAP Jarry) estime essentiel de sensibiliser la population aux enjeux fondamentaux que suscite le projet de toit rétractable du Stade IGA. Tennis Canada fait actuellement campagne auprès des instances gouvernementales pour construire un toit rétractable sur le court central du stade, un projet estimé à ce jour à 70 millions de dollars, financé majoritairement par des fonds publics. L’envergure du projet suscite des questionnements légitimes. Après tout, nous tous, l’ensemble des concitoyennes et concitoyens de Montréal et les contribuables québécois et canadiens, devrons en payer le prix s’il se réalisait.

Un tel toit est-il nécessaire à la tenue du tournoi ? Non. Le tournoi de la Coupe Rogers fait partie des huit tournois extérieurs du Masters 1000 (Indian Wells, Miami, Monte-Carlo, Madrid, Rome, Montréal/Toronto, Cincinnati et Shanghai). Parmi ceux-ci, seuls les stades de Madrid et Shanghai ont des toits rétractables : moins du quart des stades du Masters 1000 ont un toit. Alors, quelle est la justification mise en avant pour ce toit ? Lors du tournoi de la Coupe Rogers, la pluie vient, à l’occasion, troubler l’horaire des joueurs, des télédiffuseurs et l’expérience client des spectateurs.

Jusqu’à présent, Tennis Canada refuse de divulguer le manque à gagner annuel causé par la pluie. Il est pourtant capital de connaître l’ampleur de ces pertes considérant que la solution, elle, coûte 70 millions, beaucoup d’argent ! Quel est l’effet structurant de ce toit servant au sport professionnel — encore faut-il qu’il pleuve — sur la pratique du tennis à Montréal et au Canada, la mission première de Tennis Canada ? Pourquoi ce projet est-il mis en priorité par rapport, par exemple, à un nouveau centre de tennis intérieur qui répondrait à un besoin réel des joueurs et joueuses de tennis de Montréal ? Sur quelles bases les gouvernements fédéral, provincial et municipal pourraient-ils financer cette installation pour le sport professionnel alors qu’ils ne le font pas pour d’autres, comme le possible futur stade de baseball ou le stade Saputo ?

La question de la rentabilité de cette infrastructure demeure l’un des aspects qui nous préoccupent très sérieusement, puisque Tennis Canada a annoncé que le toit permettrait une multiplication des événements dans ce qu’il appelle « l’amphithéâtre ». M. Eugène Lapierre, directeur du tournoi de la Coupe Rogers, indiquait : « On aimerait faire beaucoup plus de choses à longueur d’année. » Il pourrait s’agir de spectacles ou d’autres événements sportifs, pas exclusivement du tennis. Une vision confirmée par une fonctionnaire de la division Sports et activités physiques à la Ville de Montréal, qui indiquait que l’installation d’un toit devrait être profitable pas simplement à la Coupe Rogers, mais considérant que ça serait un investissement de fonds publics, il faudrait qu’il y ait plusieurs événements afin de rentabiliser l’infrastructure. Ceci rejoint aussi les propos d’Eugène Lapierre, qui déclarait à La Presse le 22 août 2010, après une Coupe Rogers avec beaucoup de pluie, qu’il ne songeait pas à installer un toit rétractable au stade Jarry. « Ce ne serait pas un choix rentable, disait-il. On en aurait besoin une demi-journée tous les cinq ans ? Ce n’est pas un choix logique. » Ajoutons que le site Internet du stade IGA met très activement en vitrine la location de ses installations pour des événements de moyenne à grande envergure, spectacles, congrès, conférences, expositions, jusqu’aux cocktails et soirées branchées. Des éléments qui montrent une volonté certaine de Tennis Canada de louer ses espaces pour des événements.

Coeur et poumons du quartier

Le stade IGA peut accueillir plus de 11 000 personnes. Avec les fréquents événements de grandes foules, les inconvénients pour le parc, ses usagers et ses riverains sont extrêmement préoccupants : surachalandage significatif de gens qui circulent dans le parc, augmentation des nuisances sonores et de la circulation de véhicules, insalubrité, etc. À l’évidence, l’environnement urbain avoisinant n’est pas conçu pour recevoir des foules et une multitude de spectacles.

Le parc Jarry est le coeur et les poumons de notre quartier. C’est un havre de tranquillité, de fraîcheur, de socialisation et de vivre-ensemble (pique-niques, jeux libres, promenades, etc.). Notre arrondissement est parmi ceux qui ont le moins de parcs de quartier. Le parc Jarry est au centre d’un des quartiers les plus densément peuplés et parmi les plus pauvres au Canada. À la lumière de paramètres comme la végétation et les îlots de chaleur, il est établi que le quartier est parmi ceux qui souffrent le plus de l’iniquité environnementale, celui où les citoyens vivent dans l’environnement urbain qui a le plus d’impacts négatifs sur leur qualité de vie et leur santé. Il est indispensable de préserver intégralement les bienfaits qu’apporte le parc à la qualité de vie et à la santé publique des gens du quartier.

Comprenez-nous nous bien, la CAP Jarry reconnaît l’importance de promouvoir le sport. Nous estimons, cependant, que le développement d’installations événementielles en dur dans un parc public appartenant aux contribuables est un enjeu de qualité de vie qui n’a pas sa raison d’être.

En 2020, alors que les priorités sont axées sur le combat contre le réchauffement climatique, contre les îlots de chaleurs, pour la conservation de la biodiversité, alors que des dizaines de milliers de jeunes et moins jeunes descendent dans la rue pour que les élus gouvernent selon ces enjeux fondamentaux, investir, dans un parc, autant d’argent public pour le sport professionnel relève d’une aberration incroyable. Nous refusons de compromettre l’équilibre d’un parc et le bien-être de ses usagers et voisins au bénéfice du sport professionnel. L’été dernier, dans le cadre du sondage « Mon parc de rêve » de la Ville de Montréal, plus de 3600 citoyens et citoyennes ont exprimé très majoritairement vouloir un parc de nature et non pas un parc d’événements, un constat similaire à celui dégagé lors des consultations publiques pour les parcs La Fontaine et Jean-Drapeau. Nous en appelons de l’engagement de la mairesse, madame Valérie Plante, de respecter la volonté de ses concitoyennes et concitoyens et de ne pas donner suite au projet de toit rétractable du stade IGA.

Les choix d’aujourd’hui définissent la ville de demain !

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