Contrer la disparition des professeurs-chercheurs

La bureaucratisation croissante de la profession peut faire en sorte que les travaux de longue haleine, patiemment médités et recherchés, souvent sans subvention, brillent par leur rareté.
Photo: iStock La bureaucratisation croissante de la profession peut faire en sorte que les travaux de longue haleine, patiemment médités et recherchés, souvent sans subvention, brillent par leur rareté.

D’après les chiffres de Statistique Canada, entre 2005 et 2015, le pourcentage des professeurs d’université à temps partiel (lire : contractuels ou chargés de cours) a bondi de 79 % contre seulement 14 % pour les professeurs permanents ; pendant ce temps, les effectifs étudiants augmentaient de 28 % et, surtout, le personnel administratif augmentait de manière incontrôlée : selon les chiffres du Département de l’Éducation des États-Unis, le nombre d’administrateurs universitaires aurait augmenté de 60 % entre 1993 et 2009.

Le microcosme que constitue mon université illustre parfaitement cette réalité globale : à mon entrée en fonction en 2005, l’étage où se trouve mon bureau de professeur était entièrement occupé par les bureaux des professeurs du Département de français ; aujourd’hui, à cet étage, il ne reste qu’un professeur, et c’est moi (le corps professoral a fondu de plus de la moitié, passant de vingt-deux à dix professeurs). Les autres bureaux sont désormais occupés par des « gestionnaires marketing et communications », des « gestionnaires du développement facultaire », des « agents de marketing et communications », des « agents de relations avec les diplômés », des « webmestres », des « agentes de liaison et de communications ».

Pour l’ensemble de notre faculté des arts, il y a eu en 2016-2017 douze départs à la retraite et deux embauches ; en 2017-2018, douze départs à la retraite et trois embauches. C’est dire que l’enseignement dans mon département est largement devenu une affaire de « professeurs à temps partiel », qui assurent désormais plus de 50 % de toutes les charges ; et si la tendance se maintient, comme on dit (et elle se maintiendra), cette donnée pourrait bien passer à 60 % ou même à 70 % avant la fin de mon mandat de directeur.

L’enseignement universitaire est devenu une profession précarisée, mal payée, encore plus mal considérée (un repaire de gauchistes faisant en sorte qu’on ne peut plus rien dire…). Les postdoctorants brillants et surqualifiés que je croise dans les colloques, dans les journées d’étude, et qui intègrent provisoirement notre département pour continuer leur parcours, après avoir accumulé les triomphes intellectuels, après avoir obtenu une ou deux fois du financement national, devront pour la majorité d’entre eux choisir entre l’abandon de la carrière universitaire et la précarisation bohémienne à l’intérieur même de l’université (par exemple, par l’obtention de postes temporaires à haute intensité d’enseignement, lesquels les empêcheront de poursuivre les programmes de recherche qui les ont définis jusqu’alors). Cette dynamique n’est pas seulement nord-américaine, elle est internationale.

[…]

La disparition de la liberté qui accompagne le statut du professeur permanent constitue-t-elle une forme de menace sociale, et si oui, laquelle ? Quelle que soit ma volonté d’objectivité, je n’entrevois finalement aucun avantage à cette disparition. Prise collectivement, cette liberté est garante de progrès sociaux, intellectuels et culturels. C’est de l’ensemble de l’activité universitaire, désintéressée — la mienne, celle des autres, mises ensemble — que peut jaillir la lumière. Certains chercheurs demeureront obscurs, mais pourront participer soit à la transmission du savoir, soit à des progrès sectoriels et donc discrets ; d’autres éclaireront un plus grand nombre de concitoyens. Tout cela est bel et bon.

Néanmoins, la bureaucratisation croissante de la profession peut faire en sorte que les travaux de longue haleine, patiemment médités et recherchés, souvent sans subvention, brillent par leur rareté. Dans le domaine québécois, par exemple, je suis constamment déçu de l’absence de travaux biographiques de synthèse. La biographie la plus complète de Champlain est l’oeuvre d’un chercheur américain, David Hackett Fischer, et, traduite par Daniel Poliquin, elle est devenue un best-seller ; où sont les ouvrages d’envergure sur Cadillac ? sur Frontenac ? sur Pontiac ? […] De tels objectifs nécessitent du travail à long terme, du travail patient, obscur, faisant l’objet d’un enseignement ponctuel, menant parfois à des culs-de-sac, parfois à des monographies ou à des projets éditoriaux socialement utiles. Qui pourra s’y consacrer une fois les professeurs-chercheurs disparus ? De telles recherches doivent s’inscrire dans une activité d’enseignement pouvant susciter des vocations aux études supérieures, mais plus simplement aussi la transmission au baccalauréat, laquelle suppose la possibilité de suivre un parcours universitaire qui ne soit pas professionnalisant.

[…]

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’inconvénient, été 2019, no 77.

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3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 18 juin 2019 08 h 12

    Mauvaise discipline?

    Je soupçonne que la situation décrite par le professeur ne s'applique qu'aux départements de littérature ou de sciences humaines. Ces disciplines ne sont pas très payantes en termes de contrats et de subventions de recherche provenant des gouvernements ou des entreprises, d'où le désistement des universités. Retraité, je suis peut-être mal informé, mais je ne pense pas que la situation soit la même dans les ''sciences dures'' (où j'ai oeuvré pendant une quarantaine d'années).

  • Simon Sauvé - Abonné 18 juin 2019 08 h 28

    En est-il de même pour les autres département?

    Article intéressant et triste pour les études en lettres. Par contre, je me questionne à savoir si ce constat est le même au travers des autres départements tels les science physiques et de la nature? Il est triste de voir qu'avec le temps, les universités semblent avoir perdu un peu de leur panache dans leur mission du savoir et de la distribution de ce savoir au profit de la rentabilité et du service aux clients.

    Merci de me publier

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 18 juin 2019 10 h 07

    Bonne question

    Merci pour exprimer ainsi votre point de vue, triste et injuste, à corriger.
    L'intelligence est belle, l'intellect est beau, qu'il est beau et bon de penser et surtout de bien penser.
    Nous avons à créer une société apprenante nationale et internationale. Le livre ' Apprendre au xx1 ème siècle" est éclairant à cet égard.

    L'attitude du système dont vous parlez est condescendante, violente, inconsciente, mais puissante, hélas! Souhaitons-lui tout le bien qu'elle pense de la littérature et des sciences '' humaines'. Vous voulez quoi, des sciences inhumaines? Des sciences pas dures?.
    Se rappeler que la carte n'est pas le territoire, que tendance n'est pas destiniée, que le mode de penser pour régler un problème doit être différent de celui qui l'a créé. :) Là, je citais!