Rompre le silence contre les violences obstétricales

«Aux États-Unis, les femmes noires sont trois fois plus à risque de mourir lors d’un accouchement comparativement aux femmes blanches», rappelle l'auteure.
Photo: Jean Ayissi Agence France-Presse «Aux États-Unis, les femmes noires sont trois fois plus à risque de mourir lors d’un accouchement comparativement aux femmes blanches», rappelle l'auteure.

En 2018, le médecin Allan B. Climan a enfin été reconnu coupable à la suite d’une plainte déposée en 2015, soit trois ans plus tôt. Pourtant, il ne s’agissait pas d’un cas douteux : la victime avait un témoin, les témoignages corroboraient ses dires, elle avait porté plainte dans les jours suivants, le médecin avait fait des commentaires extrêmement déplacés en parlant de son vagin et avait fait référence à l’acte sexuel à de nombreuses reprises. Le Collège des médecins a certes fait des efforts, notamment en se donnant des outils pour demander des condamnations de trois, quatre ou cinq ans de radiation, alors qu’auparavant il rechignait à imposer plus de deux mois de suspension, mais est-ce suffisant ?

Toujours en 2018, la joueuse de tennis Serena Williams révélait avoir frôlé la mort à la suite d’une césarienne d’urgence parce que les médecins et le personnel soignant ne l’avaient pas crue lorsqu’elle s’était plainte de difficultés respiratoires. Son témoignage a mis en lumière qu’encore de nos jours, on ne croit pas la parole des femmes, jugées trop émotives, et encore moins celles des femmes noires. Cette affaire a déclenché des centaines de témoignages de violences obstétricales aux États-Unis, où les femmes noires sont trois fois plus à risque de mourir lors d’un accouchement comparativement aux femmes blanches. Et au Québec, me direz-vous ? On ne le sait pas. Le ministère de la Santé ne semble pas trouver important de compiler des chiffres sur l’expérience des femmes, malgré les voix qui s’élèvent.

Oui, les voix s’élèvent malgré les difficultés et l’absence de statistiques pour documenter ce phénomène que sont les violences obstétricales et gynécologiques. Au Québec, seulement 4 % des plaintes formulées au Collège des médecins aboutissent devant le conseil de discipline. Des chiffres fort éloquents qui ressemblent à s’y méprendre aux taux de condamnation en matière d’agressions sexuelles. Une comparaison qui peut surprendre et qui est largement réfutée par la communauté médicale, qui se défend en disant que les soignants font seulement des actes médicaux. Cependant, nous insistons pour dire haut et fort que les violences obstétricales et gynécologiques font partie du continuum de violences sexuelles et genrées. Un toucher vaginal est certes un acte médical parfois nécessaire. Cependant, cet acte médical, lorsqu’il est effectué sans le consentement préalable de la personne qui le subit, devient alors une violence à caractère sexuel qui se définit, selon l’Université d’Ottawa, comme « tout acte sexuel ou mettant en cause la sexualité, l’identité sexuelle ou l’expression de l’identité sexuelle d’une personne, qu’il soit de nature physique ou psychologique, qui est commis, qu’on menace de commettre ou qui est tenté contre une personne sans son consentement ».

Sourde oreille

L’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec (AOGQ), le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS) ainsi que le Collège des médecins du Québec (CDM) peuvent continuer à faire la sourde oreille pour l’instant. Après tout, c’est encore relativement calme, ce bruissement qui commence à rompre le silence. Ça peut sembler être la bonne stratégie de nier en espérant que le silence revienne. Le Dr Fabien Simard, président de l’AOGQ, répète sur toutes les tribunes possibles que le consentement est au coeur de la déontologie médicale et que, par conséquent, ces violences n’existent pas. Nous sommes d’accord que les instruments de droit sont bien rédigés, mais là où le bât blesse, c’est dans la pratique et dans le vécu rapporté par des centaines de femmes depuis de nombreuses années. Nous les invitons, lui ainsi que tous les acteurs et actrices du monde médical, à lever le nez des documents officiels et à oser prendre contact avec la réalité du terrain. Nous avons besoin de votre alliance et non de votre silence.

Depuis plus de dix ans, le Regroupement Naissance-Renaissance, un organisme communautaire, entend les voix des victimes de cette violence et se bat pour la faire reconnaître par les personnes qui ont le pouvoir de changer les choses. Il y a dix ans, les rares personnes qui voulaient faire une recherche universitaire sur le sujet se voyaient empêchées d’utiliser le terme « violence obstétricale ». Ce n’est plus le cas et le monde universitaire s’intéresse désormais à la question. Il y a dix ans, ce concept était à peine reconnu par une poignée de femmes. Pourtant, cette année, une femme a pour la première fois au Québec voulu porter plainte pour violence obstétricale. Les choses changent et le silence n’est plus au rendez-vous. Nous toutes et tous, nous rompons le silence. Chercheuses et chercheurs, professeures et professeurs, victimes, personnel soignant, nous rompons le silence, un témoignage à la fois.

La vague de paroles est en formation. Vous pouvez déjà y porter attention, faire votre travail. Ou vous pouvez attendre l’amplification, le fracassement qui ressemblera certes à une certaine vague nommée #MoiAussi. Des actions concrètes et concertées doivent être prises parce qu’une chose est certaine : le silence n’est plus une option.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.