Un projet de loi à examiner sous l’angle de la prudence

La majorité des Québécois s’identifie encore au christianisme qui a marqué son histoire, et tient à la présence du crucifix à l’Assemblée nationale, affirme l'auteur.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne La majorité des Québécois s’identifie encore au christianisme qui a marqué son histoire, et tient à la présence du crucifix à l’Assemblée nationale, affirme l'auteur.

On discute largement du projet de loi 21 sur le plan des principes et des valeurs. Mais on doit aussi en débattre à partir d’un autre point de vue, soit celui de la prudence. Elle est cette vertu qui nous fait prendre nos décisions en fonction des effets prévisibles, heureux ou malheureux de celles-ci.

Deux philosophies politiques s’affrontent dans l’actuel débat nonobstant leur accord sur les droits et libertés de la personne. L’une est chérie par le Canada anglais et une partie du Québec, surtout non francophone. L’autre l’est par l’actuel gouvernement de la CAQ et par une majorité de Québécois, majoritairement francophones. La première met à l’avant-plan l’individu dans une perspective multiculturelle ; l’autre privilégie l’État dans une perspective dite républicaine.

On pourrait évidemment discuter de leur valeur morale respective. Mais ce n’est pas l’objet du présent article.

Mais il n’y a pas que les principes et les valeurs. La situation concrète où ils sont vécus, personnellement et collectivement, marque singulièrement le conflit actuel, et surtout le rend complexe et ambigu.

Ainsi en est-il de la dimension politique. Elle met en concurrence le pouvoir constitutionnel dont le Canada anglais se fait le promoteur passionné, contre le pouvoir que revendique le Québec sur son destin en tant que société distincte.

Elle se vit aussi à travers la culture des Québécois d’origine canadienne-française. Celle-ci est particulièrement bousculée par la tradition religieuse musulmane, vue comme une menace à leur culture. Cette menace se cristallise autour du port du voile islamique. Le slogan populaire : « S’ils viennent ici, qu’ils fassent comme nous », traduit bien ce malaise.

On observe encore une profonde transformation de la situation religieuse depuis les années 1960. Dorénavant sécularisés, les Québécois se sont éloignés de la pratique religieuse. Ils sont majoritairement indifférents, voire hostiles envers les enseignements, surtout moraux, de leur Église. On ne veut voir la religion que dans l’espace privé. Néanmoins, la majorité s’identifie encore au christianisme qui a marqué son histoire. D’où le fait qu’une majorité de Québécois tient à la présence du crucifix à l’Assemblée nationale.

Enfin, un dernier élément, de nature juridico-politique, parasite le débat actuel. On affirme la prééminence supposée des droits collectifs sur les droits individuels, notion toujours mal définie par les juristes, à laquelle on associe populairement celle des « droits de la majorité », laquelle est par ailleurs une pure création idéologique.

Dans ce contexte conflictuel et ambigu, la prudence exige que l’on examine les effets potentiels du projet de loi.

Les effets positifs

L’affirmation de la laïcité de l’État, comme principe organisateur, est pertinente. Elle clarifie en effet l’orientation de son développement pour l’avenir au regard de ses relations avec les religions.

Elle constitue une affirmation claire et légitime de la différence québécoise comme société distincte au sein du Canada, nonobstant le rejet de cette différence par le Canada anglophone.

Les effets négatifs

Le projet de loi cristallisera, en l’amplifiant, la division entre francophones et non-francophones québécois — le récent sondage Léger Marketing-CAQ est éloquent à cet égard — en fragilisant davantage le sentiment d’appartenance de ces derniers à la nation civique québécoise.

Il accentuera la division déjà présente entre la région métropolitaine de Montréal et le reste du Québec.

Il compliquera davantage les rapports entre les francophones et les musulmans, ces derniers étant inquiets, sinon convaincus que les premiers leur sont hostiles.

Il enverra aux immigrants, en particulier non catholiques, un message contradictoire sur le désir réel de les voir s’intégrer au Québec et à la nation civique qui y vit.

Il incitera les non-catholiques à se tourner davantage vers l’école privée.

Il privera dorénavant l’école publique d’enseignantes dont elle a un pressant besoin.

Il maintiendra ouvert, malgré les clauses dérogatoires aux chartes, le débat juridique, car cette clause ne vaut que pour cinq ans.

Il contribuera, sur le plan international, et en particulier dans le monde anglophone, à ternir la réputation du Québec.

En raison de ces effets indésirables, il convient de limiter les interdictions relatives aux signes religieux aux seules personnes exerçant un pouvoir de coercition, comme le recommandait le rapport Bouchard-Taylor. Vu les situations conflictuelles inhérentes aux fonctions de ces fonctionnaires, leur exercice est plus propice à engendrer des gestes contraires aux droits de la personne, comme cela s’observe encore trop envers les personnes racisées.

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49 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 18 mai 2019 03 h 01

    La prudence, connais pas!

    Bonne réflexion, mais je doute fort qu"elle fera changer d'opinion le buté ministre Jolin-Barrette. Je me demande bien d'ailleurs à quoi a servi toutes ces consutlations. Le ministre a fait son nid sur le sujet depuis longtemps. Il semble ignorer complètement la notion même de prudence, sûr de son droit. Qui vivra verra!

    M.L.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 19 mai 2019 10 h 41

      Durant mon enfance, il y a de cela une soixantaine d'années, mes amis et moi utilisions le mot «pissou» pour décrire l'état de prudence plus ou moins excessive affiché par l'un ou l'autre d'entre nous face à une situation inconnue.

      À lire le texte du retraité M.Proulx, c'est ce qualificatif qui me monte au nez, comme pour la moutarde. Cette liste des raisons pour ne rien faire est tellement typique. Celle qui m'irrite le plus, c'est que faire quelque chose «ternirait la réputation du Québec».

      Ainsi, on ne fait rien, on n'ose pas, parce que ce que les autres penseraient de nous est plus important qu'être fidèle à nos convictions.

      C'est un très bel exemple de l'affirmation de Jean-Paul Sartre : «L'enfer, c'est les autres» et ça me fait penser au film «Zelig» de Woody Allen, mettant en scène un personnage caméléon, pour qui la seule façon d'être lui-même, c'est d'être ce qu'il croit que les autres voudraient qu'il soit.

    • Michel Gélinas - Abonné 19 mai 2019 12 h 04

      M. Marcoux, je pense comme vous.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 19 mai 2019 14 h 17

      Il faut prendre garde de ne pas tirer la conclusion infâmante que le « retraité » serait un « pissou » sur la foi d'un argument dont il ne prétendrait sûrement pas qu'il serait à lui seul suffisant et en négligeant de montrer ce que les autres ont de si faible.

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 19 mai 2019 15 h 37

      Je me demande lequel est le plus buté entre vous deux.

  • Jean Lapointe - Abonné 18 mai 2019 07 h 32

    Quel courage !

    «Le projet de loi cristallisera, en l’amplifiant, la division entre francophones et non-francophones québécois .» Si je comprends bien monsieur Proulx serait d'avis que nous les francophones devrions nous résigner au sort qui nous est réservé pour ne pas déplaire aux anglophones et à certains groupes religieux. Quel courage de sa part !

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 19 mai 2019 15 h 28

      Vous avez raison. Semble bien qu'on nous aime à genoux. "J'ai tellement tendu la joue que j'en ai perdu la face". Je ne me souviens plus de qui mais j'espère que ce n'est plus le cas.
      Je regrette mais ça suffit l'aplaventrisme des québécois.

  • Claude Bariteau - Abonné 18 mai 2019 07 h 53

    Après Bouchard, Fournier et Jedwab, voilà Proulx porteur du même drapeau blanc.

    À la suite de mon exposé dans un séminiaire de la Faculté de théologie de l'Université Laval, un professeur se science politique a opposé mes vues.

    Après quelques échanges, il a ajouté que les gagnants, en référence au Canada de 1982, aux victoires britanniques et à celles arrachées aux Patriotes, il a dit que les Canadiens ne peuvent que gagner parce qu'ils ne sont habitués de perdre, ce qui les rend des plus agressifs, ce qui n'est pas le cas des Québécois, habitués plutôt à perdre et à abdiquer devant le moindre geste contraire à leurs projets.

    Un étudiant américain, aussi présent, lui a répliqué : « pour gagner, si on lève le drapeau blanc avant de se battre, c'est qu'on craint de perdre ».

    Tout est là. M. Proulx nous invite à reculer parce que ce projet en serait un de guerre larvée des temps passés alors qu'il s'inscrit dans un univers démocratique.

    Il ne faut pas avoir beaucoup de respect des citoyens et des citoyennes pour leur dire de ne pas se respecter comme citoyens et citoyennes.

    • Christian Roy - Abonné 18 mai 2019 10 h 27

      Invitation à "reculer": principe de précaution ?

      "Reculer" vers quoi ? Le Québec n'est-il pas une société sécularisé ? L'État n'est-il pas laïque ? Les écoles publiques ne sont-elles pas déconfessionnalisées, neutres, inclusives et porteuses d'avenir ? Les Québécois dans leur ensemble ne sont-ils pas ouverts d'esprit, bienveilants et accueillants ?

      Il n'y aura pas de reconfessionnalisation de l'école. Pas de théocratie du côté de Québec. Il faut cesser cette émission de "Fake News".

      Rassurez-vous M. Bariteau, le statu quo ne nous ferait pas de tord. Il serait même de mise en nous laissant le temps et l'attention voulus pour nous battre - aux côtés de la jeunesse - pour la survie de l'humanité sur notre petite planète maltraitée.

      Il faut savoir choisir des combat et celui-là est bien inutile malgré le divertissement qu'il procure.

    • Nadia Alexan - Abonnée 18 mai 2019 10 h 38

      Vous avez tort, monsieur Proulx. La communauté musulmane n'est pas homogène. La majorité musulmane silencieuse rejette l'instrumentalisation de sa religion par l'islam politique intégriste qui provient d'une secte extrémiste de l'Arabie saoudite.
      Il ne faut pas oublier non plus, le financement par l'Arabie saoudite des associations islamistes qui sont très vocales dans leurs revendications prosélytes comme le port du hidjab et d'autres accommodements.
      Le projet de loi 21 sur la laïcité de l'état et de ses fonctionnaires va libérer ses femmes de l'emprise de la religion sur leurs vies.

    • Gilles Gagné - Abonné 18 mai 2019 10 h 41

      Il semble que la crainte de déranger soit plus grande que la fierté de se tenir debout ou que la capacité de soutenir une position de société que la majorité appuie. Quelle tristesse que cette peur de déplaire.

    • Claude Bariteau - Abonné 18 mai 2019 13 h 19

      M. Roy, il n'y a pas de faux combat ni de vrai combat ni de combat inutile. Mais que des combats. Pour penser comme vous, il faudrait choisir et penser que ça ne vaut pas la peine de se battre parce que nous avons un imaginaire de bienheureux et de bien pensant avec des lunettes fumées pour marcher la nuit venue en pensant que nos enfants ne méritent pas les écoles que nous leur offront depuis cinquante ans.

    • Léonce Naud - Abonné 18 mai 2019 17 h 15

      Drapeau blanc ? Où çà ? - La Nouvelle-France, une société fortement militarisée, a gagné la quasi-totalité des engagements armés auxquels elle a participé en Amérique. Comme l’affirme sans ambages le Chant National des Canadiens-français : « Ton front est ceint de fleurons glorieux, car ton bras sait porter l’épée…». Il va de soi que lesdits fleurons n'ont pas été gagnés en tricotant des pantoufles en phentex.

  • Cyril Dionne - Abonné 18 mai 2019 08 h 21

    Les habitants du ROC sont tout simplement jaloux du projet de loi 21 sur la laïcité

    Non, ce ne sont pas deux philosophies qui s’affrontent parce que le discours dans le ROC pour les Anglo-Canadiens est le même que pour les Québécois. Tout dépend de la proportion des Néo-Canadiens et des Néo-Québécois qu’on retrouve au Canada et au Québec. Ajoutez à cela, la proportion de gauchistes qui carburent au racisme systémique, à la discrimination positive, à l’appropriation culturelle et à la très sainte rectitude politique. La majorité des Canadiens seraient en faveur du même projet de loi 21 si on leur demandait via un référendum. Il ne faut pas se fier aux lobbyistes de tout crin.

    La laïcité est la consécration de l’égalité pour tous et de la liberté d’expression qui inclut la liberté de conscience en démocratie. Pour les adversaires de la modernité progressiste, ils voudraient hiérarchiser les libertés avec la liberté religieuse trônant au sommet évidemment. Ils n’ont que faire de la misogynie et de la ségrégation des femmes et des minorités sexuelles au sein de leurs enceintes religieuses qui ne paient aucun impôt ou taxe.

    Mais pardieu, qu’est-il arrivé à cette gauche dont on ne reconnaît plus?

  • Réal Boivin - Abonné 18 mai 2019 09 h 07

    Qu'est ce que ça va changer?

    La division entre francophone et non-francophone existe depuis la conquête.
    La loi 21 réunira le Québec et sa métropole vers un avenir commun.
    Seul les musulmans intégristes croient que les francophones leurs sont hostiles mais ils croient la même chose des citoyens de tous les pays en occident.
    Les musulmanes pourront enseigner comme toutes les femmes des autres confessions religieuses ou athées.
    Et sur le plan international, le monde entier se fout complètement du Québec car il ne sait même pas que nous existons.
    Ces problèmes n'existent que pour ceux et celles qui leurs donnent vie.

    • Claude Bariteau - Abonné 18 mai 2019 15 h 59

      Vous écrivez comme si vous étiez morts et le Québec invisible.

      Je me trompe peut-être.

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 19 mai 2019 15 h 41

      Tout ça pour un petit bout de tissus! Il est petit mais il envoie un gros message.
      Ces femmes qui portent le voile, on ne les exclut pas. Ce sont elles qui s'excluent en refusant d'enlever ce voile qui semble-t-il est plus important que leur job!!!
      C'est leur choix alors qu'ils vivent avec les conséquences.