Afficher, c’est vendre

«La musulmane avec son voile enseigne peut-être la chimie, elle vend aussi <em>in vivo</em> sa foi en la religion de l’islam. Le juif avec sa kippa, le curé avec son col romain font de même», croit l'auteur. 
Photo: Getty Images «La musulmane avec son voile enseigne peut-être la chimie, elle vend aussi in vivo sa foi en la religion de l’islam. Le juif avec sa kippa, le curé avec son col romain font de même», croit l'auteur. 

Afficher pour vendre son produit. McDonald’s, son Big Mac. Subaru, sa voiture Crosstrek. Afficher pour vendre sa marque, son groupe. La pomme d’Apple, le crocodile de Lacoste. L’éléphant des républicains et l’âne des démocrates.

Afficher pour vendre ses valeurs. En plantant un drapeau du Canada dans le creux de son grand M, McDonald’s ne vend pas seulement des Big Mac, il vend aussi un choix politique et un pays. Acheter un Big Mac, c’est acheter le Canada. La Crosstrek est à l’avant-scène. Derrière, des forêts et des montagnes enneigées. « Notre terrain de jeu », dit l’affiche. Subaru affiche ses valeurs : une voiture est un jouet, son terrain de jeu, la planète vierge est à exploiter en char. Si le drapeau du Canada sur mon Big Mac m’apparaît indigeste, j’évite McDonald’s. Si j’ai une conscience écologique, je n’achète pas de Subaru.

Afficher, c’est parfois obliger à acheter. La Constitution du Canada de 1982 ne reconnaît pas l’existence de la nation québécoise. J’ai beau exister, être Québécois, de la nation québécoise, je ne peux pas ne pas respecter les lois du Canada, pour le moment. Mais si, pour les commanditaires canadiens des Jeux olympiques de Pyeongchang, les Canadian Tire, Ritz Crackers Canada, etc., « nous sommes tous de la nation canadienne », comme ils l’affichaient, le Québécois insulté que j’étais pouvait toujours se savoir obligé de respecter les lois du Canada sans pour autant se sentir obligé d’acheter ni les produits ni le Canada vendus par Canadian Tire et Ritz Crackers Canada.

Afficher pour vendre sa foi, sa religion. En ces matières de croyance religieuse, l’habit fait le moine. La musulmane avec son voile enseigne peut-être la chimie, elle vend aussi in vivo sa foi en la religion de l’islam. Le juif avec sa kippa, le curé avec son col romain font de même. Que la femme qui porte le voile soit croyante ou pas, enseignante ou pas, qu’elle le porte pour des raisons personnelles, peu importe, le voile est un signe religieux. Comme le col romain et la kippa. On peut vouloir y voir des symboles non religieux, ce sont des signes religieux. Et tout le monde n’est pas obligé d’acheter la religion « vendue » par les afficheurs de signes religieux. Si on veut une école laïque et un État laïque, on a le droit d’y interdire le port de signes religieux ostentatoires par les travailleurs de l’État et les pédagogues à l’école. Sans s’opposer à la religion.

Faire des choix

Certes, c’est difficile. Les passions, ses croyances… Mais dans une démocratie, c’est la responsabilité du législateur de faire des choix. C’est même encore plus difficile qu’on le croit. Dans son préambule, la Constitution du Canada affirme « la suprématie de Dieu ». Et toutes nos chartes des droits de la personne remontent aux lois d’Antigone, ces « lois non écrites et inébranlables qui viennent des dieux et nul ne sait le jour où elles ont paru ». Alors, la question se pose : au nom de quoi un État fondé sur « la suprématie de Dieu », et des chartes « qui viennent des dieux », peut-il interdire le port d’un signe religieux ? Mieux, au nom de quelle loi « non religieuse » le Canada qui affiche « la suprématie de Dieu » pourrait-il condamner une loi du Québec interdisant le port de signes religieux ?

Il n’y a pas de réponse « scientifique » à ces questions. Mais au nom de valeurs comme la dignité, la liberté et le respect mutuel, des personnes peuvent y apporter des réponses adéquates. D’ailleurs, « la science » invoquée par certains pour justifier leur position en ces matières non scientifiques ne découle-t-elle pas d’un choix de valeur plutôt que d’un théorème scientifique ?

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14 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 17 mai 2019 03 h 39

    Comment afficher la neutralité pour la vendre?

    Si on rejette le relativisme culturel pour tendre vers un absolutisme universel tout en ayant la sagesse de s'arrêter après avoir trouvé le point d'équilibre, le problème qui se pose rapidement avec les choix de valeurs est celui de s'entendre sur la hiérarchie des valeurs qui sera imposée à défaut d'être partagée suivant un consensus éclairé et négocié. Parmi les choix difficiles à faire, il y a celui de décider quelle part de liberté le "on" de la doxa du temps présent est prêt à sacrifier au nom de l'égalité.

    Pour le reste, si on accepte que afficher, c'est vendre, on réalise que les ardents promoteurs de la laïcité québécoise caquiste, qui peut-être, prient en silence que ce PL 21 soit le préambule à une expansion d'un laïcisme qui voudrait aboutir à un confinement de la pratique religieuse à la seule sphère de la vie privée domestique, n'ont aucun symbole à afficher pour renforcer leur prosélytisme et ainsi entrer en concurrence avec les autres marqueurs d'identité culturelle qui les entourent en voulant s'imposer, pensent-ils. S'affichant ainsi neutres, on comprend que leur effort principal consiste à neutraliser l'expression culturelle de cet autrui bien identifié et déterminé.

    Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 17 mai 2019 10 h 41

      Encore une fois, vous philosophez pour philosopher M. Therrien avec votre relativisme. Ce n’est pas pourtant difficile à comprendre. Les dieux et les amis imaginaires via les signes religieux portez avec ostentation dans la sphère publique et surtout dans les écoles, c’est non. Pour le reste, on s’en fiche si pour certaines personnes, c’est l’Halloween à l’année longue.

      Oui, afficher, c’est vendre. L’image visuelle est ce qui est le plus important dans notre société. C’est comme pour la Labatt bleue, au Canada, on y met une feuille d’érable rouge sur l’étiquette; au Québec c’est un lis. On respecte les sensibilités pour vendre un produit qui est une drogue. Mais pour les religions, c’est pire. Ce n’est pas seulement pour convaincre d’acheter un produit, mais c’est pour endoctriner. C’est comme le crack et le fentanyl; une fois que vous les avez goûté, ils modifient votre physiologie et votre psychologie pour que vous en redemander toujours plus. Il y a des gens au Canada qui ont été endoctrinés via Internet pour aller combattre avec les djihadistes mal-aimés de l’EI en Syrie. Faut le faire.

      Quelle phrase délicieuse et remplit de symbolisme: « Mieux, au nom de quelle loi « non religieuse » le Canada qui affiche « la suprématie de Dieu » pourrait-il condamner une loi du Québec interdisant le port de signes religieux ? »

      La suprématie de Dieu? On n’est pas encore sorti du bois en 2019, ô amis imaginaires que vous êtes.

      Cyril Dionne

  • Yannick Cornet - Inscrit 17 mai 2019 04 h 00

    La société du spectacle vs la théorie de Rawls

    Je n'y avais pas pensé, bonne tournure. Dans le monde du social, effectivement tout se justifie - bien que cela puisse être analysé de manière scientifique: quels sont les discours et les idées, quel est le message d'une marque, quel est le message d'habits? Et puis on peut analyser le tout sous différents angles: ici on a un point de vue consumériste, mais on pourrait aussi se demander qu'en dirait Rawls, ou Foucault, ou même Nietzsche, pourquoi pas .. Aidez-nous, sociologues et philosophes!

    J'ajouterais ici que la publicité à quelque chose de stressant, cela implique un effort cognitif d'être bombardé de messages, de couleurs, de logos, et même de petites phrases publicitaires rigolotes. Se promener dans la nature (ou à Cuba), c'est autre chose, c'est moins stressant. Mais est-ce que les habits religieux me stressent? Ça dépend, mais généralement, non. Un habit militaire me stresse, mais un jeune moine dans la rue, une jolie musulmane qui me vend un billet de train, ou un gros juif à la piscine, comme sur la photo, je peux trouver ça curieux, je suis curieux, mais ça ne me stresse pas. J'ai ma culture et mes valeurs, je mange du fromage et je bois de la bière et je crois plus à l'écroulement environmental de la planète dans un avenir proche qu'en un Dieu quelconque pour nous sauver. L'habit de qui que ce soit ne me fera pas changer d'idée, ni à moi, ni à ma progéniture.

    Donc avant d'aller banir les habits religieux à messages sous-entendus, pour le bien-être social et pour la santé mentale de la société Québecoise, j'irais plutôt bannir les publicités des endroits publics et des bords de routes avant d'aller stresser les minorités et limiter leur liberté d'exprimer comment ils se sentent à l'intérieur en public.

    Rawls aurait d'ailleurs quelque chose à dire là dessus: si on se mettait à leur place, si on se réveillait un jour dans les souliers de ce moine, cette musulmane, ou ce juif, apprécierons-nous ce genre de loi? Moi c'est clair: absolument pas!

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 17 mai 2019 08 h 26

    Même longueur d'onde

    @ Lucien Morin
    Sans le savoir, je viens de rédiger un commentaire similaire au vôtre (Voir dans section Idées : Laïcité : une question de démocratie et de société).

    Moi aussi, je suis contre la «ronaldmcdonalisation» de nos institutions d'enseignement publiques et privées, centres de la petite enfance, garderies en milieu scolaire, et maternelles.

  • Mario Jodoin - Abonné 17 mai 2019 08 h 29

    Que vend l'homme cravaté?

    Bizarre, l'auteur ne nous dit pas ce que vendent les gens qui ne postent pas de signes religieux. Comparons des vêtements avec des vêtements, pas avec des affiches publicitaires!

    L'homme cravaté affiche son appartenace à un groupe, voire à une classe sociale. Le fait-il pour la vendre? Que tente de nous vendre l'adolescent avec des pantalons sous les fesses? Rien! Il ne fait qu'afficher son appartenance à un groupe et veut bien plus se distinguer de l'habillement standard que de nous vendre ses croyances...

    Et, tout d'un coup, une personne qui porte un signe religieux le ferait pour nous vendre quelque chose? Le moins qu'on peut dire, c'est qu'à moins de souffrir d'un biais de confirmation, il est difficile d'adhérer à cette démonstration bancale.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 17 mai 2019 15 h 58

      Allez travailler à la banque avec des pantalons sous les fesses et vous verrez que votre employeur y voit un message....qui ne sera d’ailleurs pas toléré car quand on est à l’emploi, on respecte les vues de son employeur.

      Porter un signe comme une croix gammée ne serait pas toléré non plus. Les religions sont de gigantesques systèmes de valeur, bien plus qu’un pantalon trop grand.

      Il faut voir plus grand qu’une transaction commerciale dans le mot “vendre”. Ne pas voir l’impact des ces signes dans les relations sociales lorsque’ils sont présents, relève plutôt de la mauvaise foi.

  • Gaétan Dostie - Abonné 17 mai 2019 09 h 24

    Comme vous avez raison

    Merci M. Morin. Je partage entièrement votre point de vue, mais je constate que la porriture cléricale et autres n'ont de cesse de pervertir ce débat. Puisse le Gouvernement du Québec se tenir debout!