De l’urgence de réhabiliter les services sociaux de première ligne

Le drame de cette fillette décédée à Granby amène tout le monde à se questionner sur l’efficacité et la qualité des services sociaux au Québec.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Le drame de cette fillette décédée à Granby amène tout le monde à se questionner sur l’efficacité et la qualité des services sociaux au Québec.

Le drame de cette fillette décédée à Granby amène tout le monde à se questionner sur l’efficacité et la qualité des services sociaux au Québec. Or, l’organisation de ces services doit être prise en compte pour mieux comprendre et, surtout, s’assurer qu’ils répondent adéquatement aux besoins de la population. Au-delà de cette situation bouleversante, l’actualité pointe régulièrement en direction des services sociaux qui n’arrivent plus à répondre aux demandes des personnes en détresse. Mais pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

Avec leurs équipes d’intervenants disponibles à soutenir les personnes et les familles dans leurs difficultés psychosociales générales (conflits familiaux, adaptation à la séparation, éducation des enfants, transition de vie, etc.), les CLSC avaient toute leur pertinence. Or les deux dernières réformes (2004 et 2014), axées sur la médicalisation des services, auront eu pour effet de recentrer l’offre de services autour de problématiques précises et de maladies à traiter, à l’intérieur de trajectoires de soins. En matière d’accès aux services sociaux, ce virage hospitalocentriste amorcé en 2004 s’avère un échec retentissant !

À moins d’être un patient inscrit dans un groupe de médecine familiale, il est devenu extrêmement difficile pour une personne vulnérable d’obtenir le soutien d’un professionnel psychosocial pour être conseillé, surmonter des obstacles, recevoir un accompagnement lors d’une crise pouvant mener à une détresse sociale.

En effet, les dernières réformes en santé ont mis en place des mécanismes d’accès aux services qui broient la subjectivité des citoyens, en cherchant à faire correspondre leurs besoins « objectivés » aux nouvelles trajectoires de soins, définis en termes de continuums de soins ou de conditions morbides prédéterminées. Or, ce traitement de la subjectivité n’est pas sans lien avec le gigantisme de nos entreprises en santé (les centres de santé et de services sociaux), qui ne fonctionnent qu’avec des procédures standardisées pour gérer le flux de demandes provenant d’un territoire éclaté.

Des CLSC aux GMF

Le départ massif de travailleurs sociaux des CLSC vers les groupes de médecines familiales (GMF) aura appauvri nos services sociaux de première ligne. N’offrant désormais leurs services qu’aux patients inscrits, et devenant davantage redevables aux médecins référents, les travailleurs sociaux se détachent malgré eux des communautés et des citoyens. Comment peut-on « faire du bureau » dans une clinique en étant coupé des souffrances sociales qui se vivent dans la rue et chez les gens ?

Au-delà des trajectoires de soins, des épisodes de services, qu’en est-il du lien social ? Comment pouvons-nous mieux comprendre pour mieux aider ces gens en détresse qui appellent la ligne de prévention du suicide ou qui se dirigent à l’urgence d’un hôpital faute d’avoir eu des nouvelles d’une demande d’aide psychosociale faite il y a plus de six mois ?

Car si le déplacement de la demande d’aide d’une liste d’attente à la suivante (programme santé mentale à Soutien à la perte d’autonomie ; GMF à programme jeunesse, par exemple), agit telle une soupape qui jugule le stress exercé sur le système de santé pour éviter que celui-ci ne craque, ce procès technobureaucratique est sans pitié pour le citoyen placé dans ce no man’s land où personne n’est responsable.

Un urgentologue de l’hôpital nous appelle récemment pour une jeune qu’il ne peut hospitaliser parce qu’elle n’est pas « malade ». Mais le professionnel de la santé d’insister pour dire que cette adolescente en deuil nécessite néanmoins une prise en charge immédiate par les services sociaux, cela afin de prévenir des complications. Cette situation illustre parfaitement le phénomène de la pyramide inversée où, dans un contexte de manque criant de services sociaux de proximité, les personnes et familles affluent vers les hôpitaux pour recevoir des soins, ou du moins un diagnostic.

En effet, ces dernières réformes auront réussi sur un point : inculquer dans l’esprit des gens que pour avoir accès à des services sociaux il faille, au préalable, savoir traduire ses problèmes, manques de ressources ou souffrances, en des termes médicaux. « Je crois que mon enfant a un trouble du spectre de l’autisme, je voudrais qu’il soit vu par un pédopsychiatre. » Or, cette attente favorise la médicalisation du problème et nourrit la détresse sociale !

Un recul de 50 ans

Quinze années de réforme auront suffi à détruire les bases d’un système de santé progressiste québécois pour nous faire revenir 50 ans en arrière. Aujourd’hui, les cliniques ont repris le contrôle de la santé des Québécois tandis que les professionnels du social ont perdu trop de leur autonomie.

Or la détresse, la souffrance sociale échappent aux diagnostics. Il a été démontré que l’amélioration de la santé passe par un travail en amont des maladies, sur les déterminants que sont les conditions de vie et le contexte psychosocial dans lequel nous évoluons. L’efficacité du travail social de première ligne repose d’ailleurs sur?la disponibilité, mais aussi sur l’approfondissement d’un lien significatif avec la personne en situation de vulnérabilité. Cette relation humaine échappe aux évaluations standardisées, aux protocoles prédéterminés d’épisodes de services !

C’est pourquoi nous croyons que la prochaine réforme en santé doit repartir des communautés ! En cela, nous avons un besoin urgent de réhabiliter les services sociaux de première ligne. Les travailleurs sociaux doivent songer à délaisser leur équipe spécialisée pour réinvestir les services de proximité. Car cette première ligne ne peut être que générale (non nichée dans des programmes précis) et intégrée territorialement, aux couleurs et aux particularités locales.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

8 commentaires
  • Marcel Faulkner - Abonné 9 mai 2019 08 h 00

    Bonne analyse

    Votre voix s'ajoute à beaucoup d'autres qui dénoncent les mêmes lacunes.
    Les mêmes arguments peuvent être repris en ce qui comcerne les services de dexuième lingne, notammmnet les services destinés aux personnes ayant une déficience intellectuelle.

  • Robert Taillon - Abonné 9 mai 2019 08 h 02

    Trop de bureaucratie !

    Il y a trop de bureaucratie dans le domaine de la santé au québec, comme dans d'autres ministères. Si les gouvernements cessaient de créer des postes administratifs pour leurs amis et emploierait ces montants pour du personnel traitant qui auraient leurs mots à dire sur ce qui doit être fait pour plus d'efficacité, il y aurait plus de fluidité dans pour les patients, comme aussi pour le personnel à qui on demande de l'efficacité en leur mettant, actuellement, des bâtons administratifs dans les roues.

  • Yvon Bureau - Abonné 9 mai 2019 09 h 03

    Oui Oui Oui au CLSC !

    Il est plus que temps de réhabiliter les CLSC et de leur donner toutes les ressources appropriées et en suffisance et même en abondance. Et de redonner pleine reconnaissance et AUTONOMIE aux professionnels concernés.

    Avec un brin d'humour : il nous faut débarretter la 1e ligne et dégmfer suffisamment les GMF.

    Je suis optimiste. Le MSSS de la CAQ va agir rapidement et audacieusement, remettant les professionnels à la hauteur de leurs compétences/expertises, redonnant en urgence à la population les CLSC qu'elle mérite. Humanité et dignité et solidarité obligent!

    En plus, le CLSC, c'est le point idéal à la prochaidance, le moins coûteux, et le plus porteur d'efficience et de solidarité, et ainsi de toutes les santés.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 9 mai 2019 14 h 04

    … plus humaines !

    « Mais pourquoi en sommes-nous arrivés là ? » (David Bergeron et Martin Robert, Travailleurs sociaux)

    Pourquoi ?

    Outre cette guéguerre éternelle d’autorité-compétence entre les Instances bio-médicalisées et socio-psychologiques (une de ces guéguerres perturbant, à teneur humaine seulement ?!?, tout autant le Monde de la Santé que Celui des Services sociaux) et cette « urgence de réhabiliter les services sociaux », des éléments susceptibles d’expliquer ou de nuancer le « pourquoi-comment » de la Tragédie de Granby, l’ajout des concepts Mentalité-Culture pourrait être sérieusement requis, d’autant plus inévitable qu’il suscitera d’autres avenues, disons-les …

    … plus humaines ! - 9 mai 2019 -

  • Hélène Dumais - Abonnée 9 mai 2019 14 h 11

    Bravo!

    je suis une retraitée du réseau des services psycho-sociaux, comme travailleuse sociale et organisatrice communautaire; j'ai subi la réforme structurelle Couillard , et suis partie juste avant la contre-réforme de M.Barrette; j'appuie totalement votre analyse. Il faudrait que d'autres collègues innondent les médias de propos de la sorte, de même que les départements universitaires en travail social bien peu présents dans la sphère publique. Chapeau messieurs et merci!