Laïcité et démocratie

«Vouloir afficher sa croyance religieuse lorsqu’on est au service de l’État contrevient à l’esprit républicain et met en cause le principe de neutralité de ceux qui exercent le pouvoir au nom de l’ensemble des citoyens», écrivent les auteurs.
Photo: Guy Wathen Associated Press «Vouloir afficher sa croyance religieuse lorsqu’on est au service de l’État contrevient à l’esprit républicain et met en cause le principe de neutralité de ceux qui exercent le pouvoir au nom de l’ensemble des citoyens», écrivent les auteurs.

Dans un article publié par Le Devoir du 19 avril, des philosophes tentent de faire des leçons de morale en se réfugiant derrière des propos vagues sur ce qu’ils appellent les valeurs québécoises, eux qui dénonçaient il n’y a pas si longtemps l’appel aux valeurs québécoises dans le projet de loi sur la laïcité présenté par le gouvernement Marois. Au nom des beaux sentiments, ils font totalement abstraction de l’histoire de l’humanité et de celle du Québec en matière de laïcité. Ils oublient que ce sont les progrès de la raison qui, au Siècle des lumières, ont permis de renverser l’hégémonie des religions sur les sociétés. Ramenant la souveraineté du ciel sur la terre et confiant au peuple le pouvoir de faire les lois, la démocratie a institué de nouvelles règles de gouvernement fondées sur l’égalité des citoyens et sur la liberté de penser. L’idée de laïcité s’est progressivement imposée pour instituer la séparation entre l’Église et l’État et empêcher les religions de mettre les ressources des États au service de leurs ambitions prosélytiques. Le principe de souveraineté a aussi institué le citoyen, et non pas les chartes et les juges, comme source du pouvoir légitime.

La laïcité est consubstantielle à l’esprit républicain car elle rend possible, au-delà des différentes croyances religieuses, la participation à la chose publique. Elle empêche que les facteurs de division que sont les différences de croyances ne deviennent un obstacle à la coopération pour le bien commun. Si la conviction personnelle peut s’exprimer dans la vie privée, elle ne peut s’affirmer dans la sphère publique, car dès lors elle entrerait en conflit avec les convictions des autres et entraverait le sens de la communauté. Devant la diversité des croyances, la seule façon de rendre le vivre-ensemble constructif est de respecter toutes les différences, de les neutraliser en les reléguant à la vie privée.

Vouloir afficher sa croyance religieuse lorsqu’on est au service de l’État contrevient à l’esprit républicain et met en cause le principe de neutralité de ceux qui exercent le pouvoir au nom de l’ensemble des citoyens. Servir dans la fonction publique implique des devoirs, dont celui de ne pas exprimer de préférences quant à ses croyances politiques et religieuses. Ceux qui veulent à tout prix afficher leur foi dans l’exercice de fonctions publiques disent alors clairement qu’ils refusent de se soumettre au devoir de réserve et qu’ils accordent plus de valeur à leur appartenance religieuse qu’à leur appartenance à la collectivité, qu’ils privilégient le particulier au détriment de l’intérêt général. Ils indiquent qu’ils se soumettent à l’autorité de leur dieu avant de servir l’autorité du peuple. L’affichage ostentatoire de sa religion signifie qu’on refuse de reconnaître que la res publica est plus importante que les religions. C’est préférer Dieu à la démocratie.

Plus les sociétés sont diversifiées, plus la laïcité devient une nécessité incontournable pour assurer la concorde et la liberté des citoyens. La liberté religieuse doit être respectée, mais pas au détriment de la liberté des autres croyances et de celle des non-croyants. Tout citoyen a le droit de recevoir des services publics dans la sérénité sans être obligé de s’exposer à des croyances qu’il ne partage pas. Les intérêts particuliers doivent être harnachés par l’intérêt général.

Si la question de la laïcité se pose encore aujourd’hui au Québec, c’est parce que pendant longtemps, nous avons été soumis à la domination du colonialisme britannique et de son alliée l’Église catholique. Rappelons ici que la laïcité fut au coeur du projet de libération nationale des patriotes. La déclaration d’indépendance de 1838 prévoyait la dissolution des liens entre l’Église et l’État, l’article 4 se lisait ainsi : « Que toute union entre l’Église et l’État est par la présente dissoute… »

Mais, ce mouvement d’émancipation nationale fut bloqué par l’alliance du sabre et du goupillon qui nous a maintenus collectivement par la force des armes dans la dépendance politique, dans le sous-développement économique et dans les affres du cléricalisme. Ce n’est que récemment et progressivement que nous nous sommes libérés de la confusion des pouvoirs temporel et spirituel. Nous avons déconfessionnalisé les services publics, nous avons éliminé les signes religieux des écoles et des hôpitaux. Il n’est pas question de revenir en arrière, de régresser pour célébrer le multiculturalisme canadien. L’histoire d’un peuple doit s’inscrire dans ses institutions et se refléter dans les lois qui définissent les règles du vivre-ensemble. Telle est l’ambition du projet de loi 21.

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66 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 26 avril 2019 01 h 24

    Dans une décision unanime, la Cour Suprême a statué que la prière contrevient à l'obligation de neutralité religieuse de l'État.

    Bravo et félicitations pour vos propos lucides et pertinents. En effet, le bien commun doit avoir préséance sur les droits individuels. C'est exactement ce que la Cour suprême du Canada a statué quand il a rendu une décision unanime interdisant la prière au conseil municipal de Saguenay.
    Les juges du plus haut tribunal au pays estiment que le règlement municipal concernant la prière «contrevient à l'obligation de neutralité religieuse de l'État». Selon eux, la prière crée une distinction, une exclusion et une préférence fondée sur la religion qui ont pour effet de compromettre le droit d'Alain Simoneau à l'exercice de sa liberté de conscience et de religion.
    C'est-à-dire que le Maire de Saguenay devrait supprimer son droit individuel pour le bien commun et pour ne pas compromettre la conscience de tous les autres élus.

    • Jean-François Trottier - Abonné 27 avril 2019 10 h 22

      J'ajoute qu'une prière est dite au début de chaque session aux Communes malgré ce jugement.

      Une telle résistance, plus le fait que la cheffe de l'État est aussi cheffe de SON Église, Église qui n'a JAMAIS pris position contre une seule législation où que ce soit dans le Commonwealth, donne quelques petits indices disons.
      La prière en question n'est pas vraiment sikh, ni musulmane, ni hindoue. Du bon WASP bon teint, très "tolérant tant que ça rapporte". Disons, pour contenter tout le monde, du protestantisme libéralisé à la sauce Empire Victorien, une recette qui pogne en ta.

      Dans une MAJORITÉ de comtés du ROC, il est impossible de se faire élire sans pratiquer ouvertement une religion.
      Impossible.
      Dans les régions les plus religieuses, directement reliées au Bible Belt américain, le racisme anti-Québécois est de bon ton, très patriotique.
      Faut-il dire que le Bible Belt est né dans le bassin du KKK ? Historique.

      Ceux qui refusent de le voir font de l'aveuglement volontaire dans un but soit prosélytique, pour les religions, soit partisan, pour les manipulateurs.

      Y a des cons qui disent que l'économie est plus importante que la culture.
      À quoi sert l'économie, sinon à donner la possibilité d'avoir un cadre de vie qui correspond aux humains qui y vivent ? Ben le cadre de vie, c'est ça, la CULTURE!
      Prétendre que l'économie est une fin en soi, c'est se foutre la tête dans l'étau de la non-pensée néolibérale. Et ils m'écoeurent profondément.
      La fin en soi, c'est le gens et comment ils vivent. la culture humaine quoi.

      L'humanisme est né parce que les religions sont incapables de penser en termes d'humanité. Elles sont DIVINES! Loin loin loin au-dessus de l'humain.
      Pour toute religion la souffrance est une épreuve qui rapproche de Dieu. C'est inadmissible dans un État sain, tout simplement.

      Il y a totale incompatibilité entre le Canada et le Québec, pour raisons cul-tu-rel-les.

  • Denis Paquette - Abonné 26 avril 2019 04 h 45

    et oui peut être est-ce ainsi que nous sommes faits

    et oui le droit de chacun est de chercher sa verité , une phrase de ce cher Camus, que peut être que le droit que nous avons est celui de decouvrir que chez les humains il y a du meilleur et du pire , et que peut être que le future sera exactement le contraire de celui du passé, peut être est ce ainsi que nous sommes faits dans ce grand cosmos qui nous dépâsse

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 26 avril 2019 08 h 00

    Cheminons sans honte et sans reproche

    À lire ce texte, celui de M.Lamonde et celui de Christian Rioux : Les enfants d'abord, nous arrivons enfin au vif du sujet. Celui de confirmer le cheminement long, semé d'embûches, de découragements, d'hésitations du peuple québécois vers la lumière.

    Nous n'avons pas à avoir honte dêtre rendu où l'on est maintenant. C'est notre histoire qui nous a fait, celle que notre système d'éducation tend à mettre de côté pour l'oublier.

    C'est le droit de nos voisins de voir les choses différemment. C'est de notre devoir d'être fidèle à nous-même.

    Et peut-être un jour aurons-nous le culot de donner naissance à notre république, celle du Québec, envers et contre tout. C'est notre destin et ce sera notre contribution à la diversité humaine sur cette planète.

    • Denis Blondin - Abonné 26 avril 2019 09 h 46

      Monsieur Marcoux,

      Vous parlez de « confirmer le cheminement long, semé d'embûches, de découragements, d'hésitations du peuple québécois vers la lumière ».

      Je ne sais pas si vous vous en rendez compte, mais vous parlez comme un prophète tout en imaginant vous être affranchi de toute trace de religion.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 26 avril 2019 15 h 34

      Je suis en effet affranchi de religion et cela ne m'empêche pas d'avoir une vie spirituelle.
      Je ne prophétise pas. Je ne fais que constater ce que Guy Rocher exprime quand il dit que ce projet de laïcité est un processus qui dure depuis longtemps. Et j'espère qu'il ne s'arrêtera pas là. Pourquoi notre différence n'irait pas jusqu'à se donner un pays. J'ai bien le droit de rêver, non?

      C'est tout à l'honneur de ces trois textes qui m'ont ispirés.

    • Réal Boivin - Abonné 27 avril 2019 06 h 55

      Petit pas par petit pas, le peuple québécois avance et place ses pions sur l'échiquier international. Non, M. marcoux, vous ne prophétisez pas car, comme dieu, les prophètes n'existent pas.

      Mais vous pensez, donc vous existez.

    • Pierre Bernier - Abonné 27 avril 2019 15 h 53

      Oui, faire le plus difficile maintenant et réserver l’impossible pour plus tard ?

  • Jean Lapointe - Abonné 26 avril 2019 08 h 04

    Préférer la démocratie à Dieu.

    «L’affichage ostentatoire de sa religion signifie qu’on refuse de reconnaître que la res publica est plus importante que les religions. C’est préférer Dieu à la démocratie.» (Monière et Letocha)

    Et heureusement il semble bien que les Québécois, les francophones surtout, ont choisi de préférer la démocratie à Dieu. Nous devons nous en réjouir parce que c'est là ce qui peut-être considéré comme un progrès humain considérable. Mais il y a encore beaucoup de gens à convaincre, en particulier les commissaires de la Commission scolaire de Montréal de qui nous devrions attendre un assentiment enthousiaste de la laïcité de l'Etat étant donné l'importance du rôle que doit jouer l'école dans une société (voir l'excellent article de Rioux à ce sujet ailleurs dans ce journal).

    Trop de gens je trouve s'attardent à l'interdiction des signes religieux en oubliant le plus important qui est la laïcité elle-même. On dirait que tout ce qui compte pour eux c'est de pouvoir permettre à tous de faire à leur tête sans se préoccuper du bien commun. Tous les fonctionnaires devraient pourtant comprendre que si cela apparaît comme une limite, pourtant bien peu importante, aux droits individuels ce n'est pas pour brimer ces droits mais pour favoriser un bien commun dont ils seraient les premiers à bénéficier dans leur travail et dans leur propre vie parce que les règles seraient claires et les mêmes pour tout le monde.

  • Cyril Dionne - Abonné 26 avril 2019 09 h 00

    Les droits inaliénables des enfants

    De prêcher avec ostentation ses croyances dans un environnement comme la salle de classe bombée de jeunes enfants dont les filtres nécessaires pour contrer l’endoctrinement ne sont pas encore au rendez-vous est d’une bassesse sans nom. Oui, ce prosélytisme éducationnel fait en sorte que certains enseignants placent leurs convictions personnelles avant leur mission éducative et bien avant les enfants dont ils ont le privilège d’enseigner. Comme enseignant, enseigner n’est pas un droit dans une école publique, mais bien un privilège qui nous a été conféré par « loco parentis » et les parents font confiance au système que leur enfants seront protéger de toutes influences néfastes venues de l’extérieur. Les professionnels de l’enseignement comprennent les grandes responsabilités qui leurs sont accordées et que leur personne avec leur croyance personnelle sont sublimées dans ce processus. Si votre croyance personnelle prend prépondérance sur votre mission comme éducateur, eh bien, vous n’avez pas choisi la bonne profession.

    Vous ne pouvez pas imaginer le pouvoir et l’influence des enseignants qui s’exercent dans une salle de classe à moins d’avoir fait parti du processus vous-même. Ceci dépasse le pouvoir de coercition psychologique des enseignants qui est indispensable dans une salle de classe pour qu’il y ait enseignement et apprentissage, mais vous formez des esprits qui seront à jamais redevable à leur situation vécue en salle de classe. Et c’est toujours dans des situations ou les émotions sont au rendez-vous que les actions enregistrées par les apprenants resteront à jamais gravées dans leur mémoire à long terme. Or, banaliser les signes ostentatoires, qui dans un langage non-verbale, influencera les adultes en devenir que sont les enfants, ceci aura un effet psychologique et cognitif tonitruant tout au long de leur vie.