Un autre récit sur le voile

«Encore une fois, une seule réalité est mise en avant, soit celle de la femme qui a été contrainte de porter [le voile]. Et qu’en est-il de celle qui lutte ici comme ailleurs contre ceux qui veulent le lui enlever?» s'interroge l'auteure.
Photo: Miguel Medina Agence France-Presse «Encore une fois, une seule réalité est mise en avant, soit celle de la femme qui a été contrainte de porter [le voile]. Et qu’en est-il de celle qui lutte ici comme ailleurs contre ceux qui veulent le lui enlever?» s'interroge l'auteure.

Alors que le débat sur les signes religieux surgit à nouveau dans l’espace public, on a eu droit à d’innombrables prises de parole sur le voile. Encore une fois, on l’associe surtout aux pires dérives islamistes de quelques pays musulmans. Évidemment, ce sont des réalités qui doivent être exposées et dénoncées. Cependant, lorsque ces récits prennent toute la place, on se convainc que le voile ne peut signifier qu’un moyen de contrôle du corps de la femme.

Et cela est d’autant plus vrai lorsque même la ministre responsable de la Condition féminine, pour qui le voile incarne l’« oppression des femmes », se joint à ce discours.

Encore une fois, on renvoie la situation des musulmanes voilées au Québec à celles de l’Arabie saoudite, de l’Iran ou de l’Algérie des années 1990. Encore une fois, une seule réalité est mise en avant, soit celle de la femme qui a été contrainte de le porter. Et qu’en est-il de celle qui lutte ici comme ailleurs contre ceux qui veulent le lui enlever ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est aussi une réalité ! Loin de vouloir discréditer le vécu de certaines femmes, je pense qu’il est temps d’exposer d’autres récits à propos du voile.

Je vous fais part du mien. Celui qui a fait en sorte que je naisse ici, au Québec, que je sois Québécoise, musulmane portant le voile. Comme plusieurs autres Québécoises d’origine nord-africaine, mes parents ont fui leur pays, la Tunisie, pour pouvoir pratiquer librement leur religion. Avant le Printemps arabe, la Tunisie était une dictature qui se voulait laïque. Les femmes qui portaient le voile, les hommes qui faisaient pousser leur barbe, les musulmans qui restaient un peu plus longtemps à la mosquée ou qui organisaient des assises spirituelles ; tous ces Tunisiens musulmans étaient extrêmement réprimés. Et c’est le moins qu’on puisse dire : on parle de viols, de tortures et d’emprisonnement perpétrés par les autorités sur des citoyens qui ont simplement voulu pratiquer leur religion. Et cela s’appliquait aussi aux femmes qui voulaient porter le voile. Ainsi, plusieurs Tunisiens ont dû quitter leur pays et leurs familles pour échapper aux sentences. Ma mère me raconte comment elle ainsi que ses amies ont dû faire face non seulement aux autorités, mais aussi à leur propre famille pour porter le voile, tant la peur avait gagné les foyers.

Ce sont surtout ces récits qui ont marqué ma vie. Ces scènes de mes vacances en Tunisie où je visualise ma mère se faire constamment harceler et arrêter, toujours à cause de son voile. C’est de me souvenir de ce jour où j’ai vu mon père complètement anéanti et impuissant parce qu’on lui interdisait de retourner dans son pays alors qu’on y enterrait sa propre mère. Mon père qui était autrefois un peu plus musulman qu’il ne fallait.

Alors non, être musulman dans un pays musulman ne représente pas toujours ce qui se passe en Arabie saoudite ou ce qui s’est passé en Algérie. Au final, les musulmans insoumis à l’autorité dictatoriale seront toujours pris pour cible. Et les femmes, les premières.

Ainsi donc, mon récit s’ajoute aux autres, et j’insiste pour qu’on les valide tous. Je tiens à ce qu’on reconnaisse que des femmes ont été persécutées pour ne pas avoir voulu porter le voile, et que d’autres ont été persécutées pour l’avoir porté. Alors, la question qui se pose est : contre qui devons-nous nous retourner ? N’est-ce pas contre ces mêmes personnes qui veulent imposer leur façon de vivre à des femmes ?

Force est de constater que la manière dont le débat actuel sur la laïcité et le port des signes religieux se déroule me rappelle inévitablement le féminisme tunisien hérité de l’époque coloniale. La France ainsi que le monde occidental considéraient la Tunisie comme un modèle en matière de droits des femmes. En réalité, ce féminisme d’État a été instrumentalisé pour asseoir un pouvoir despotique au nom de la lutte contre l’islamisme, faisant dissimuler à travers un écran de fumée toute une série de graves atteintes aux droits de la personne, surtout ceux des femmes voilées. Et c’est ce qui risque de se produire au Québec si on admet des violations de droits de la personne au nom de la laïcité.

Pour moi, le danger réside à ce niveau ; lorsqu’on cherche à n’admettre qu’une seule version de l’islam et du féminisme. C’est aussi d’en arriver, comme ce fut le cas récemment, à faire des parallèles douteux entre le voile et l’étoile jaune par exemple, et de tenir pour acquis que toutes les musulmanes les appuient. En imposant leur vision du voile comme « une erreur d’interprétation », ces femmes rejettent tous les autres courants féministes qui se valent autant. On assiste à ce que j’appelle du « feminismplaining », une sorte de « mansplaining » de féministe à féministe. Afin d’avoir un portrait plus complet de la signification du voile chez les musulmanes, il est désormais nécessaire d’invisibiliser ces femmes dans le débat actuel. Parce que mon récit, c’est aussi le récit d’autres Québécoises.

La section réservée aux commentaires a été désactivée sur cet article afin de concentrer les échanges sur ce sujet à un même endroit. Si vous souhaitez participer aux discussions concernant la laïcité au Québec, nous vous invitons à le faire sous l'article « Que pensez-vous du projet de loi sur la laïcité? ».

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.