Les trois transitions énergétiques

Contrairement aux énergies renouvelables, le charbon et le pétrole recèlent une concentration phénoménale d’énergie.
Photo: Brennan Linsley Associated Press Contrairement aux énergies renouvelables, le charbon et le pétrole recèlent une concentration phénoménale d’énergie.

La transition énergétique qui s’entame tant bien que mal ne sera pas la première de notre histoire. Au début du XVIIIe siècle, l’Europe a vécu sa première transition énergétique en passant d’une économie de subsistance alimentée par l’énergie hydraulique à une économie industrielle basée sur le charbon et la machine à vapeur. Près d’un siècle plus tard, le pétrole s’ajoute au charbon comme source d’énergie structurante de l’économie capitaliste. À l’aube d’une potentielle sortie du pétrole, quels enseignements pouvons-nous tirer de ces transitions ?

« Capitalisme fossile »

Propulsées à l’époque par des moulins hydrauliques, les filatures de coton anglaises ont adopté progressivement la machine à vapeur vers la fin du XVIIIe siècle. Selon le géographe Andreas Malm, « le passage de l’eau à la vapeur dans l’industrie du coton britannique ne s’est pas produit parce que l’eau était rare, moins puissante ou plus chère que la vapeur. Au contraire, la vapeur l’a emporté alors même que l’eau était abondante, au moins aussi puissante et franchement plus économique ». Le passage de l’eau au charbon dans l’industrie du coton relevait d’autres impératifs : il offrait un pouvoir supérieur sur la main-d’oeuvre.

Puisqu’on ne peut pas déplacer les rivières ni stocker l’énergie hydraulique, l’eau devait être exploitée sur place. Éloignées des centres urbains, des colonies furent construites autour des moulins et les employés y étaient dépêchés uniquement pour y travailler. Ainsi éloignés, les « capitalistes de l’eau » n’avaient pas la possibilité de remplacer les employés qui n’avaient pas encore intégré la « culture d’usine ». Lorsque les travailleurs exigeaient de meilleures conditions de travail, les patrons avaient peu de marge pour négocier.

À l’inverse, l’adoption du charbon en centre urbain a permis une offre régulière et constante d’énergie, émancipée des contraintes de la nature, et bientôt intensifiée par les améliorations techniques de la machine à vapeur. Le charbon a aussi permis que le lieu et le moment d’extraction de la ressource soient dissociés du lieu et du moment de sa consommation, ce qui a permis de relocaliser la production d’énergie aux endroits avantageux pour le capital et de priver les ouvriers du rapport de force propre à la production d’énergie hydraulique.

Saboter le sabotage

Si la concentration des travailleurs dans les centres urbains a permis aux capitalistes du charbon de disposer d’une main-d’oeuvre interchangeable en grande quantité, l’organisation du transport du charbon a en contrepartie offert aux mineurs une possibilité de sabotage d’une efficacité sans précédent. Au tournant de la Deuxième Guerre mondiale, l’élite politique et économique a cherché à affaiblir ce pouvoir conquis par les travailleurs en abandonnant le charbon au profit du pétrole. Les capitalistes du pétrole considéraient que les réseaux de transport du charbon étaient trop dépendants de la force de travail. La qualité liquide du pétrole, plus léger, facilitait son transport. Les oléoducs permettaient dorénavant un réseau plus ouvert qui contenait une quantité d’embranchements suffisante pour diminuer le rapport de force des travailleurs. Si un tronçon d’oléoduc était saboté, l’ensemble du réseau n’était pas rendu dysfonctionnel pour autant ; le remplacer était rapide et peu coûteux.

Ainsi, ce n’était pas par épuisement des ressources ou par efficacité énergétique que le pétrole fut adopté, mais bien pour contourner les revendications des travailleurs et pour assurer un flux régulier et prévisible en énergie.

De gré ou de force

Contrairement aux énergies renouvelables, le charbon et le pétrole recèlent une concentration phénoménale d’énergie, leur extraction et leur consommation peuvent être dissociées et leur apport en énergie ne dépend pas des aléas de la nature. Ces caractéristiques soulèvent des questions incontournables pour notre éventuelle sortie du pétrole. Serait-il envisageable de ne pas toucher l’organisation de notre système économique, mais de n’en modifier que les intrants énergétiques ? Si l’on se fie à l’expérience des filatures de coton anglaises, c’est davantage leur incompatibilité avec les modes de production et de consommation actuels que les caractéristiques des énergies renouvelables semblent annoncer.

Pourtant, plutôt que de revoir le système économique au sein duquel ils s’inscrivent, nos élites actuelles continuent de s’entêter à vouloir plier — notamment par des investissements massifs en recherche et développement — les énergies renouvelables aux caractéristiques des énergies fossiles. À ce stade, et à la lumière de l’histoire, il n’est pas du tout assuré qu’une transition énergétique complète soit possible en laissant intacte l’organisation économique actuelle.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte à paraître dans la revue Nouveaux cahiers du socialisme, hiver 2019, no 21.

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5 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 5 février 2019 06 h 22

    Votre texte présente intelligemment l'histoire des luttes inhérentes au recours des énergies que furent l'eau, le charbon et le pétrole.

    Votre conclusion, basée sur l’expérience des filatures de coton anglaises, entrevoit une incompatibilité entre « les modes de production et de consommation actuels (et) les caractéristiques des énergies renouvelables ».

    Aussi questionnez-vous une approche en faveur des énergies renouvelables visant à une transition en promouvant les caractéristiques de la production par recours aux énergies fossiles.

    L'histoire concorde avec votre questionnement. Par contre, l'écho que vous en faites met le capital toujours en force et le monde du travail à sa remorque, aujourd'hui, avec l'aval des élites.

    Comment alors imaginer une transition autrement ? Pour être clair, comment activer une transition incontournable en impliquant à la fois le capital et les travailleurs pour définir des façons de produire qui minimisent significativement les effets négatifs de la structure économique mondiale actuelle ?

    Votre texte conduit à cette question et la réponse demeure le plus grand défi politique de l'heure. Qui dit défi politique dit aussi des citoyens et des citoyennes pour prendre en charge la transition. Il s'agit, à mes yeux, un défi qui consiste à quitter le monde régulé par le capital et sa façon d'utiliser les énergies et les travailleurs par un monde régulé pour assurer la vie sur terre en faisant de l'anthropocène, l'ère de l'homme, une ère sous contrôle des hommes sur le capital.

  • Bernard Terreault - Abonné 5 février 2019 08 h 56

    Un peu de vrai mais simpliste

    Les ressources hydrauliques anglaises de cette époque n'auraient jamais permis de développer la filature du coton et bien d'autres industries au niveau qu'elles ont atteint. La machine à vapeur et ses successeurs au pétrole n'ont pas servi qu'à mieux asservir les ouvriers. Et c'est vrai de la plupart des régions du monde; le Québec et la Norvège sont des exemples atypiques qui ne comptent chacun que pour habitant de la planète sur mille! Et tant qu'à y être, l'auteur oublie totalement le nucléaire qui a de grandes possibilités énergétiques aussi, si on est prêt, comme dans quelques pays, à vivre avec ses risques (pires ou non à l'effet de serre du carbone?).

  • Jacques Morissette - Inscrit 5 février 2019 13 h 42

    Ce texte est intéressant.

    Jusqu'à la transition vers le pétrole, c'était pour augmenter la croissance économique. La différence avec celle exigée d'aujourd'hui, c'est que la croissance économique est mise en doute, si on continue à massacrer l'environnement de toutes les façons, alors que l'on connaît de plus les conséquences où ça mènera. La mer en exploitant les produits de la pêche, entre autres, de même que la terre, etc. vont-elles résister aux ambitions aveugles des loups qui nous dirigent? Même s'ils nous font croire qu'ils font tout pour que ça change.

  • Denis Paquette - Abonné 5 février 2019 14 h 44

    , celui qui le premier réussira a tout électrifier dominera le monde

    vous avez tout a fati raison de faire un lien entre les énergies et le type de travail des travailleurs , a l'époque je travaillait durant mes vacances comme employé de ferme , mon rôle était de conduire les chevaux c'était alors les energies disponibles, quand sont apparus les petits tracteurs fords , mon travail a beaucoup changé, en fait je crois que dans la vie les d'énergies disponibles sont determinants, je suis convaincu que lors des prochaines guerres toutes les armes seront électrifiés le lthium sera alors le produit rechercé

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 5 février 2019 16 h 49

    Parallèle troublant!

    Même constat dans l'économie numérique du livrel, et cela n'a rien d'une simple coïncidence: «Nos élites actuelles continuent de s’entêter à vouloir plier(...) les énergies renouvelables aux caractéristiques des énergies fossiles.»

    C'est vraiment très troublant comme parallèle étant donné la nature intrinsèque du livre numérique, tout ubiquitaire: nos capitalistes culturels - incluant nos bibliothèques publiques avec leur cadenas chronodégradable - continuent à s'entêter à réduire le livrel à l'économie du livre de papier statique et tablettable!