Bienvenue à la novlangue et à la censure!

«Peut-être faudrait-il signaler à ces gens, qui sont tellement persuadés de posséder la vérité qu’ils refusent tout débat et s’arrogent le droit de censurer leurs semblables, qu’ils sombrent ce faisant dans cet autoritarisme oppressif qu’ils croient dénoncer», juge l'auteur.
Illustration: Digital Vision «Peut-être faudrait-il signaler à ces gens, qui sont tellement persuadés de posséder la vérité qu’ils refusent tout débat et s’arrogent le droit de censurer leurs semblables, qu’ils sombrent ce faisant dans cet autoritarisme oppressif qu’ils croient dénoncer», juge l'auteur.

On s’en souvient : dans le roman 1984, le ministère de la Guerre s’appelle ministère de la Paix, celui de l’Abondance gère les restrictions, et le ministère de l’Amour arrête, torture et exécute les opposants. Cette inversion du sens des mots semblait à George Orwell un des éléments dominants de la novlangue. Non seulement, les langages de la propagande vident les mots de leur sens, mais ils vont souvent jusqu’à les retourner comme une peau de lapin pour leur faire dire exactement l’inverse de ce qu’ils semblent au premier abord signifier. C’est en suivant ce principe que la défunte Allemagne de l’Est, qu’une clôture métallique doublée d’un fossé, des champs de mines et des nids de mitrailleuses frontaliers transformaient en prison à ciel ouvert, arborait fièrement le nom de RDA, République démocratique allemande.

À ceux qui sont assez âgés pour avoir cru — ne serait-ce que l’espace d’un instant — que la chute du mur de Berlin avait enfin ouvert un espace politique exempt de telles manipulations du sens des mots, du moins dans ce qu’elles avaient de plus grossier, l’époque actuelle ne cesse de jour en jour d’apporter son lot de démentis. Le dernier en date ? Cette triste histoire survenue tout récemment qui a vu un humoriste exclu d’un spectacle pour avoir eu l’impudence de porter des dreadlocks, ce qui serait constitutif, aux yeux de ces personnes qui l’ont exclu, du crime ou délit d’« appropriation culturelle ».

Or, contrairement à ce qu’affirment ceux qui s’érigent en censeurs au nom de ce concept (« l’appropriation culturelle, écrivent-ils, n’est pas un débat ni une opinion […], mais une forme d’oppression »), celui-ci est éminemment discutable. Tout d’abord, parce qu’il résume la culture à n’être qu’un catalogue folklorisé de « produits culturels » (coiffures, vêtements, tatouages, mets culinaires, etc.), et surtout parce qu’il contredit, en l’ethnicisant, ce qui fait de toute culture quelque chose de vivant, en perpétuelle mutation (celle-ci étant nourrie par les échanges et les emprunts, justement).

D’autre part, cette « appropriation culturelle » universalise une obsession états-unienne pour la « race » qui ferait, si on s’y tenait, d’Alexandre Pouchkine un écrivain « noir » puisqu’il avait un arrière-grand-père abyssin ! Loin de combattre le racisme, c’est un concept qui contribue bien plus à cette essentialisation néfaste de la « race » que l’on observe ces derniers temps.

Exclu au nom de l’inclusivité

Ce qui est toutefois le plus intéressant (ou le plus ironique) dans toute cette affaire, c’est l’explication donnée par les censeurs, qui allèguent pour expliquer leur geste que l’« organisme de solidarité » qu’ils dirigent se veut « inclusif » et qu’il « favorise une approche d’éducation […] plutôt que d’exclusion ». Eh oui, vous avez bien lu : le jeune humoriste en question a été exclu au nom de l’inclusivité… Je ne sais s’il en est pour sa part fort consolé ! Pour la leur, les observateurs de la scène publique, dont je suis, déploreront qu’une contradiction aussi flagrante ait désormais droit de cité, qui plus est dans un organisme géré par des étudiants universitaires dont on souhaiterait qu’ils se montrent un peu plus sensibles à la logique, et aussi d’ailleurs aux valeurs démocratiques, ainsi, enfin, qu’à la simple équité.

Au-delà de l’aspect strictement linguistique de ce paradoxe qui voit s’inverser le sens des mots et s’imposer dans l’espace public des concepts si contestables, cette nouvelle affaire de censure est révélatrice du climat inquisitorial qui envahit peu à peu les universités et la scène culturelle montréalaise. Au nom de concepts terriblement mal définis (en plus de cette « appropriation culturelle », on peut mentionner : « inclusivité », « vivre-ensemble », « diversité », etc., tous termes vagues dont on serait bien en peine de donner une définition cohérente et précise), on surveille, on proteste, on jette l’anathème et l’interdit, et, pour finir, on censure.

Qui plus est, ces apprentis censeurs prétendent dénoncer de supposés « rapports de domination », qui, entre parenthèses, sont toujours perçus de façon unilatérale : sous les angles exclusifs de la « race » et du « genre », comme si la sphère sociale, elle, n’existait pas, qui fait qu’un étudiant ou un artiste, fût-il « noir », occupe dans la société québécoise actuelle une place plus enviable que celle d’un employé au salaire minimum, fût-il « blanc ». Mais ils sont surtout parfaitement aveugles à la « domination » bien concrète qu’ils exercent eux-mêmes en tant qu’agents d’une censure qui, pour être illégale ou, si l’on préfère, non légale, n’en est pas moins efficace, entre autres en ce qu’elle bénéficie du soutien indirect des institutions universitaires ou culturelles et celui de médias complaisants.

Peut-être faudrait-il signaler à ces gens, qui sont tellement persuadés de posséder la vérité qu’ils refusent tout débat et s’arrogent le droit de censurer leurs semblables, qu’ils sombrent ce faisant dans cet autoritarisme oppressif qu’ils croient dénoncer. Et que c’est inquiétant pour l’avenir. La démocratie, rappelons-le, est un régime politique qui permet l’expression et la gestion des désaccords, tout en excluant non seulement la violence, mais aussi des interdits autres que ceux stipulés par les lois. La liberté (y compris celle de se coiffer comme on l’entend) et la liberté d’expression (le droit que vous avez de défendre vos idées même si elles ne plaisent pas à votre voisin) en sont le fondement.
 

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24 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 17 janvier 2019 06 h 53


    Si je comprends bien, un « ti-coune » (teekoun, un paria d'une tribu en langue algonquinne) ne peut pas s'associer au mouvement rastafari en se coiffant de « dreadslocks ». Il est un « ti-coune », par définition inapte à faire comme les adeptes de ce mouvement et à remettre en cause le pouvoir établi, les cultes et les dogmes qui le servent.

    « Ti-coune » doit demeurer « ti-coune ». Il ne peut dire ce qu'il pense qu'en « ti-coune », c'est-à-dire en demeurant un paria, surtout en se voyant en adeptes du mouvement rastafari. Et ce « ti-coune » doit surtout accepter d'en être un qui vit dans le trou, le sien (?), un lieu dans lequel les « ti-counes » sont propulsés définis par les détenteurs du pouvoir.

    Être « ti-coune » contraint. Lorsque c'est le cas, on ne peut pas s'afficher autrement, encore moins se lier par des signes à des groupes qui se sont battus pour renverser l'ordre imposé par des « non-ti-counes ». Il ne peut pas parce qu'il dirait vouloir quitter le trou dnas lequel il refuse de vivre.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 17 janvier 2019 06 h 57

    De la censure? Plutôt du racisme à l'état pur!

    Il y a soixante ans, dans le Sud profond, les Noirs ne pouvaient s'asseoir sur les banquettes avant d'un autobus. On appelait cela du racisme. Aujourd'hui, à Montréal, les Blancs ne peuvent s'afficher en public avec des "dreadlocks". Si ce n'est pas du racisme, alors je ne sais pas ce que c'est.

    Les apôtres de la rectitude politique diront bien ce qu'ils voudront pour justifier l'injustifiable: la discrimination sur la base de la couleur de la peau restera toujours du racisme. Cette exclusion au nom de "l'inclusivité" témoigne de l'incroyable étroitesse d'esprit des organisateurs de l'événement dont il est ici question et représente à merveille tout le ridicule de notre époque. George Orwell doit bien en mourir de rire...

    • Serge Lamarche - Abonné 18 janvier 2019 22 h 14

      Il faut voir. Les blonds peuvent avoir des «dreadlocks». Sont-ils refusés?

  • Sylvain Rivest - Inscrit 17 janvier 2019 07 h 00

    Excellent

    Très bien dit m. Moreau.

    • Serge Lamarche - Abonné 18 janvier 2019 22 h 16

      Oui, ça me fait penser au nombre de commentaires que le Devoir m'a refusé. L'autoritarisme se trouve même dans le journal qui le dénonce...

  • Jean Thibaudeau - Abonné 17 janvier 2019 07 h 03

    La population réagit.

    Je n'aurais su mieux dire.

    On peut cependant noter une évolution palpable en train de se produire un peu partout dans les pays non-totalitaires, spécialement en Occident. Si les intellectuels, les gens "branchés" des médias et du domaine artistique, les politiciens de la droite mondialisante se sont laissés piégés par ces idéologies remplies d'illogismes et de contradictions, la majorité de la population n'a jamais embarqué, elle, et son exaspération n'a pas cessé de croître.

    Un peu partout, on remarque qu'elle se tourne progressivement vers ceux qui ont flairé la bonne affaire et sont malheureusement les seuls à proposer de mettre fin à ce "régne" idéologique: les partis populistes de droite. Évidemment, il faut s'attendre à ce qu'ils "réglent" ça à leur façon, qui risque de ne pas toujours être toujours jolie...

    Comme on le sait depuis toujours, la nature a horreur du vide et s'arrange toujours pour le remplir, et c'est particulièrement vrai en politique.

    • François Beaulne - Abonné 17 janvier 2019 11 h 05

      Vous avez raison. La raison fondamentale de la montée de ce que les autoproclamés bienpensants qualifient sans le préciser, de montée du <populisme> est le ras-le-bol de l'iimposition de modes de pensées par des groupuscules qui se disent de <gauche>, encore un concept non précisé, Ce phénomène de rectitude politique est une forme insidieuse d'un conservatisme étouffant qui, à limite s'apparente à de l'antiintellectualisme. Qui aurait dit que George Orwell n'était pas si à côte de la traque en projetant ce qu'il anticipait pour les années <modernes>

    • Gaetane Derome - Abonnée 17 janvier 2019 11 h 13

      Qu'est-ce le populisme de droite vient faire ici? C'est le populisme de l'extrême gauche à la Québec solidaire qui entretient ce genre de relation raciste entre les différentes ethnies. En fait, c'est le racisme inversé qui cogne sur tout ce "blanc" qui bouge. Dans les universités, c'est tellement apparent. On peut voir des étudiants, qui parviennent de familles riches, crier au racisme. Ils veulent faire taire tout le monde qui ne sont pas d'accord avec eux. Heureusement, ils sont très minoritaires mais malheureusement, les grands prêtres de la très Sainte rectitude politique et donneuse de leçons exercent un pouvoir dictatorial qui est inversement proportionnel à leur nombre.

      En passant, pour l'appropriation culturelle, si les sociétés occidentales disaient que toutes les inventions scientifiques étaient de l'appropriation culturelle, il y a beaucoup d'ethnies qui retourneraient à l'âge de pierre très rapidement.

  • André Joyal - Inscrit 17 janvier 2019 08 h 48

    Bel exemple de régression tranquille

    Merci au «Devoir» de nous donner à nouveau l'occasion de bénéficier des propos toujours fort pertinents de Patrick Moreau. Quand il écrit : «...on surveille, on proteste, on jette l’anathème et l’interdit, et, pour finir, on censure.», il fournit un exemple de ce que Rodrigue Tremblay, dans son dernier livre, qualifie de régression tranquille. Oui, comme on pouvait lire dan les tramways de mon enfance, avec certains universitaires de l'UQAM : « on avance en arrière».