Les rites au coeur du lien social

Les rites arrêtent symboliquement le temps qui passe, permettent d’habiter pleinement le présent, d’y puiser le sens qui fait vivre et vibrer.
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Nous avons coutume d’identifier les rites à la religion. Certes, ils y occupent une place centrale et manifeste. […] Mais c’est une erreur trop courante que de les y confiner. Les ethnologues et sociologues insistent depuis longtemps, en effet, pour en révéler la présence dans d’autres sphères du social, même dans les sociétés engagées dans un processus de sécularisation avancé comme la nôtre. Car les rites sont constitutifs des liens sociaux. Ils font écho à l’importance des sens, des affects, des émotions, de l’imaginaire dans nos vies. « On peut dire sans exagération que le rite est plus important pour la société que les mots pour la pensée. Car on peut toujours savoir quelque chose et ne trouver qu’après les mots pour exprimer ce qu’on sait. Mais il n’y a pas de rapports sociaux sans actes symboliques » (Mary Douglas, De la souillure).

Nous sommes des êtres à la fois rationnels et profondément sensibles, imaginatifs, symboliques, spirituels — en quête de sens à travers les sens, contrairement à ce dont voudrait nous convaincre le rationalisme étroit et l’économicisme ambiants, faisant étrangement de l’ombre à la réalité rituelle, pourtant fondamentale. L’air du temps valorise plutôt à outrance les comportements comptables, l’utilité, l’efficacité, la technique. Il jette inévitablement le discrédit sur une manière d’être enracinée dans le symbolique, l’imaginaire, le sensible. Comme si la raison et l’émotion étaient des soeurs ennemies. Ce faisant, nous en venons à méconnaître notre appétence rituelle, notre besoin du beau comme du pain, du sens comme de l’air — l’espace commun du mystère. Nous agissons dès lors un peu comme le monsieur Jourdain de Molière, opérant des rites sans le savoir tout en condamnant cette pratique comme vétuste et aliénante. Mais alors, croyant nous émanciper, nous nous fermons à la dimension symbolique et religieuse de notre être, de même qu’à la richesse des manifestations rituelles des religions, jugées primitives et insignifiantes ; l’existence et la vie collective s’appauvrissent et s’affadissent alors. C’est sans dire qu’ainsi se développent des formes de compensation, technologiques ou médicamenteuses, pas toujours souhaitables et qui pourraient en quelque sorte préparer le retour du refoulé : des manifestations de violence, celle qui est tapie dans l’expérience humaine et qui ne peut vraiment être évacuée, apprivoisée, pacifiée sans les ressources multiples de l’imaginaire dont les rites font partie. […]

Émotions collectives

Les rites arrêtent symboliquement le temps qui passe, permettent d’habiter pleinement le présent, d’y puiser le sens qui fait vivre et vibrer. C’est là l’oeuvre singulière des rites. Ils mettent en scène et en sens les lieux et les liens vitaux qui nous unissent, font surgir des émotions collectives qui, en retour, nous soudent les uns les autres comme fratrie, communauté de destin. Pas étonnant que l’effervescence, l’émerveillement, l’enthousiasme — qui étymologiquement renvoient au fait d’être possédé par un dieu — soient au rendez-vous avec les rites, car ces émotions expriment bien leur « efficacité » symbolique à créer des liens.

Naître, vivre, grandir, jouer, aimer, souffrir, partager, faire mémoire, transmettre, mourir : toutes ces grandes étapes ou ces moments forts dans la vie ne concernent jamais seulement que nous ; ils mobilisent nos raisons de vivre, et donc la vie dans sa totalité et le sens même du monde — qui peut avoir, pour certains, comme le soulignait Wittgenstein dans ses carnets de guerre, le nom de Dieu.

Certes, les rites, comme toute action, peuvent se pétrifier. Se couper de la vie et de la créativité. Refuser le métissage. Ne plus parler, s’anémier, étouffer le sens de la vie au lieu de le célébrer, de l’animer. On le voit bien dans les religions quand les lieux de culte se coupent de la vie, de la société, du monde, quand les rites devenus autoréférentiels participent alors à l’affadissement de la foi ou de la croyance.

Le pouvoir, qui, pour être effectif, doit étendre ses racines dans le monde symbolique, a également recours aux rites pour maintenir l’ordre. Pour déjouer ces rites, il faut savoir les reconnaître et, parfois, leur en opposer d’autres, subversifs. Or, les temps présents — la crise écologique, l’impasse sociétale du capitalisme — contribuent à insuffler à foison des matériaux symboliques aux rites, pour les rendre aptes à cela, en liant les yeux et les mains au coeur, à l’âme, aux autres, à l’Autre.

S’ils peuvent être le simple reflet de l’air du temps, happés par l’hyperindividualisme, la course effrénée à la consommation et l’obsession de la nouveauté et du changement, les rites peuvent aussi être des formes de résistance vitale, opérant des rapprochements affectifs avec la nature et au sein de la société ; des sources d’apaisement et de réjouissance malgré le tragique de l’existence et les douleurs du monde ; et, enfin, reconnaissance d’une altérité bouleversante au coeur du monde, qui nous aiguillonne pour nous mettre au service et nous rendre solidaires des plus pauvres et des plus démunis.

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Relations, décembre 2018, no 799.


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