L’effet pervers de l’évaluation des professeurs par les étudiants

Le rapport entre l’enseignant et l’étudiant est passé de celui de maître à élève à celui de prestataire de services à client, déplore l'auteur.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Le rapport entre l’enseignant et l’étudiant est passé de celui de maître à élève à celui de prestataire de services à client, déplore l'auteur.

La décision récente d’un arbitre ontarien soulève des questions importantes concernant l’évaluation des professeurs universitaires. Depuis 2003 j’ai enseigné dans plusieurs universités québécoises au niveau du deuxième cycle. À mon avis, il est inacceptable que la compétence des enseignants, déjà sanctionnée par leur formation, soit remise en question au gré des commentaires reçus d’une poignée d’étudiants insatisfaits, magnifiés par un processus d’évaluation qui manque à sa face même de rigueur.

En effet, l’évaluation de l’enseignement par les étudiants telle que pratiquée actuellement consiste simplement à répondre à un questionnaire, et ce, dans l’anonymat et sur une base strictement volontaire. Cette façon de faire pose d’abord le problème de la représentativité des opinions exprimées, particulièrement dans les cas d’un faible taux de réponse. Ensuite, l’anonymat des répondants augmente le risque de voir l’évaluation devenir le véhicule de frustrations diverses, notamment à cause de résultats insatisfaisants ou d’attentes déçues. Enfin, l’absence de dispositif de vérification adéquate crée une présomption de véracité des commentaires recueillis, traduction au domaine de l’enseignement de l’adage utilisé dans celui du commerce selon lequel « le client a toujours raison ».

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le rapport entre l’enseignant et l’étudiant est passé de celui de maître à élève à celui de prestataire de services à client. Cette nouvelle relation est marquée par l’impératif dicté par les établissements d’enseignement de satisfaire aux attentes des étudiants afin conserver une clientèle dont dépend leur financement.

Il faut rappeler que la multiplication des programmes multidisciplinaires qui réunissent dans un même groupe-cours des étudiants provenant de champs disciplinaires très variés et avec des objectifs de carrière très différents rend difficile de répondre aux attentes de tout un chacun. Il se peut également que l’insatisfaction de plusieurs étudiants découle de leur manque de préparation à la poursuite d’études supérieures, lequel se reflète dans leurs résultats. Face à cette situation et pour éviter la multiplication des échecs, l’enseignant sera forcé de faire reprendre les travaux et examens, même si cela n’est pas prévu au règlement pédagogique de l’université. Ceux qui s’y risquent s’attireront une réputation de professeur trop exigeant ou trop sévère. Dans ce contexte, les étudiants qui abandonneront le cours seront tentés de faire porter à l’enseignant l’odieux de leur contre-performance.

Quoi qu’il en soit, les administrations universitaires ont tendance à faire porter la responsabilité exclusive de la réussite des étudiants sur les épaules des enseignants. En cas d’insatisfaction des étudiants, il arrive même que des chargés de cours qui ne bénéficient pas de la sécurité d’emploi se voient retirer le privilège d’enseigner sur la foi des commentaires défavorables de quelques étudiants sans autre vérification des faits ou évaluation par les pairs, dont l’analyse du plan de cours, la révision du matériel pédagogique et des exigences pour la réalisation des prestations demandées sous la forme de travaux ou d’examens, etc.

Aussi, la pression est forte sur les enseignants, particulièrement les chargés de cours, pour réduire les exigences afin de conserver la sympathie des étudiants. Il s’en trouvera pour le nier, mais beaucoup de ce qui est dit dans les conversations de corridor est passé sous silence dans les voies officielles, pour éviter de faire des vagues. Il faut que cela cesse. La qualité de l’enseignement supérieur en dépend.

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11 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 26 octobre 2018 05 h 33

    Peut-être un équilibre à trouver

    Peut-être que ce plaidoyer rencontrerait plus d'adhésion si on convainquait davantage que l'évaluation des professeurs (surtout universitaires) se fait de manière sérieuse et objective.

    L'impression est plutôt que celle-ci n'est qu'un échange de bons procédés entre collègues. Qu'on prend encore pour acquis qu'un professeur qui connaît sa matière est nécessairement un bon pédagogue. Ou, depuis peu, surtout dans certaines facultés, que cette évaluation est dépendante de la conformité du professeur à ligne de pensée idéologique officielle.

    Faire dépendre entièrement l'évaluation de celle exprimée par les étudiants n'aurait pas de sens. Mais supprimer totalement celle-ci ramènerait à une conception hautement "autoritariste" de l'enseignement.

  • Marguerite Paradis - Inscrite 26 octobre 2018 07 h 51

    LES CONDITIONS D'ENSEIGNEMENT ET D'APPRENTISSAGE

    Il faudrait aussi vérifier l'impact des grands groupes (plus de 20-25) sur les évaluations des profs.
    On observe qu'avec les grands groupes, c'est l'hostilité qui est le terreau dans lequel « tombe » l'apprentissage...

  • Serge Sokolski - Abonné 26 octobre 2018 07 h 55

    Dénoncer est devenu la règle

    Il n'y a pas que pour les enseignants que cette stupide évaluation anonyme fait des ravages. Tous les secteurs de l'activité sociale sont menacés. On « évalue » les hôtels, les restaurants (parfois avec chantage à l'appui), les loueurs de voiture, les chauffeurs de Uber, les employés de Amazon, de Bell, etc... Un avis anonyme peut détruire une réputation ou mettre au chômage un employé qui n'a pas obtenu la note supérieure exigée. Cette maladie de l'évaluation découle de l'esprit de dénonciation inculqué aux enfants dès le plus jeune âge dans les écoles et maintenant à la maison. Au moins les dénonciateurs ne devraient pas rester dans l'anonymat. Au mieux, on devrait jeter cette pratique aux ordures.

  • Marc Davignon - Abonné 26 octobre 2018 08 h 19

    Pas juste!

    Pas l'fun!

    L'expérience d'étudiant ayant vécu l'enseignement de chargé de cours peu vous affirmé que la qualité et la disponibilité de ceux-ci étaient de piètre à très mauvais 9 fois sur dix. L'échantillon n'étant pas suffisamment grand, cela n'aura aucune valeur pour vous. Peut-être.

    Il y a aussi ces chargés de cours qui utilisent les auxiliaires comme leurs secrétaires personnels. Ces derniers, font toutes les corrections et en plus, ils doivent répondre aux élèves insatisfaits, car le chargé de cours n'est pas «rejoingable», nulle part.

    Les entendez-vous, les auxiliaires, se plaindre?

    Le «chargé de cours» n'est pas une profession, c'est une aberration du système : du «cheap labor»!

    Au lieu de tenté de créé quelque chose qui existe déjà (hissé le statut de chargé de cours à celui de professeur), utilisé vos énergies pour que cesse cette situation dégradante et qu'il y est plus de poste de professeur. Demandé à votre «association» ou votre «syndicat» de faire des démarches dans ce sens.

    À terme, le recours à un chargé de cours devrait relever de l'exception.

    • Bernard Plante - Abonné 26 octobre 2018 10 h 18

      N'y a-t-il pas un test de français à réussir pour obtenir un diplôme universitaire?

    • Marc Davignon - Abonné 26 octobre 2018 11 h 30

      Cher Monsieur Plante.

      Ben non! Y semble qui en a qui save comment déjoué le système. Comment c'est possible?

      Si vous trouvez trop pénible les fotes, ne lizé pas

      La perfection n'ai pas de ce monde, nous ne sommes pas tout des être parfait.

      Surtous dans des commentaires écris en 5 minute.

    • Marguerite Paradis - Inscrite 26 octobre 2018 15 h 00

      1) Vous avez eu des chargés de cours « pas d'allure »... Et, comme vous le savez, il y a des « pas d'allure » partout : médecins, avocats, politiciens, étudiants, etc.
      2) Vous avez raison, les chargéEs de cours sont syndiquéEs. Je ne comprends donc pas pourquoi ce débat et tous les débats entourant les conditions d'enseignement et d'apprentissage ne sont font pas où ils devraient se faire. De « brailler » à madame et monsieur tout le monde cela ne changera rien, je pense. Il faudrait demander des comptes à la pyramide syndicale : la CSN, par exemple, qui empôche les $ des chargéEs de cours.
      3) Rappel : ce sont les chargéEs de cours qui portent et « supportent » majoritairement l'enseignement dans les universités québécoises, alors un peu de respect pour ces professionnel.le.s.

  • Françoise Dion - Abonnée 26 octobre 2018 11 h 11

    L'air du temps?

    Pour avoir expérimenté ce genre de processus d'évaluation par mes étudiants cégepiens,je comprends l'expérience et adhère aux arguments de M. Côté. J'ai chaussé ces souliers-là. Vouloir rester en cohérence avec ses valeurs profondes concernant une formation de qualité tout en négociant avec le clientélisme de l'administration était un véritable défi -et (par moments) un cauchemar!- ...pédagogique, avec d'inévitables remises en questions personnelles et formation continue à l'appui pour me sentir à la hauteur... des goûts du jour. Tellement contente d'être à la retraite maintenant....à l'abri de cette source de stress Ne vous y trompez pas: j'aimais mon métier -et mes étudiant.e.s ! L'anonymat protégeait les évaluateurs (nés Enfants-Rois),tout comme le pseudo, aujourd'hui, dans les réseaux sociaux. C''est la loi du marché et ses valeurs néo-libérales qui animent l'esprit de cette statégie. Toute mise en contexte étant exclue du processus. Si le processus d'évaluation était plus rigoureux, plus équitable et moins ambigu,, il susciterait beaucoup moins d'appréhension et d'opposition chez les professeurs, en général.