Paul Gérin-Lajoie et la recherche universitaire

Selon l'auteur, Paul Gérin-Lajoie était avant toute chose un «homme aux idées de changement», «un innovateur», «utilisant la politique comme un moyen au service du bien commun».
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Selon l'auteur, Paul Gérin-Lajoie était avant toute chose un «homme aux idées de changement», «un innovateur», «utilisant la politique comme un moyen au service du bien commun».

Cette semaine a commencé avec l’annonce du décès de monsieur Paul Gérin-Lajoie, décès qui a donné lieu à un unanime concert d’éloges. Dès lors, ce sont ses nombreuses figures, les diverses facettes d’un homme d’action, ministre, intellectuel, philanthrope, que la province au complet soulignera lors de funérailles nationales. Parmi les qualités soulevées, il en est une que nous souhaitons mettre en avant : Paul Gérin-Lajoie a proposé un regard d’une immense modernité sur la recherche universitaire.

Commençons par une anecdote rappelée dans un texte d’Andrée Lajoie, ancienne directrice du Centre de recherche en droit public. En 1961, alors fraîchement nommé ministre de la Jeunesse du gouvernement Lesage, Paul Gérin-Lajoie reçoit le recteur de l’Université de Montréal de l’époque, monseigneur Lussier, pour confirmer les budgets de l’Université.

« Monseigneur, je vous accorde tout ce que vous me demandez, mais avec en plus cent mille dollars par année : nous nous devons de créer un centre d’études en urbanisme et un centre de recherche multidisciplinaire en droit public, où les professeurs se consacreront entièrement à la recherche. »

Évidemment, tout ceci laisse rêveur le chercheur contemporain. Cette anecdote laisse aussi le directeur actuel que je suis éminemment redevable de cette impulsion initiale sans laquelle le Centre que j’ai l’honneur de diriger n’aurait pas été créé. Mais au-delà de la différence d’époque, il est trois éléments qui ne s’imposaient pas et qui permettent de dire, comme Guy Rocher le signalait, qu’avant toute chose Paul Gérin-Lajoie était un « homme aux idées de changement », « un innovateur », « utilisant la politique comme un moyen au service du bien commun ».

Trois innovations

La première de ces innovations était de croire en la recherche. Au début des années 1960, le droit s’enseignait, certes, mais ne donnait lieu à aucune recherche véritable. Avant d’être des facultés, les universités abritaient d’abord des écoles de droit qui préparaient à la plaidoirie sans considérer la pertinence d’un regard plus global fondé sur la place du droit dans la société. Il fallait rompre avec l’isolement d’une communauté juridique repliée sur elle-même. La recherche participait à cette ouverture.

La deuxième orientation qui ressort de cet épisode est que la recherche devait être plurielle. Une pluralité sur le plan quantitatif, le Centre mettant sur pied des recherches collectives avec les premiers spécialistes du droit constitutionnel québécois que furent notamment Pierre Elliott Trudeau, Jean Beetz, Luce Patenaude, Andrée Lajoie, Jacques Brossard. Une diversité substantielle également, le ministre Gérin-Lajoie prenant le soin de spécifier que le droit n’avait d’autre choix que de s’ouvrir sur le monde, sur les autres disciplines. En 2002, lors d’une allocution célébrant les 40 ans du Centre, cette approche pluridisciplinaire avait constitué le coeur de son propos, insistant sur la nécessité pour le droit de s’attacher aux autres « sciences de l’homme en société ». Une approche désormais consacrée mais qui trouve sans doute au Québec l’une de ses racines les plus anciennes.

Le troisième facteur de changement qui ressort de cette conviction est l’indéfectible confiance de Paul Gérin-Lajoie vis-à-vis des chercheurs et de l’université ; de cette institution qui est ainsi adoubée comme une partie prenante de la société contemporaine, tenue de « ne rendre des comptes qu’à la vérité ».

En cette période de changements, où la globalisation économique et numérique vient bouleverser les manières de faire, il nous semble important de rappeler à l’occasion de cet hommage que cette vision empreinte d’une grande sagesse est susceptible de s’appliquer également à la recherche de demain. Dès 1962, Paul Gérin-Lajoie affirmait que « [l]’homme du XXe siècle prend conscience de ce que le progrès intellectuel et spirituel est sérieusement en retard sur le progrès technique » et que la recherche constituait un gage pour pallier ce retard. Je crains malheureusement que le citoyen du XXIe siècle soit encore plus exposé et que par voie de conséquence, l’apport intellectuel des chercheurs lui soit encore plus indispensable.

Je tiens à remercier Karim Benyekhlef, Andrée Lajoie, Pierre Noreau, Guy Rocher, des pierres angulaires du CRDP, pour leur aide à la rédaction du présent hommage.