Pour un fonds de recherche indépendant sur les pesticides

L’utilisation de pesticides agricoles atteint des niveaux records au Québec. Rappelons que ces produits sont conçus pour être toxiques et ils sont épandus dans l’environnement de façon volontaire, soulignent les auteurs. 
Photo: James Brey Getty Images L’utilisation de pesticides agricoles atteint des niveaux records au Québec. Rappelons que ces produits sont conçus pour être toxiques et ils sont épandus dans l’environnement de façon volontaire, soulignent les auteurs. 

Radio-Canada et le quotidien Le Devoir rendaient publique lundi dernier l’existence de conflits d’intérêts qui remettent en question l’indépendance de la recherche sur les pesticides au Québec. La direction et le conseil d’administration du Centre de recherche sur les grains (CEROM), une institution publique dont une partie des recherches vise à réduire l’utilisation des pesticides qui nuisent à l’environnement, ont tenté de dissuader des chercheurs de diffuser les résultats de leurs travaux, lesquels concluaient que l’utilisation des pesticides néonicotinoïdes n’avait qu’une influence minime sur les rendements en agriculture.

Nous sommes réellement préoccupés par le fait que les entreprises qui vendent des pesticides ainsi que certains producteurs agricoles ont une influence indue sur la recherche concernant ces produits toxiques. Qui plus est, il est inacceptable qu’un organisme privé comme le CEROM bénéficie de fonds publics pour faire de la recherche sur les pesticides, alors que son conseil d’administration est principalement constitué d’entreprises qui vendent ces produits et d’agriculteurs qui les utilisent. Le conflit d’intérêts est évident. Il est également hautement préoccupant que des études démontrant l’inefficacité de pesticides n’aient pas été rendues publiques, au moment même où le gouvernement du Québec étudiait la mise en place d’une réglementation pour interdire l’usage des pesticides posant les risques les plus élevés pour la santé et l’environnement.

Les intérêts privés influencent la recherche sur les pesticides à tous les niveaux. Dès le départ, l’approbation donnée par Santé Canada (appelée homologation) pour l’utilisation des pesticides est basée majoritairement sur les études réalisées par l’industrie agrochimique. Toutes les analyses de risques qui sont réalisées ultérieurement, y compris celles de Santé Canada, utilisent ces données, faute de données indépendantes. L’industrie se targue ensuite du fait que ses produits sont homologués et donc que les risques sont bien évalués et minimes. Or, nous constatons de plus en plus souvent des contradictions importantes entre les évaluations de toxicité provenant de l’industrie et les évaluations des études indépendantes. En effet, les études de chercheurs universitaires bénéficiant de la liberté universitaire révèlent bien souvent des risques significatifs à la santé qui n’avaient pas été mis en lumière par les tests de l’industrie.

Pendant ce temps, l’utilisation de pesticides agricoles atteint des niveaux records au Québec. Rappelons que ces produits sont conçus pour être toxiques et ils sont épandus dans l’environnement de façon volontaire. Plusieurs pesticides utilisés en agriculture et en milieu urbain ont été associés à des effets néfastes sur la santé humaine, notamment la maladie de Parkinson, une diminution de la fertilité, et des problèmes neurologiques chez l’enfant. Les travailleuses et travailleurs agricoles sont les premiers exposés, et nous avons le devoir d’évaluer les risques que ces travailleurs encourent. Des recherches rigoureuses sur l’ampleur des risques à la santé sont de la plus grande importance.

Les pesticides inquiètent le public. Les gens s’intéressent beaucoup à ce qu’ils peuvent faire pour diminuer leur risque d’exposition aux pesticides, craignant de souffrir des conséquences éventuelles que ces produits pourraient avoir sur leur santé et celle de leurs enfants. Ainsi, il est souvent question de manger bio, d’éviter les pesticides sur nos pelouses, etc. Mais ces mesures de protection individuelle sont insuffisantes et porteuses d’inégalités. En effet, il n’est pas à la portée de chacun de remplir son panier d’épicerie de produits biologiques. D’un point de vue de santé publique, des mesures collectives s’imposent, car tous devraient avoir droit à un environnement sain. Pour nous, chercheurs, cela doit passer par une gestion prudente des pesticides, basée sur des données probantes et indépendantes.

Par conséquent, nous réclamons des gouvernements du Québec et du Canada qu’ils mettent en place des fonds de recherche indépendants sur les impacts des pesticides sur la santé et l’environnement afin de protéger adéquatement l’intérêt public. Un financement indépendant nous permettrait d’effectuer ces recherches sans que les résultats fassent l’objet d’un quelconque bâillon.

* La lettre est signée par :
Maryse Bouchard, professeure, Université de Montréal CHU Sainte-Justine; 
Pierre Ayotte, professeur, Université Laval CHU de Québec; 
Michèle Bouchard, Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal; 
Élyse Caron-Beaudoin, chercheuse postdoctorale, Université de Montréal;
Mélanie Lemire, professeure, Université Laval CHU de Québec; 
Donna Mergler, professeure émérite, Université du Québec à Montréal, Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-être, la santé, la société et l’environnement;
Patricia Monnier, professeure, Université McGill, Centre universitaire de santé McGill;
Gina Muckle, professeure, Université Laval CHU de Québec; 
Sébastien Sauvé, professeur, Université de Montréal; 
Cathy Vaillancourt, professeure, Institut national de la recherche scientifique, Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-être, la santé, la société et l’environnement; 
Marc-André Verner, Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal

2 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 12 mars 2018 10 h 10

    Urgence ++++

    Urgence pour ce Fonds.

  • Patrice Hildgen - Abonné 12 mars 2018 13 h 15

    Un fond c'est bien mais...

    Un fond de recherche c'est bien, mais c'est surtout une décision politique rapide et courageuse qui doit être prise rapidement pour interdire ces produits. Nous connaissons déjà la toxicité et les effets délétères sur les biotopes de ces produits, de nombreuse études indépendantes ont déjà été conduites. Il faut certes les poursuivre et confirmer les preuves obtenues ailleurs, mais il faut aussi éduquer la population , en particulier les acteurs du milieu agricole.