Le vote par Internet n’est pas la solution

Avec le vote électronique, jamais nous ne pourrons avoir la certitude absolue qu’une défaillance (voulue ou non) dans le système ne grèvera pas l’exactitude des résultats, estime l'auteur. 
Photo: iStock Avec le vote électronique, jamais nous ne pourrons avoir la certitude absolue qu’une défaillance (voulue ou non) dans le système ne grèvera pas l’exactitude des résultats, estime l'auteur. 

Réaction au texte « Le vote par Internet, une technologie mûre » publié dans nos pages Idées.

Je travaille dans le domaine informatique depuis 1979 ; j’ai donc vu passer plein de technologies… Parmi ces technologies, il y a, comme partout, des modes. La mode, ces derniers temps, est aux « blockchains », qui peuvent, dit-on, résoudre tous les problèmes, de la dysenterie au retour des livres de bibliothèque en retard en passant par le phylloxéra.

Depuis une quinzaine d’années, je travaille aussi aux élections ; aux dernières en date, je supervisais un centre de votation aux élections municipales. Et j’ai, bien sûr, travaillé aux autres élections, fédérales, scolaires, provinciales, où j’ai occupé pas mal tous les postes.

[…]

Dans le cas qui nous intéresse, à savoir les élections par Internet (et donc informatisées), on veut appliquer à un domaine donné des technologies qui ont amplement fait leurs preuves sans se demander quel est le véritable but recherché.

Dans le cas de transactions bancaires, par exemple, on a besoin de confidentialité (pour que ça reste entre la banque et le client), d’identification positive (pour que ça ne concerne QUE la banque et le client — tout autant que la banque a besoin de savoir que le client est réellement le client et non pas un escroc, le client a besoin de savoir que la banque est bien la banque et non pas un hameçonneur) et de traçabilité (en cas de problème ou simplement d’audit, sans compter ce qui est requis par la réglementation). Et toutes ces conditions sont raisonnablement remplies par les moyens mis en oeuvre actuellement, au point où les banques font tout pour décourager les clients d’avoir recours à un caissier en chair et en os…

Mais dans le cas d’une élection, quels sont les besoins ? Ils ne sont pas du tout les mêmes que ceux d’une banque.

On a aussi besoin de confidentialité (car le vote est secret), d’identification positive (pour éviter les votes frauduleux), mais pas de traçabilité (car le vote est secret). Au contraire, il faut que le suffrage exprimé cesse d’être retraçable dès le moment où il est déposé dans l’urne. De plus, il doit y avoir un certain degré de transparence (qui s’arrête, bien sûr, au secret du vote) pour garantir à tout observateur que les électeurs qui votent sont bien habilités à voter, que leur vote est bel et bien comptabilisé et qu’il demeure complètement secret.

Un système éprouvé

Ce sont des conditions qui se trouvent en conflit avec les autres, mais avec lesquelles le système actuel n’a absolument aucun problème. Pour rappel, une fois l’électeur légitime identifié, on lui remet un bulletin de vote initialé par le scrutateur et muni d’un talon détachable numéroté ; une fois ce bulletin rempli, la correspondance du numéro sur le talon avec celui de la souche demeurant sur le carnet permet de garantir qu’il s’agit bel et bien du bulletin remis à l’électeur et non pas d’un « télégramme » ; on retire alors le talon avant de mettre le bulletin dans l’urne, ce qui stoppe à ce moment la traçabilité du bulletin et garantit ainsi le secret du vote.

Mieux encore, les opérations sur papier peuvent être suivies et surveillées par absolument n’importe qui avec un minimum d’explications, au contraire de procédés implantés sur ordinateur qui est une boîte noire dont le fonctionnement demeurera opaque, même aux plus grands spécialistes, pour la simple raison qu’il est impossible de suivre en temps réel le fonctionnement d’un ordinateur du simple fait de sa vitesse.

La confiance du public est absolument essentielle dans le déroulement du scrutin, car il y va de la survie de notre système démocratique. Le fait que le système actuel est complètement traçable par des gens ordinaires compte beaucoup. L’introduction d’une boîte noire à n’importe quel point du traitement des suffrages rompt la traçabilité. Et que dire des blockchains à la mode, dont le fonctionnement est loin d’être évident (je crois en comprendre leur fonctionnement, mais je n’en suis pas sûr du tout — du moins, pas suffisamment sûr pour leur faire personnellement confiance, malgré mes années d’expérience).

Avec le vote électronique, jamais nous ne pourrons avoir la certitude absolue qu’une défaillance (voulue ou non) dans le système ne grèvera pas l’exactitude des résultats. Comment garantir qu’un système de vote électronique ne présente pas des résultats inexacts, non décidés à l’avance par je ne sais qui a les moyens de se « payer » un gouvernement fantoche ?

Pourquoi changer ?

Et pourquoi voudrait-on informatiser le vote ? Pour aller plus vite ?

Ça prend entre une et deux heures pour comptabiliser les votes (quoique… mon record, aux élections scolaires, a été de 30 secondes pour compter les 10 votes qui se trouvaient dans l’urne) pour chaque urne. En quatre heures, on a généralement 99,99 % des résultats.

Pour économiser de l’argent ? Certes, le système actuel a besoin de beaucoup de personnel. Mais 99 % du personnel ne travaille que le jour du scrutin. Et on a un scrutin tous les deux ans (sans compter les élections fédérales). Ce n’est pas comme si on avait une élection chaque semaine…

Et là, je ne parle que du personnel ; qu’en serait-il de la dépense pour développer un système sécuritaire et fiable qui ne risquerait pas de miner la confiance du public ?

Pour augmenter le taux de participation ? Comme on le dit, « les absents ont toujours tort ». Il est vrai que le bas taux de participation peut être alarmant. Mais il est loin d’être garanti que l’introduction de gadgets attirera plus de monde. Non, avant de faire l’effort immense d’implanter le vote par Internet, on pourrait rendre le vote obligatoire, comme en Belgique et en Australie.

Le vote électronique est une « solution » de technophile à la recherche d’un problème qui peut être bien mieux réglé autrement.

12 commentaires
  • Marc Tremblay - Abonné 13 janvier 2018 06 h 24

    Vive le vote par Internet

    J'ai voté à quelques reprises par Internet lors de congrès à la chefferie de partis politiques. Cela n'a causé aucun ptoblème de tracabilité de mes votes.

    • Pierre Robineault - Abonné 13 janvier 2018 14 h 44

      Tout un argument que le vôtre!
      Et j’imagine que seuls les membres de votre parti, bien connu à ce sujet, avaient été invités à voter. Et vous croyez que ce procédé serait tout aussi efficace au niveau fédéral canadien? Du « coast to coast » ou d’une mare à l’autre, si vous le préférez.
      Vous croyez peut-être aussi que absolument tous les canadiens possèdent un équipement nécessaire à l’accès à l’internet? Et qu’ils lui font entièrement confiance?
      Tout comme les « J’AIME » de Face de bouc », peut-être?

  • Jean Lacoursière - Abonné 13 janvier 2018 07 h 37

    Les élections bling-bling

    Merci d'avoir pris le temps d'écrire cette lettre.

  • Jean Lapointe - Abonné 13 janvier 2018 07 h 41

    On doit apprendre à devenir démocrate

    « Il est vrai que le bas taux de participation peut être alarmant. Mais il est loin d’être garanti que l’introduction de gadgets attirera plus de monde.» (Marc Dufour)

    Ce n'est pas par des gadgets qu'on doit essayer d'élever le taux de participation aux élections, c'est par l'éducation.

    Si ce taux est aussi faible est-ce que ce n'est pas parce que bien des gens ne se sentent pas responsables de leur avenir, est-ce que ce n'est pas parce qu' ils n'ont pas compris l'importance de la démocratie.

    On ne naît pas démocrate. On doit apprendre à le devenir et cela doit se faire d'abord à la maison bien sûr, à l'école par la suite, dans son milieu de travail et dans sa vie de tous les jours.

    Ce qui m'apparaît important ce n'est pas de tenter d'inculquer aux gens qu' ils doivent voter par devoir mais de tenter de les convaincre de l'importance de voter.

    Pour qu'une démocratie fonctionne aussi bien que possible il faut des partis politiques, une presse libre et une population aussi instruite que possible et le mieux éduquée possible et qui se renseigne. Des progrès sont toujours possibles.

    Donc, d'après moi, ce sont les parents, l'école, les médias, les partis politiques, les gouvernements etc qui ont un rôle à jouer pour augmenter le taux de participation aux élections pas les gadgets.

    Il m'apparaît important que voter demande un effort, une démarche qui implique que l'on est convaincu de l'importance de voter pas parce qu' on nous dit qu'il faut voter. Et c'est cela qu'il faut travailler à éveiller au sein de la population.

    Il y a bien sûr des gens qui n'ont pas confiance dans la démocratie mais d'après moi ils ont tort.

  • Daniel Pascot - Abonné 13 janvier 2018 09 h 04

    à l'abri des pressions dans l'isoloir

    Roberto Di Cosmo, professeur d'informatique et promoteur du logiciel libre, s'est toujours pour diverses raisons, dont font partie celles évoquées ici, opoosé au vote électronique. Il en ajoutait une autre l'isoloir qui concerne le vote par internet: comment s'assurer que le votant ne subit pas de pression au moment du vote. Il utilisait l'image du pistolet sur la tempe.

  • Jean Richard - Abonné 13 janvier 2018 10 h 05

    Une proie facile

    Le secteur publique, où la politique joue un grand rôle, est une proie facile pour les vendeurs de toutes espèces, et plus particulièrement des vendeurs de technologie.

    C'est d'autant plus facile pour ces vendeurs que celui ou celle qui prend la décision au nom du client, le public, n'y connaît pas grand chose.

    Au rytnhme où on se laisse entraîner par la puissante industrie de l'informatique et des technologies connexes, on pourra avant longtemps affirmer que ce ne sont plus nos élus qui gouvernent, ces derniers se laissant gouverner par des non-élus. On est en face d'un dérapage de la démocratie dont peu de gens s'inquiètent.