De la cigarette au théâtre

«Ce que je propose? Que les scènes de théâtre bénéficient d’un statut particulier. Une zone d’exception qui permet de présenter le monde tel qu’il est. Avec des fumeurs, oui», écrit Isabelle Hubert.
Photo: iStock «Ce que je propose? Que les scènes de théâtre bénéficient d’un statut particulier. Une zone d’exception qui permet de présenter le monde tel qu’il est. Avec des fumeurs, oui», écrit Isabelle Hubert.

Il y a quelques jours, Le Devoir a publié la nouvelle que notre production Le cas Joé Ferguson, au Trident, a été condamnée à payer 682 $ parce qu’une comédienne y fumait une cigarette.

Parfait, me suis-je dit. Ouvrons le débat. Discutons. Je précise — parce que ça semble important — que je ne suis pas l’amie des compagnies de cigarettes. Je suis non-fumeuse et ma famille maternelle (ainsi que ma propre mère) a été décimée par le cancer du poumon. Voilà pourquoi il est quand même ironique que je me trouve à défendre le droit de fumer au théâtre…

La nouvelle — divertissante à souhait, avouons-le — a créé un certain buzz. Tous les médias en ont parlé. Il y a eu plein de partages. Plein de pouces. Plein de commentaires vitrioliques. Et, selon le cours naturel d’un buzz médiatique, vingt-quatre heures plus tard, on est passé à autre chose.

[…]

Donc, si je comprends bien, c’est une chose réglée et admise : nous n’aurons plus le droit de fumer sur les scènes du Québec (il paraît qu’au TNM, ils ont retiré les cigarettes dans Vu du pont !). Revenons quelques instants sur les événements.

Au départ, il y a, dans la pièce, le personnage de Valérie. Une chanteuse d’opéra dont la carrière est détruite par une tumeur aux cordes vocales. Elle est forcée de retourner vivre dans son village natal, devient secrétaire d’une école primaire et, par la bande, complice d’un meurtre. Son silence — comme celui de tous les villageois — est crucial dans l’intrigue. Avec Jean-Sébastien, le metteur en scène, nous avons imaginé qu’elle fumerait comme une cheminée. Comme une désespérée. Comme une loque. Parce qu’elle est rongée par la culpabilité et qu’elle sabote ce qui lui reste de voix. La cigarette est le symbole de sa souffrance et l’arme de sa destruction.

Valérie Laroche est la comédienne qui joue le rôle de Valérie. Elle est non-fumeuse. Comme les trois autres comédiens. Comme toute l’équipe. On envisage la possibilité d’utiliser une fausse cigarette — un tuyau de plastique avec un bout rouge qui fait de la vapeur d’eau —, mais comme la pièce a une facture hyperréaliste, on y renonce, convaincus que les spectateurs vont tout de suite remarquer le subterfuge (c’est le genre de chose qui enlève de la crédibilité à tout le spectacle et qui risque de nous attirer de mauvaises critiques !). Nous décidons qu’elle fumera des cigarettes aux herbes, moins nocives et moins désagréables pour une non-fumeuse.

Elle fume une seule cigarette pendant la pièce, à trois moments différents.

Le soir du 23 novembre, deux inspecteurs se présentent donc dans les loges après avoir assisté à la pièce et pris des photos du crime. Ils ont un ton cassant, à la limite de l’intimidation. Ils nous expliquent qu’ils ont reçu une plainte d’une personne asthmatique, nous posent beaucoup de questions, demandent les coordonnées de Valérie, Steven Lee et Jean-Sébastien, réquisitionnent un échantillon de cigarettes. Ils demandent quelle est la justification artistique de ce choix et nous assistons à cette scène absurde où je raconte la déchéance du personnage de Valérie à deux inspecteurs aux bras croisés qui n’aiment pas le théâtre (ils nous l’ont dit !!!). Manifestement, ils pensent que nous avons fomenté délibérément ce geste criminel pour assouvir notre dépendance à la cigarette. Ils reviendront d’ailleurs le lendemain fouiller le Grand Théâtre pendant trois heures à la recherche de preuves supplémentaires (et, qui sait, d’un fumoir illicite ?). Ce soir-là pourtant, ils partent en laissant planer un doute inquiétant sur l’issue de l’affaire. Mais nous serons fixés dès le lendemain : 682 $ d’amende.

[…]

Maintenant, pourquoi suis-je indignée ? Pourquoi cela m’apparaît-il complètement inapproprié, démesuré, surréaliste ?

À ceux qui disent que la loi, c’est la loi — la même pour tous —, je dis : faux. Beaucoup de lois ont des zones de tolérance, des espaces discrétionnaires qui, selon le contexte, offrent une interprétation beaucoup plus souple. La loi nous interdit partout et en tout temps de nous casser la gueule les uns les autres. Or, c’est toléré au hockey. La loi nous interdit de nous mettre nus dans des espaces publics. Or, c’est toléré dans les bars de danseuses. La loi nous demande de ne jamais rouler au-dessus de 100 km/h. Or, sur l’autoroute, on tolère jusqu’à 117. Je pourrais continuer longtemps…

À ceux qui disent que la cigarette, c’est dangereux, je dis : come on !!!!! UNE CIGARETTE SANS NICOTINE dans une salle hyperventilée grande comme trois terrains de football !!! Amenez-moi le spécialiste qui affirmera sans rire que la fumée secondaire de cette cigarette sans nicotine augmente de façon significative les chances d’avoir le cancer pour les spectateurs !!! Nous sommes exposés à bien davantage de produits toxiques en allant chercher notre voiture dans un stationnement souterrain.

À ceux qui disent qu’il faut cesser de présenter la cigarette de façon positive, je dis : allez relire le paragraphe qui explique notre choix artistique. De toute manière, le théâtre n’est pas une publicité. Ce n’est pas parce qu’on y présente une cigarette, un viol, un meurtre ou la débilité humaine qu’on en fait la promotion !!!

À ceux qui disent qu’il faut cesser de normaliser la cigarette en la présentant dans les oeuvres, je dis : OMG ! C’est sans doute la chose la plus effrayante qui a été dite à ce sujet. Ça laisse entendre qu’il faudrait carrément cacher cette cigarette que nous ne saurions voir, en dépit du fait qu’elle existe et qu’elle soit légale. Ne jamais la montrer, qu’elle soit en plastique, aux herbes ou en vrai. C’est carrément de la censure ! C’est carrément du déni ! […]

La bêtise humaine se manifeste de mille manières. L’application rigide et sans nuance d’une loi mène à des dérives. C’est du déjà vu.

Ce que je propose ? Que les scènes de théâtre bénéficient d’un statut particulier. Une zone d’exception qui permet de présenter le monde tel qu’il est. Avec des fumeurs, oui.

Je propose qu’un message soit diffusé au début de la pièce pour que les personnes que ça pourrait indisposer aient le temps de quitter la salle et de se faire rembourser.

Simple, efficace, respectueux.

15 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 12 décembre 2017 02 h 09

    Écran de fumée

    En un seul clic, j'ai retracé sur mon navigateur la liste des 10 meilleurs "cigar lounges" à Montréal.

    La tolérance? Il suffit d'y mettre le prix.

  • Jean Lacoursière - Abonné 12 décembre 2017 07 h 10

    Proposition insuffisante

    Parfait, ouvrons le débat, discutons.

    Je commence par dire que le récit que fait l'auteure du comportement des inspecteurs montre des gens pas fins pantoute. Avant de donner une amende de 682 $ à des gens (le monde du théâtre) qu'on sait ne pas rouler sur l'or, ils auraient dû commencer par un simple avertissement, sans amende.

    Maintenant, au sujet de la proposition de l'auteure.

    Si une personne ne tolère pas la fumée de cigarette, un remboursement suite à un message au début de la pièce est irrespectueux. Les gens planifient leur soirée. Le théâtre remboursera-t-il la gardienne? Ce message devrait être transmis au moment de la décision d'acheter les billets de la pièce pour qu'une personne sache qu'il y aura de la fumée de cigarette dans la salle.

    Alors, qu'est-ce qui fait le plus peur: la peur que des critiques médiocres se moquent d'une fausse cigarette, ou celle de vendre moins de billets parce que des personnes pourraient vouloir éviter d'être exposé à de la fumée secondaire?

    Par ailleurs, l'auteure donne l'exemple d'une seule cigarette consommée dans une salle "grande comme trois terrains de football". (Je me questionne sur cette comparaison.) Qu'est-ce qui empêcherait, avec la proposition de l'auteure, d'avoir une pièce où les acteurs fument beaucoup dans une très petite salle de théâtre?

    Autre question: la liberté de faire fumer des acteurs pourrait-elle inflencer la sélection des acteurs pour une pièce, peut-être au détriment d'acteurs refusant de fumer? Voilà qui serait une discrimination subtile envers ceux ayant fait le choix de ne pas volontairement injecter de la fumée dans leur poumons, en sus de la pollution atmosphérique respirée involontairement dans le stationnement sousterrain.

    • Lucien Cimon - Abonné 12 décembre 2017 10 h 17

      C'est vrai, ça par exemple!
      Si ce n'est pas assez de fendre les cheveux en quatre, on peut toujours essayer de les fendre en huit.
      Je compte sur vous.

    • Jean Roy - Abonné 12 décembre 2017 10 h 28

      L’auteur a transmis une série d’arguments d’importance plus ou moins grande et s’est forcément un peu éparpillée. Chacun de ces arguments peut faire l’objet de discussions, objections, réfutations. Votre intervention me semble négliger les questions essentielles du débat, à savoir...

      Les excès bureaucratiques concernant l’application d’une loi, si bénéfique et si nécessaire soit-elle à la santé publique...

      Et l’espace de large liberté que le théâtre doit posséder, afin de pouvoir offrir sa représentation de la réalité.

      En ce sens, je trouve que la proposition de l’auteure devrait être explorée plus sérieusement. Malheureusement, comme elle le dit elle-même, le buzz est sans doute déjà passé...

  • Jean Lacoursière - Abonné 12 décembre 2017 07 h 11

    Proposition insuffisante (suite)

    Enfin, la comparaison faite par l'auteure avec le laisser-aller de l'arbitrage au hockey est boiteuse, car les bagarres y sont punies (bien que pas suffisamment) et sont de moins en moins nombreuses dans les matchs de la LNH. Pourquoi? Parce que la société en général n'accepte plus cette violence et parce que l'effet nocif des commotions cérébrales sur la santé à long terme des joueurs est maintenant démontrée.

    Les temps changent... .

    • Hermel Cyr - Abonné 12 décembre 2017 16 h 36

      Les temps changent...

      A vous lire, pas pour le mieux semble-t-il .

    • Christian Labrie - Abonné 12 décembre 2017 20 h 30

      On pourrait, et on devrait peut-être, porter plainte au criminel pour voie de faits quand il y a une bataille sur la patinoire.

  • Gilbert Turp - Abonné 12 décembre 2017 07 h 16

    Représentation et expérience

    Le théâtre a une dimension d'art de représentation, mais dans le meilleur des cas, il fait vivre à ses artisans - comme à son public - une réelle expérience, le plus souvent au moyen d'une profonde émotion.

    Réduire le théâtre à une simple question de représentation conduit à cette aberrante affaire, d'une bêtise inhumaine.

    L'art n'est pas une pub !

    • Jean Lacoursière - Abonné 12 décembre 2017 09 h 15

      Je seconde votre commentaire.

  • Jacques-Olivier Brassard - Abonné 12 décembre 2017 11 h 08

    Dangereux virus

    Citation :

    « Ainsi commence le fascisme. Il ne dit jamais son nom, il rampe, il flotte, quand il montre le bout de son nez, on dit : C'est lui ? Vous croyez ? Il ne faut rien exagérer ! Et puis un jour on le prend dans la gueule et il est trop tard pour l'expulser. »
    Françoise Giroud

    • Marc Therrien - Abonné 12 décembre 2017 21 h 09

      Et ainsi, il est possible que le fascisme en vienne à être désiré par la Vox populi Vox dei avant d'être imposé par un dictateur.

      Marc Therrien