Projet de loi 62: l’urgence et la confusion ne font pas bon ménage

Le projet de loi n’aidera pas les citoyens à donner un sens aux processus migratoires, pas plus qu’il ne pourra constituer un fondement solide sur lequel bâtir une réelle politique du vivre-ensemble pour la société québécoise, estime l'auteur. 
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Le projet de loi n’aidera pas les citoyens à donner un sens aux processus migratoires, pas plus qu’il ne pourra constituer un fondement solide sur lequel bâtir une réelle politique du vivre-ensemble pour la société québécoise, estime l'auteur. 

Disons-le d’entrée de jeu : le projet de loi 62 poursuit des objectifs confus que le gouvernement peine à expliquer. Ce n’est pas de bon augure. Cela ne veut pas dire que la réaction des médias et des élites du Canada anglais à l’égard du Québec est justifiée. Et cela ne veut certainement pas dire que la surenchère du Parti québécois nous mènerait plus loin, bien au contraire. En fait, on a l’étrange impression que tout le monde a tort.

Dans ce contexte, il semble opportun de placer le débat dans une perspective plus large, puisqu’il est symptomatique des problèmes associés à l’immigration, à l’intégration des nouveaux arrivants et au vivre-ensemble au Québec et ailleurs. La confusion des genres, l’instrumentalisation des enjeux à des fins électorales et, surtout, la difficulté pour les citoyens d’évaluer les conséquences et de donner un sens aux processus migratoires sont tous des phénomènes que l’on observe actuellement dans les sociétés occidentales. Sans grande surprise, la polarisation sociale et politique est à l’avenant.

Dans le cas du Québec, il y a d’un côté ceux pour qui la neutralité de l’État, le principe de laïcité et l’égalité hommes-femmes sont potentiellement en danger et ne peuvent être protégés que par des actions législatives et gouvernementales fortes et d’application générale. Cette position peut reposer sur un calcul politique bête, voire dangereux, indiquant que le contexte actuel permet de mobiliser une part significative de l’électorat en divisant sur la base de la religion.

Toutefois, cette position peut aussi reposer sur la croyance qu’il est légitime pour un État de légiférer sur la base d’un principe général, même si le problème ne se présente pas nécessairement avec une grande acuité au moment de légiférer. Autrement dit, on légifère avec l’objectif de prévenir des problèmes potentiels. Concrètement, on peut mentionner le 87 % d’appui à l’égard des objectifs de la loi. Il apparaît hasardeux, dans une démocratie libérale, d’affirmer que 87 % des citoyens ont tort. La situation se complique lorsqu’on considère la recherche dans le domaine des politiques publiques, qui a montré que les citoyens peuvent changer leurs attitudes lorsque la perception d’un enjeu passe d’une conception abstraite (services publics donnés et reçus à visage découvert) à une conception plus concrète (les transports en commun, les librairies). Que reste-t-il de ce 87 % lorsqu’on apporte les nuances nécessaires et que l’on met en lumière les difficultés d’application d’une telle loi ?

Multiculturalisme

Pour l’autre camp, le racisme et la discrimination (systémique), la peur injustifiée des populations majoritaires et le non-respect de la liberté de religion sont les réels problèmes associés à l’intégration et au vivre-ensemble. Aller toujours plus loin dans la reconnaissance et l’acceptation, aller toujours plus loin dans le « multiculturalisme », est la seule solution possible. Pour protéger les membres les plus vulnérables des différents groupes et pour s’assurer du respect des grandes normes sociales, des lois existent. Cette position peut reposer sur la croyance que la reconnaissance et l’acceptation sont les piliers de l’accueil, de l’intégration et du vivre-ensemble, ce qui, évidemment, est tout à fait légitime.

Toutefois, cette position n’est pas exempte de problèmes. Elle peut aussi s’appuyer sur différentes formes d’instrumentalisation. La réaction du Canada anglais à l’égard du projet de loi, importante pour plusieurs Québécois, est à cet égard éloquente. La tendance au Canada anglais à utiliser le Québec, ou parfois nos voisins du sud, pour se comparer avantageusement n’est pas nouvelle. Cela permet de renforcer une certaine conception de l’identité canadienne qui serait ouverte, tolérante, etc., lorsque comparée à d’autres. Quoi qu’il en soit, traiter les Québécois de racistes ne fait certainement pas progresser le débat et ne rend pas justice à la complexité des enjeux auxquels nous faisons face.

Une chose est sûre, le projet de loi libéral, dans sa forme actuelle, n’aidera pas les citoyens à donner un sens aux processus migratoires et à leurs conséquences, pas plus qu’il ne pourra constituer un fondement solide sur lequel bâtir une réelle politique du vivre-ensemble pour la société québécoise. En matière de choix politiques, l’urgence et la confusion ne font jamais bon ménage.

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8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 28 octobre 2017 00 h 46

    Un exemple flagrant de racisme!

    J'aimerais clarifier cette idée de racisme. Qui est raciste exactement? La personne qui s'enferme dans une "tente" ou dans un "niqab" pour démontrer son aversion et son mépris pour les valeurs de la société d'accueil n'est pas raciste? Une personne qui couvre le visage comme une barrière à la communication n'est pas raciste? Une personne qui se tourne le dos à la société dans laquelle elle vit n'est pas raciste? Comment définissez-vous le racisme? Il me semble que le comportement de ces femmes intégristes qui portent la burqa est un exemple flagrant du racisme!

    • Michel Bouchard - Abonné 28 octobre 2017 10 h 42

      Le racisme est une idéologie qui considère que certaines personnes sont supérieures à d'autres et peut entraîner une attitude d'hostilité à l'égard de cetaines personnes.(...)

      Vous avez raison de demander qui est raciste.Si une personne se cache derrière un foulard et refuse une communication , prétextant ses croyances religieuses, cette personne se croit supérieure, donc elle est raciste.

      Si la personne portant cette ''tente'' tourne le dos à la société dans laquelle elle vit et qui l'accueille,c'est une attitude d'hostilité, donc du racisme. Mais tout cela fait partie d'un courant politique intégriste et il ne faut pas que ce courant s'implante en Occident.

  • Michel Lebel - Abonné 28 octobre 2017 08 h 09

    Absence de bon pilote!


    Le débat autour de la loi 62 est devenu essentiellement électoral, sinon électoraliste. Toujours la vielle ritournelle identitaire. Le gouvernement n'avait pas et n'a toujours pas un Claude Ryan pour piloter et mener à bon port un sujet aussi complexe. J'ajoute que le gouvernement a trop laissé traîner les choses. Et tout ce qui traîne finit par mal tourner! C'est la vie!

    Michel Lebel

  • Cyril Dionne - Abonné 28 octobre 2017 08 h 28

    La pratique des droits naturels et la loi 62

    Selon un dernier sondage, plus de 68% des Canadiens appuient le projet de loi 62 du Québec même si celui-ci est imparfait et contradictoire. En fait, ils voudraient la même chose chez eux avec un certain peaufinage. Si la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui par la pratique des droits naturels de chaque homme et femme, il ne devrait avoir aucune frontières que celles qui assurent aux autres membres de la société les mêmes droits. Idem pour l’égalité hommes-femmes.

    Ceci étant dit, avoir une croyance et l’exprimer est un droit, la critiquer l’est tout autant. Et cette croyance ne doit pas brimer celle des autres sur la place publique. Ne pas être confronté aux signes ostentatoires dans la sphère étatique l’est aussi. C’est à visage découvert qu’on donne ou reçoit des services étatiques. Point à la ligne. Critiquer une idéologie politico-religieuse (religion) peuplée d’irrationalité est aussi un droit.

    Les croyances personnelles dans des entités extraterrestres peuvent engendrer un système de pensée irrationnel qui n’est pas basé sur la raison et l’expérimentation. Souvent, les adeptes des religions monothéistes refusent d’accepter des vérités qui sont pourtant claires et limpides. Oui, le système de religions organisées est réciproque à l’homophobie et au sexisme envers les femmes et pas seulement des les pays en voie développement. Et attention à ceux qui essaient de faire appliquer des lois (charia) qui sont tirées directement de leur livres qui datent de l’âge de bronze.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 28 octobre 2017 09 h 38

      Il y a dans toute société civilisée des Codes implicites de comportement et d’habillement qui assurent la sérénité des rapports sociaux.

      Des accommodements raisonnables peuvent être accordés pour faciliter la vie en société des personnes ayant des handicaps physiques permanents ou transitoires, des femmes enceintes, des vieillards, handicaps qui n’ont pas été librement choisis.

      Mais il n’y a pas lieu d’accorder quelque accommodement que ce soit pour des motifs religieux dans l’espace public.

      Il nous faut une Charte de la laïcité pour que cessent les dérives. Avec la religion à la maison, la vie en société sera plus simple et moins encline aux antagonismes.

      Dans toute cette affaire, la couleur de la peau ou la race n’ont aucun rapport. Ce sont les comportements qui font problème.

    • Jacques Tremblay - Abonné 28 octobre 2017 13 h 17

      «Mais il n’y a pas lieu d’accorder quelque accommodement que ce soit pour des motifs religieux dans l’espace public.»

      Entièrement d'accord avec monsieur Saint-Arnaud. Une loi qui ne vise que le voile passe à côté du problème plus général des diverses demandes d'accommodement. Ce qu'il faut c'est une loi qui affirme clairement la laïcité d'un État qui ne reconnaît pas la suprématie de Dieu dans les affaires humaines comme le fait la constitution du Canada. Cette loi devrait aussi dire clairement qu'au Québec il n'existe aucun droit à quelque accommodement que ce soit pour des raisons religieuses. Voilà qui serait clair pour tout le monde. Deux articles seulement.

      Pour ce qui est du voile des musulmans intégristes, il faut une autre loi, une loi qui assurerait qu'aucune femme, jeune fille, fillette ne soit obligée par un mâle de la communauté de le porter. Ce sont les hommes musulmans conservateurs qui doivent être d'abord et surtout visés.

  • Marc Therrien - Abonné 28 octobre 2017 15 h 13

    Nommer ses préoccupations pour traiter la résistance au changement


    Si « en matière de choix politiques, l’urgence et la confusion ne font jamais bon ménage », celles-ci sont pourtant de bonnes partenaires quand on veut manipuler par les émotions. La résistance au changement non désiré est normale. On a beau éviter d’essayer de bien nommer et circonscrire le problème de peur d’être taxé d’islamophobie, on sent bien quand même qu’on est en présence d’émotions négatives comme la peur ou l’aversion qui supplantent le désir d’aller vers l’autre, constituant ainsi des obstacles au progrès social souhaité. Il faudra bien arriver à les nommer un jour pour qu’on puisse les traiter. Pour ce faire, on pourrait adoucir le propos en parlant de préoccupation. La question du nombre de femmes portant le voile intégral dans l’espace public est la préoccupation actuelle. L’évaluation qui le situe entre une dizaine et une centaine, qui fait que d’aucuns pensent qu’il n’y a pas encore de quoi s’énerver, est contestée, mais on n’en a pas d’autres à proposer. Pour les plus inquiets, qui en parlent par exemple en utilisant les analogies du cheval de Troie ou du cancer qui commence par une cellule malade, il ne faut pas attendre qu’elles deviennent 100 000. Il n’en demeure pas moins que dans la gestion des risques de même que celle de nombreuses peurs irrationnelles de l’humain génératrices d’anxiété, le calcul de la prévalence ou de la probabilité d’un phénomène demeure une des stratégies premières dans le contrôle cognitif de ses émotions permettant de mieux raisonner le problème pour s'orienter vers un choix.

    Marc Therrien

  • René Pigeon - Abonné 29 octobre 2017 19 h 38

    Identifier durant la prestation de services publics ne découragera pas les méfaits ; laisser la puissante culture médiatique nord-américaine faire son œuvre assimilatrice :

    Félicitation. Votre grille d’analyse caractérisée par les expressions « il y a d’un côté ceux … Toutefois, cette position … Pour l’autre camp, … Toutefois, …» permet de traiter les pour et les contre avec équilibre.

    Certes « les difficultés d’application d’une telle loi » établissent les limites de cette solution. D’ailleurs, les difficultés d’application limitent n’importe quelle solution, sauf si on adopte le laisser-faire.

    S’appuyant sur la charte fédérale, le gouvernement et les cours de justice font le pari qu’interdire le port du voile au fin d’identification durant la prestation de services publics ne découragera pas les méfaits comme le meurtre de filles et de femmes par un homme (comme Shafia l’a fait). Toutefois, « la seule solution possible » ne sera pas « la reconnaissance et l’acceptation », car le multiculturalisme encouragera la perpétuation des comportements sectaires, notamment chez ceux qui imposeront à leurs enfants de marier un conjoint satisfaisant les critères traditionnels. Le gouvernement fédéral et la population du Canada anglais font confiance à deux solutions éprouvées à leurs yeux : 1- laisser les enfants comprendre par eux-mêmes qu’ils ont intérêt à quitter le groupe d’appartenance qui réduit leur intégration à la société et la pleine jouissance de leurs droits et libertés, une solution pratiquée en Occident depuis des siècles avec un certain succès ; 2- laisser à la puissante culture médiatique nord-américaine le temps de faire son œuvre assimilatrice. La question maintenant est de savoir si ces solutions auront le même succès avec l’avènement de la société numérique et des déplacements aériens bon marché.