Le sens de l’histoire au Québec

Des joueurs de l’équipe de football de l’école Louis-Joseph-Papineau ont poussé un char allégorique au thème sportif.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Des joueurs de l’équipe de football de l’école Louis-Joseph-Papineau ont poussé un char allégorique au thème sportif.

Lorsque je suis sortie de chez moi pour aller faire un tour au défilé de la Fête nationale à Montréal, j’ai, comme plusieurs, été saisie d’un immense malaise en voyant de jeunes Noirs poussant les chars sur lesquels paradaient en souriant des artistes blancs, et ce, sur plusieurs tableaux, de l’ouverture à la fermeture du défilé.

Comme Québécoise noire, j’y ai vu tout de suite une illustration douloureuse de la place trop souvent occupée par les Noirs dans la société québécoise de 1608 à nos jours, de l’esclavage formel au racisme systémique inavoué.

Ces inégalités historiques et contemporaines étaient représentées à merveille dimanche, en pleine rue Saint-Denis. En toute candeur, dans la joie, l’allégresse et l’aveuglement collectif. Disons que ça ne donne pas le coeur à la fête.

Très vite, les organisateurs se sont dégagés de toute responsabilité et ont cherché à donner tort aux milliers de personnes sur les réseaux sociaux qui voyaient, comme moi, dans ces images un rappel de l’esclavage et de la colonisation. Il serait « malhonnête de nous prêter des intentions », a déclaré Maxime Laporte, président du comité organisateur des fêtes de Laval et de Montréal — alors que les commentaires ne tombaient pas dans le procès d’intentions. Les jeunes « n’ont pas été choisis en fonction de la couleur de leur peau », renchérit-on sur le site Web de l’organisation.

Plutôt, la participation des jeunes au défilé aurait été convenue à la suite d’un don des organisateurs de la Fête à l’école publique Louis-Joseph-Papineau, en manque de financement et — car ? — largement fréquentée par des élèves racisés.

Leur bénévolat a donc été acheté, voilà qui est rassurant. Il aurait apparemment été farfelu de soutenir financièrement ces jeunes tout en leur offrant une place qui représente leur pouvoir de faire avancer la société, et non pas le défilé. C’est pour être écoresponsables, ajoute-t-on encore. Comme il est heureux que l’on puisse reproduire les inégalités sociales sans émettre trop de gaz à effets de serre !

Ce qui frappe le plus durement dans les réactions de ces responsables, c’est le refus de faire une lecture des symboles chargés d’un sens historique qui saute pourtant aux yeux d’une grande part du public. Ce refus de l’analyse tend même vers une culpabilisation des spectateurs qui auraient osé « voir les couleurs » des gens en haut et en bas des chars. « Honte à vous qui voyez le passé partout et refusez de tourner la page ! » lance-t-on du haut de son confortable daltonisme social à propos d’un événement dont le but principal est, ironiquement, le rappel de notre passé collectif, tableau par tableau.

Histoire plurielle

Ce qu’on nous dit ici, c’est que l’histoire du Québec qui mérite d’être rappelée au public en cette fête nationale doit à tout prix exclure l’histoire des Noirs du Québec. Parce qu’avec ce sens de l’histoire-là, attention, on verrait que la « couleur » influe encore sur nos hiérarchies, dans nos parlements comme dans nos événements culturels. Comprendre l’histoire des Noirs, c’est voir plus clair dans ce qui s’est passé samedi dernier, mais aussi dans plusieurs iniquités sociales contemporaines, dont le financement inégal des écoles que fréquentent nos jeunes.

Je dénonce donc ce refus de voir pour ce qu’ils sont l’ensemble des symboles et des rappels historiques contenus de dans ce défilé tristement mémorable de la rue Saint-Denis, qu’ils aient fait l’objet ou non d’intentions explicites. Puisque la célébration de l’Histoire est l’objectif principal de la Fête nationale, on devrait être en droit de s’attendre à ce que ces organisateurs aient un sens développé de l’histoire plurielle de l’ensemble des Québécoises et des Québécois.

S’il y a un tel décalage entre les réactions au défilé sur les médias sociaux et celles des porte-parole, c’est que l’organisation a manqué de ce sens de l’histoire. Elle devra à l’avenir mieux représenter la métropole et prendre des décisions qui, à chaque étape de la planification des festivités, respectent et célèbrent la dignité de tous. On diminuerait ainsi les risques de gaffes symboliques majeures dans une journée qui, après tout, est justement une importante affaire de symboles.

À Montréal, une personne sur trois environ est racisée. On pourra applaudir au caractère inclusif de la Fête nationale quand cette diversité sera adéquatement présente et à l’honneur en haut des chars, dans les organismes partenaires, dans les instances, bref, partout. Pas avant.

28 commentaires
  • Jacques Tremblay - Inscrit 28 juin 2017 01 h 01

    N'est-il pas vrai qu'il y avait aussi à ce défilé au moins un char allégorique poussé par des blancs ou autres ethnies et qui portait aussi celui-là des personnes de couleurs? Quand on veut voir le mal on le trouve partout. Voilà tout un exemple où nous mènera la future commission Couillard sur le racisme systémique. Monter en épingle une situation qui n'existe pas n'est-ce pas ça aussi une forme de racisme systémique? À force de crier au loup à la moindre occasion ces organismes ne perdent-ils pas une bonne partie de leur crédibilité? C'est dommage car il y a certainement des problèmes réels cette fois à dénoncer.
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

    • Johanne St-Amour - Inscrite 28 juin 2017 09 h 01

      Parfaitement d'accord avec vous M. Tremblay.

      Le commentaire de Mme Nicolas est le pire que j'aie lu: elle suppute que les organisateurs ont acheté le bénévolat des jeunes! C'est infâmant!

      Comme je le mentionnais sous un autre article, personnellement je suis indignée qu'on s'emporte sur un événement qu'on a interprété plutôt que de voir l'intention d'inclusion de ces jeunes Noirs. ON choisit de dénaturer la réalité.

      Je suis également indignée que l'indignation n'ait pas été au maximum lors d'un autre événement récent, soit lors du Grand Prix où plusieurs groupes féministes dénoncent depuis plusieurs années l'esclavage sexuel, bien réel celui-là et malheureusement toujours d'actualité, que subissent des femmes. Quelle image ces groupes n'ont-ils pas montrée lors de cette manifestation et qui aurait pu toucher autant les coeurs?

      Le désir d'inclusion d'une personne comme Mme Nicolas est-il aussi fort qu'elle le prétend ou son désir s'arrête à trouver des coupables pour mousser son emportement?

    • Jean-Philippe Delorme - Inscrit 29 juin 2017 01 h 01

      -"Je dénonce donc ce refus de voir pour ce qu’ils sont l’ensemble des symboles et des rappels historiques contenus de dans ce défilé tristement mémorable de la rue Saint-Denis, qu’ils aient fait l’objet ou non d’intentions explicites."

      Avec vous de tout coeur Mme. Nicolas! Il n'y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

  • Yves Côté - Abonné 28 juin 2017 04 h 36

    !!!

    Madame Nicolas, vous vivez au Canada.
    "Au Québec !", me répondrez-vous ?
    Oui au Québec, bien sûr. Mais "au Québec" dans le Canada britannique... Canada qui s'est et se bâti sur une inégalité en valeurs qui destine ses populations anciennes à être faites de citoyens de seconde zone : eux Amérindiens, Inuits, Acadiens, Métis de l'ouest et francophones, ceux-là du Québec en premier puisse qu'ils sont encore un danger démocratique pour l'uniformisation culturelle canadienne grandissante.
    Alors, de grâce, ne suggérerez pas comme vous le faites ici que la triste et navrante affaire dont vous parlez puisse venir "de la place trop souvent occupée par les Noirs dans la société québécoise de 1608 à nos jours", alors que les faits historiques montrent que "l’esclavage formel" dont vous parlez n'a rien à voir avec les assises historiques de la société québécoise !
    SVP, ne participez pas comme le souhaite une certaine propagande canadienne regrettable, à une généralisation déformante de ce très condamnable et inhumain esclavage en "Amérique" en étendant ses normes partagées à nos propres acceptation et pratique sociales historiques.
    Non seulement cela ne nous culpabilisera-t-il pas, puisque nous n'avons pas en notre société ce qu'il faut pour endosser cette idée comme peuple mais par delà ce coup d'épée dans l'eau, vous discréditerez vos éventuelles prochaines prises de paroles...
    Oui, bien entendu l'esclavagisme existait en Nouvelle-France, mais avant de condamner la société des Canayens qui jusqu'en 1763 n'avait rien de britannique en valeurs tel ce l'était dans les anciennes colonies anglaises (les Treize Colonies et les territoires de l'ANB), bien au contraire d'ailleurs..., ayez je vous prie l'élémentaire prudence de noter que rien du nombre et du traitement des esclaves, qu'il furent Noirs ou Amérindiens, n'était à l'égale ni au comparable de ce qui existait ailleurs en Amérique.
    De même que depuis 1763, le Québec se trouve dans ce Canada qu'il ne cesse de déranger

    • Jean-Philippe Delorme - Inscrit 28 juin 2017 11 h 37

      Et quand bien même 'l'esclavage formel' (...?) ne serait pas le fait des Québécois, c'est pas une excuse pour "l'illustrer" (même accidentellement) dans le défilé de la fête nationale.

      Le début de la solution maintenant. On apprend que l'École Louis-Joseph-Papineau est sous financée : qu'on règle ça et qu'on les invite sur le char du défilé 2018 intitulé : Le Québec de demain.

    • Cyril Dionne - Abonné 28 juin 2017 17 h 26

      M. Delorme,

      Toutes les écoles publiques au Québec sont financées au même niveau, Si cette école en particulier est sous financée, donc a priori, toutes les écoles publiques au Québec sont sous financées.

      Vous voulez voir du racisme systémique? Sortez du Québec et allez faire un tour au ROC.

    • Jean-Philippe Delorme - Inscrit 30 juin 2017 00 h 12

      M. Dionne,

      "Toutes les écoles publiques au Québec sont financées au même niveau.", écrivez vous.

      Je veux bien vous croire et c'est là le problème car leurs élèves n'ont surement pas tous les mêmes besoins à Mtl-nord qu'à Outremont...

      En attendant ce n'est pas le ROC qui vient de se faire prendre 'les culottes à terre' une fois de plus avec ces images ; déjà que la lutte est inégale, en plus on se tire dans le pieds et on se fait passer pour une bande de réacs...!

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 28 juin 2017 04 h 36

    … ?!? …

    « À Montréal, une personne sur trois environ est racisée. » (Émilie Nicolas, Présidente / Québec inclusif, et initiatrice / Coalition)

    Vraiment ?

    Si on s’en tient au vocable utilisé, bêtement (A), on-dirait d'étonnement que les deux autres n’existent pas ou ne sont pas de la « race humaine » !

    De plus, et depuis notre arrivée dans le monde, avons constaté que tout Québec, celui dont on parle et incluant Montréal, proviendrait de …

    … ?!? … - 28 juin 2017 -

    A : https://fr.wikipedia.org/wiki/Race_humaine .

  • Pierre Desautels - Abonné 28 juin 2017 07 h 12

    Choisir ses batailles.

    "On devrait être en droit de s’attendre à ce que ces organisateurs aient un sens développé de l’histoire plurielle de l’ensemble des Québécoises et des Québécois."

    Madame Nicolas a raison sur ce point, car les symboles sont puissants et les organisateurs en ont échappé une, comme on dit. Mais il n'est pas sûr que pour le reste, elle vise juste et serve bien sa cause. Certes, il y a des problèmes réels de discrimination et de racisme, que ce soit systémique ou non, chez les minorités visibles. Mais pour le défilé, on ne peut porter un jugement si sévère sans voir l'ensemble de l'événement. Il faut parfois choisir ses batailles.

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 28 juin 2017 09 h 32

      @ M. Desautels,
      quels étaient les écrits de Mme Émilie Nicholas lorsqu'elle a vu les Québécoises entrer à l'Église avec un voile sur la tête ?
      Qu'elles ont été les réflexions de Mme Émilie Nicholas lorsqu'elle a appris que le premier ministre du Canada "John A. Macdonald" avait qualifié tous les Québécois de "tous les chiens du Québec" alors qu'ils intercédaient en faveur de Louis Riel ?

    • Jean-Philippe Delorme - Inscrit 28 juin 2017 11 h 50

      @ Mme. Ste-Marie,
      À chacun son métier et les veaux seront bien gardés. Quelle peut bien être la responsabilité des nouveaux arrivants (ou de Mme, Nicolas (sans h)) dans vos histoires? Elle s'occupe déjà du présent et de l'avenir...
      Et parce qu'on aurait été nous même objet de discrimination de la part des anglo-canadiens....? On est purs? On a l'droit de...? Quoi?

  • Jean Lapointe - Abonné 28 juin 2017 07 h 27

    Ils font le contraire de ce qu'ils disent

    « Honte à vous qui voyez le passé partout et refusez de tourner la page ! » lance-t-on du haut de son confortable daltonisme social à propos d’un événement dont le but principal est, ironiquement, le rappel de notre passé collectif, tableau par tableau.» (Emilie Nicolas)

    Si le but principal était le rappel de notre passé collectif c'était pour mieux faire voir que les choses ont bien changé et que des progrès énormes ont été réalisés.

    Mais on dirait qu'il y a des gens qui ne veulent pas les voir ces progrès et qui préfèrent plutôt rester accrochés au passé.

    Et au lieu de s'en réjouir tout en faisant remarquer que tout n'est pas encore parfait et au lieu de faire des propositions susceptibles d'améliorer davantage la situation, ces gens préfèrent l'aggraver en portant toutes sortes d'accusations dans l'espoir de nous donner mauvaise conscience.

    Ces gens-là ont tort. Au lieu d'encourager et de susciter une plus grande égalité de façon positive, ils font de la provocation et renforcent ainsi les divisions au lieu de travailler à les réduire.

    Cens gens-là auraient avantage à revoir leur façon de se comporter d'après moi s'ils veulent que nous les croyons sincères.

    Ils n'ont pas l'air de se rendre compte qu' ils provoquent le contraire de ce qu'ils prétendent faire.

    Il est dans leur tête le problème.

    • Jean-Philippe Delorme - Inscrit 28 juin 2017 11 h 53

      On nous sert le même genre 'sermon' en tant que souverainiste... Quand on voit 'toutes les belles réussites québécoises que le Canada a permises'...