Quand la radicalisation n’est pas celle qu’on attendait

Les Québécois se sont toujours interrogés sur leur identité.
Illustration: Tiffet Les Québécois se sont toujours interrogés sur leur identité.

Le monde a été choqué par les images en provenance du Québec. Un « attentat terroriste », pour reprendre l’expression du premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a frappé la Belle Province. Les victimes : des musulmans, Québécois, originaires de l’Algérie, de la Guinée, de la Tunisie et du Maroc. En quelques minutes, le meurtrier a fait voler en éclats notre idée de l’interculturalisme au Québec et le vivre-ensemble est ébranlé dans ses fondements. Comment en est-on arrivés là ?

L’interculturalisme québécois

Le Québec, à la suite de différents aménagements, a choisi le modèle de l’interculturalisme, qui est un pluralisme intégrateur « axé sur la recherche d’équilibres qui entend tracer une voie entre l’assimilation et la segmentation et qui, dans ce but, met l’accent sur l’intégration, les interactions et la promotion d’une culture commune dans le respect des droits et de la diversité» (L’interculturalisme. Un point de vue québécois, Gérard Bouchard, Boréal, 2012, page 51). Même si ce modèle est critiqué par des chercheurs et des chroniqueurs des médias, il rassemble les Québécois autour de l’idée de la préséance du caractère francophone de la société distincte (ou de la nation, selon Harper) qu’est le Québec.

Depuis les années 1960, dans le sillage de sa Révolution tranquille et de l’exposition universelle de 1967, le Québec s’est ouvert au monde, a accueilli des centaines de milliers d’immigrants, dont un bon nombre en provenance du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. La plupart de ces immigrants sont sélectionnés, entre autres, sur la base de leur francophilie. Mais les Québécois se sont toujours interrogés sur leur identité. « Qu’est-ce qu’être Québécois ? » est le titre d’un chapitre rédigé par un intellectuel renommé, Jacques Beauchemin, en 2003. Le sous-titre est encore plus illustratif : « Entre la préservation de soi et l’ouverture à l’autre ? »

Cette interrogation a cours ici depuis l’ouverture du Québec à l’international, mais s’est cristallisée avec les controverses sur les accommodements raisonnables entre 2006 et 2008. Sur la base d’anecdotes diffusées par les médias, les Québécois ont commencé à s’interroger sur la place de la religion, et particulièrement de la religion musulmane, dans l’espace public. Or la notion d’accommodement raisonnable fut avant tout un concept juridique que le citoyen ordinaire ne connaissait même pas avec la diffusion de multiples anecdotes sur les droits jugés déraisonnables dont jouissent les minorités. Si cette controverse a eu lieu sous le gouvernement libéral de Jean Charest, qui s’est fait fort de mettre le couvercle sur la marmite en n’appliquant pas les recommandations de la commission Bouchard-Taylor, une nouvelle controverse s’empara du Québec avec le projet de loi sur la charte des valeurs proposé cette fois-ci par le gouvernement du Parti québécois. Cette charte visait à défendre l’identité du Québec par le truchement d’un modèle laïque qui obligeait certaines femmes à se dévoiler le visage. Quelles sont les femmes qui auraient été touchées par une telle loi ? Nul besoin de répondre à cette question puisque, de l’aveu de ses proposeurs, cette loi ne vise aucune communauté spécifique…

De multiples formes

Il semble dès lors que les responsables politiques, quelle que soit leur orientation, utilisent la fibre identitaire en fonction de leurs calculs électoralistes. Au-delà de ces calculs mesquins, on semble oublier que des femmes et des hommes sont particulièrement touchés par les atermoiements et les volte-face des politiques. Que voulons-nous pour les enfants des immigrants au Québec ? Qu’ils se sentent exclus de la société québécoise ? Qu’on les considère comme des terroristes en devenir ? Ou comme des éventuels membres de gangs de rue ?

De telles perspectives contribuent à créer un climat de suspicion en risque de radicalisation. Pourtant, la radicalisation est multiforme, ne touche pas que le Québec, le Canada et la France, et elle n’est pas seulement le fait de musulmans djihadistes. Malheureusement, dans l’espace public, on soulève des questions sur le risque de radicalisation des immigrants musulmans. On s’interroge sur la nécessité de baisser le seuil d’admission des immigrants. Et depuis quelques jours, le Québec fait l’amère expérience d’une forme de radicalisation que bon nombre d’observateurs — excepté certains spécialistes et le Centre de prévention de la radicalisation, qui avait lancé une campagne — n’avaient pas envisagée, celle de l’extrême droite. Un contexte difficile au moment où le Québec tente de se rapprocher de l’Afrique, avec la présence remarquée du Québec lors du récent Sommet de la Francophonie à Madagascar.

Devant cet hiatus entre les discours dans l’espace public et l’apparente ouverture des gouvernements se trouvent des victimes. Et ces victimes sont malheureusement des Québécois d’origine africaine (maghrébine et subsaharienne), dont certaines ou leurs proches avaient quitté leur pays pour fuir les islamistes du FIS en Algérie (dans les années 1990) ou luttent présentement contre la radicalisation d’un Boko Haram qui cible lui aussi des musulmans. Plusieurs ont choisi le Québec comme terre d’accueil, souhaitaient y trouver un emploi à la hauteur de leurs compétences. Paradoxalement, ceux qui ont été fauchés avaient réussi leur intégration, mais il semble qu’ils ont été réduits simplement à leur apparence.

Les prochains débats édifieront sur les pistes qui seront choisies par les dirigeants politiques et les acteurs médiatiques du Québec. En d’autres termes, comment le Québec réussira-t-il à renforcer le vivre-ensemble et à éviter ainsi à notre société de se fracturer davantage ?

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14 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 8 février 2017 00 h 53

    Une Charte de laïcité s'impose.

    C'est une bonne idée de rappeler que les immigrants/immigrantes ont quitté leurs pays d'origine justement pour fuir le fanatisme, l'intégrisme et l'enfer des islamistes. En fin ils ont quitté pour s'échapper des tentacules des prédicateurs. lls pensaient venir ici dans un pays laïque pour échapper le dogmatisme de la religion. Il faudrait que l'État québécois interdît les messages de haine contre les mécréants et les infidèles, prononcés tous les vendredis dans les mosquées, si l'on veut vraiment encourager l'harmonie entre différents groupes ethniques. Au risque de me répéter, les valeurs de l'égalité hommes/femmes, la liberté de conscience et la liberté d'expression sont des valeurs universelles des lumières et n'ont rien à faire avec les aspirations identitaires des Québécois.

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 8 février 2017 17 h 09

      Les conclusions des juristes qui vous liraient trouverait sans doute difficile de :
      1-prouver qu'il y a :" les messages de haine contre les mécréants et les infidèles, prononcés tous les vendredis dans les mosquées" méritant qu'on limite alors ces messages. Il y a bien des messages de haine depuis longtemps dans les radios-poubelles et aucune poursuite n'a réussi pourtant à les faire fermer définitivement. Ce n'est pas impossible de réussir, mais il faudrait le faire partout, y compris chez les groupes d'extrême-droite. Autrement, il y a de la haine acceptable et de la haine inacceptable. Il y a de la job pour plusieurs avocat à temps plein ici !
      2-que les valeurs d'égalité homme/femme, liberté de conscience et liberté d'expression signifie par exemple qu'il faut interdire le port de signe religieux ostentatoire pour les employés de l'État. Cette preuve, il faudrait la commander. Sinon, qu'on change alors de constitution (ou qu'on la crée, et qu'on règle définitivement toutes les questions à ce niveau).
      Beaucoup de travail donc !

  • Jacques Lamarche - Inscrit 8 février 2017 02 h 37

    Quelle culture commune?

    Deux forces d'intégration s'affrontent et divisent le Québec, tant sa population que sa députation.

    L'une est française et québécoise; elle perd du terrain et intègre de moins en moins!

    L'autre est anglaise et canadienne; elle fait continuellement des gains, autant chez
    les francophones que les allophones! Le pouvoir d'influence de l'anglais, de la musique et du cinéma américains, celui des gouvernements libéraux et municipaux en place, de la chartre canadienne ou de la Cour suprême, ... tous ne cessent de pilonner le socle de la culture française québécoise. Les forces d'intégration, via le canal du bilinguisme et du multiculturalisme, convergent vers l'anglicisation et l'américanisation et conduisent les francophones à remettre en cause leur identité! Pour les nouveaux arrivés, on peut facilement imaginer l'influence que ces forces peuvent exercer!

    Et le Québec se cherche, dites-vous! Toutefois, tenter de lier les carnages et les débats identitaires est un exercice périlleux. La terreur et les tragédies frappent tous les pays, surtout les Etats-Unis, là où la question de l'identité ne pose aucun souci!!! Personne n'est à l'abri de la folie!!!

    • Marc Therrien - Abonné 8 février 2017 13 h 12

      Bien d'accord avec vous. «Personne n'est à l'abri de la folie» qui est cette «face cachée (dark side) de la lune» ou du monde humain.

      Par ailleurs, le délire ne se fait pas en dehors ou au delà de la culture, il y est inscrit Il peut être vu comme une hypersensibilité de personnes concernées qui deviennent les patients désignés porteurs des symptômes qui traduisent un malaise dans la civilisation. Le fou est aussi membre de notre communauté et par son délire a quelque chose à nous dire qu’on a intérêt à écouter, pas pour accuser, mais seulement pour améliorer notre compréhension de l’insaisissable qui nous échappe.

      Marc Therrien

  • Yves Côté - Abonné 8 février 2017 04 h 18

    La vraie question à se poser...?

    "Comment le Québec réussira-t-il à renforcer le vivre-ensemble et à éviter ainsi à notre société de se fracturer davantage ?", nous demande aujourd'hui le professeur Agbobli ?
    Mon humble réponse : en nous serrant enfin les coudes.
    Le fruit est plus que mûre, faudrait peut-être que nos chefs politiques arrêtent tous et toutes leurs grands sparages de divas effarouchées par l'idée qu'ils ou elles pourraient injustement ne pas être le sauveur du Québec et qu'ils descendent sur Terre pour écouter les humains qui y habitent...
    Non ?
    Personne d'autre ne sauvera le Québec, sa langue et sa culture, en somme sa manière particulière d'être, que les Québécois eux-mêmes. Personne.
    Alors, ne serait-il pas grand temps de travailler à les regrouper plutôt qu'à les fractionner ?
    Et pour les regrouper, pour nous regrouper, y aurait-il une autre manière que d'élaborer et de faire partager un projet de société laïque et républicain qui leur convient ?
    "Républicain" dans le sens premier du mot et non dans ce sens second qu'une certaine partisanerie US lui a donné à être connue, bien entendu.

    La réflexion et le texte de Monsieur Agbobli sont sont des plus intéressants pour moi, que personne n'en doute, mais à mon avis la vraie question à se poser pour réussir à régler les difficultés "existentielles" en question, elleset toutes les autres qui se montrent aussi durables que bien entretenues par ce Canada qui a des prérogatives politiques, économiques, culturelles et sociales bien différentes de celles du Québec, n'est-elle pas : Que sommes-nous prêt à faire chacun de nous pour le Québec et sa persistance à être américain de manière différente de la plus connue ?
    Pour ma part, depuis longtemps, je le crois résolument.

    Merci de votre lecture.

  • René Bolduc - Abonné 8 février 2017 07 h 23

    Au lieu d'écrire "Cette charte visait à défendre l’identité du Québec par le truchement d’un modèle laïque qui obligeait certaines femmes à se dévoiler le visage. Quelles sont les femmes qui auraient été touchées par une telle loi ? Nul besoin de répondre à cette question puisque, de l’aveu de ses proposeurs, cette loi ne vise aucune communauté spécifique…"

    Il aurait fallu s'exprimer en étant plus fidèle à la vérité : cette charte concernait le port de symboles religieux ostentatoires pendant ses heures de travail dans la fonction publique. Elle autorisait le port de signes discrets. Cela concernait tout le monde et pas seulement les femmes, même si, oui, effectivement, on se doutait qu'elles allaient être davantage touchées.

    "Malheureusement, dans l’espace public, on soulève des questions sur le risque de radicalisation des immigrants musulmans." Insinuez-vous qu'il ne faut pas se poser ce genre de questions ? Bien sûr qu'il le faut. Il ne faut pas verser dans l'angélisme non plus. On n'a pas halluciné : il y a des exemples réels de jeunes qui sont partis du Québec pour aller combattre aux côtés de Daesh. Regardez le documentaire : T'es où Youssef? Ce n’est pas pour rien qu’on a mis sur pied un Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence.

    Mais vous avez raison : la radicalisation concerne tout le monde. Ce centre peut s’avérer utile pour toute forme de radicalisation y compris celle qui s'est manifestée à Québec le 29 janvier. Si on ne savait pas encore que la radicalisation pouvait concerner aussi les « de souche », l’attentat de Québec nous a ouvert les yeux là-dessus.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 8 février 2017 07 h 23

    On nous a imposé le multiculturalisme

    "Le Québec, à la suite de différents aménagements, a choisi le modèle de l’interculturalisme".

    On nous a imposé le multiculturalisme(1971 et 1982). Voyez où en est rendue la Ftance!