Le pari chrétien de Trump

Donald Trump et Mike Pence
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Donald Trump et Mike Pence

À moins d’être profondément apolitique ou d’avoir l’humeur si naturellement sombre que l’on s’interdit la fréquentation quotidienne des journaux, impossible de ne pas être à la fois diverti et effrayé par la tragicomédie américaine animée par Donald Trump depuis quelques mois. L’un de ses plus récents gestes est d’avoir choisi Mike Pence comme colistier.

Un événement bien sobre en regard des différents numéros de cirque qui s’enchaînent semaine après semaine, mais d’une portée stratégique considérable pour le milliardaire. Mike Pence s’est en effet présenté comme « un chrétien, un conservateur et un républicain, dans cet ordre ». Le message derrière cette entrée en matière est clair : peu importe si, dans le passé, vous vous considériez comme un conservateur ou non, comme un républicain ou non, si vous êtes un vrai chrétien, vous devez absolument vous ranger derrière Trump lors de cette élection.

Trump n’avait pas vraiment le choix de jouer une pareille « carte chrétienne » : s’étant publiquement brouillé avec le très populaire pape François en février dernier et n’ayant pas la faveur des hispanophones du Sud, l’électorat catholique est loin de lui être gagné. Quant aux évangéliques, traditionnellement près des républicains, ils ne sont certainement pas tous séduits par l’approche Trump, souvent à contre-courant de l’enseignement du Christ en matière de justice sociale.

En s’entourant de Pence, qui bénéficie d’une aura de respectabilité pouvant créer un certain équilibre avec l’image rude et opportuniste de Trump, ce dernier s’infiltre dans les couches les plus sensibles d’une certaine conscience chrétienne. En effet, Pence est connu pour son intransigeance en regard de l’avortement. Et cette question est de loin celle qui mobilise le plus viscéralement une part importante de l’électorat chrétien.

Du Québec, on peut aisément sous-estimer à quel point la question de l’avortement reste sensible à bien des endroits de la planète, y compris aux États-Unis. Que l’on juge que la cause des groupes pro-vie soit oui ou non tournée, en définitive, contre le droit fondamental des femmes, l’important pour notre propos demeure qu’elle s’abreuve à une conviction aiguë comme il en existe peu. La grande majorité de leurs sympathisants sont intimement persuadés que chaque avortement signifie donner la mort à une personne humaine. Et que cette pratique s’oppose frontalement à l’injonction du Christ d’avoir le souci des plus petits, des innocents : « Ce que vous avez fait aux plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait… »

Quoi qu’on en pense, le pari de Trump est de faire en sorte que, pour bien des chrétiens américains, la prochaine élection présidentielle se réduise à un vote pour ou contre l’avortement. Une diversion bienvenue, faisant oublier à quel point l’ensemble de son programme, nourrissant les lieux et occasions d’exclusion, est profondément anti-évangélique.

Trump remportera-t-il son pari ? Difficile à dire. Mais certains signes laissent penser qu’il pourrait échouer. Sur le site d’information religieuse Crux, le théologien Charles C. Camosy publiait, la semaine dernière, un article faisant état d’une réflexion de fond dans le mouvement pro-vie catholique américain. Celui-ci ne pouvant se résoudre à voter pour un Parti démocrate plus pro-choix que jamais ni à appuyer un menteur compulsif et dangereux comme Trump, il réfléchirait à la création d’un tiers parti, pro-vie et à distance raisonnable des excès des leaders républicains actuels.

Le contexte politique américain étant hostile aux tiers partis, on peut penser, à juste titre, que c’est là davantage un exercice de pensée que l’émergence d’un projet viable. Il reste que le malaise de certains groupes pro-vie à l’égard de Trump en dit long sur le retard de celui-ci auprès de l’électorat chrétien, et donc du souhait dont est porteuse la récente nomination de Mike Pence.

9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 23 juillet 2016 03 h 34

    La polarisation des...

    La polarisation des opinions publiques, aux USA comme ailleurs, n'est-elle pas une des conséquences de l'obcession consumériste croissante de chaque individu d'abord et de chaque société ensuite ?
    Et ce, partout sur Terre...
    La chose n'étant au fond que la conséquence prévisible de la victoire mondiale d'un rêve américain qui finalement, montrera ouvertement sa capacité auto-destructrice ?
    En observant Trump et ses amis, je ne suis pas très loin de le penser avec fermeté...

    Merci de m'avoir lu.

    • Marc Therrien - Abonné 23 juillet 2016 15 h 40

      Ça me rappelle d'abord spécifiquement le bon vieux rapport dialectique individu-société. Je crée la société par ma façon d'être, de penser et d'agir et en même temps, la société influence mes valeurs, mes choix et mes actions. Donald Trump crée l'Amérique qui l'a créé. Comme le livre de l'avenir est ouvert, on verra ce qui va s'écrire. De façon plus générale, je remonte à cette perspective philosophique que j'ai faite mienne par laquelle "le réel est tendu entre des forces contraires dont l'univers et nous-mêmes devons faire une synthèse sous peine d'éclatement. Pas de monde, pas de vie, sans la possibilité d'établir entre tout ce qui s'oppose et s'exclut un rapport de nécessité et d'harmonie." (Yvon Rivard dans "Exercices d'amitié''). Et enfin, avec Pierre Vadeboncoeur qui a "passé sa vie à se promenrer entre le réel d'ici et le réel de là-bas", je suis ami avec la pensée d'Yvon Rivard pour qui: "ce monde n'existe que si nous le créons sans cesse, et nous ne pouvons le créer que si nous le rattachons à un autre monde."
      Bien entendu, pour y arriver, ça prend de l'imagination. Et nous verrons qui de Trump ou de Clinton en a le plus, dans le petit peu qui semble possible actuellement.

      Préparé pour le pire, continuant d'espérer pour le meilleur, et entre les deux, demeurant ouvert aux surprises.

      Marc Therrien

    • Yves Côté - Abonné 23 juillet 2016 16 h 47

      Mes amitiées les plus républicaines, Monsieur Therrien.

    • Sylvain Auclair - Abonné 24 juillet 2016 18 h 50

      Je crois pour ma part que la polarisation des opinions vient du système électoral. Quand un système ne peut accomoder raisonnablement que deux partis, les gens sont pris à choisir et les partis doivent se différencier. Un système comme le vote par approbation, au contraire, priviligérait le centre.

  • Michel Lebel - Abonné 23 juillet 2016 07 h 20

    Un pari à perdre!


    Il faut espérer que l'histrion de Trump ne gagnera pas son pari. Ce serait le comble, s'il était élu! Quant à ce Mike Pence, que fait-il dans cette galère de Trump? Un chrétien doit se servir de sa raison et son jugement, à ce que je sache.

    M.L.

    • Michel Thériault - Abonné 23 juillet 2016 20 h 28

      "Un chrétien doit se servir de sa raison et son jugement, à ce que je sache." -M. Lebel

      N'est-ce pas justement incompatible ?

    • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 24 juillet 2016 09 h 04

      Quel bel hameçon que la religion. Si tu réussis à faire croire qu'un dieu appuie tes idées, tu viens de gagner beaucoup de croyants à ta cause. C'est le rôle de Pence.

      Comme disent les prêcheurs du haut de leur chaire, oui il est grand le mystère de la foi!!!

      Tellement grand que même la raison, la science et le jugement n'y ont pas leur place pour la majorité des évangélistes chrétiens américains.

      Avez-vous déjà essayé de discuter raisonnablement un samedi matin avec des Témoins de Jehovah à votre porte? Pas facile d'y garder une discussion logique basée strictement sur la raison et non sur de vieux textes millénaires immuables hein?

    • Michel Lebel - Abonné 24 juillet 2016 19 h 16

      @ Michel Thériault,

      Lisez quelques textes importants des papes Jean-Paul II et Benoît XVI et vous constaterez que c'est loin d'être incompatible. Bonne lecture.

      M.L.

  • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 23 juillet 2016 15 h 49

    Que Trump soit élu ou non m'importe peu. Mais s'il est élu, les Étatsuniens auront fini de se prétendre les plus "smattes" du monde.