Rêver en rouge: pourquoi je dis non

Les offres pour des marges de crédit fusent chaque semaine.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Les offres pour des marges de crédit fusent chaque semaine.

Partout, on nous vend du rêve : celui de la retraite dorée, du voyage à Disney ou encore de la maison dernier cri. L’industrie de la quête du bonheur bat son plein à coups de livres de psychologie populaire ou de personnalités médiatiques commercialisant leur méthode éprouvée pour atteindre le bien-être. Les réseaux sociaux abondent de clichés et de déclarations d’individus heureux de partager leur vie trépidante, dans laquelle ils se laissent prendre par cette lubie collective : celle d’une jouissance sans prix.

Autour de moi, tout le monde rêve, mais tout le monde se débat avec une réalité assez cauchemardesque que personne n’ose regarder en face. Le niveau d’endettement des Canadiens explose et chaque soubresaut du taux directeur provoque des frémissements d’un océan à l’autre. Le rêve, ça se paie. Et on n’a pas d’argent. Visa se charge de nous laisser miroiter que c’est possible de tout concrétiser sous prétexte que l’épanouissement matériel est un droit. Nous le méritons, même.

Les Grecs le dénoncent. Les Argentins ont fait de même. Il faudrait qu’individuellement et collectivement nous le réalisions aussi : les banques ruinent nos vies. Les banques amenuisent notre pensée critique tant elles nous asservissent.

L’obtention d’un prêt hypothécaire peut se conclure en quelques heures à peine. Voilà ce que nous avons fait, mon mari et moi, il y a trois ans. La banque a reçu notre dernier paiement au début du mois de juin 2015. Le directeur de l’institution financière nous a avertis : « Vous ne recevrez pas votre quittance avant six semaines. Les banques agissent vite pour vous endetter. Quand vous avez fini de payer, elles ne se pressent plus. » Sympathique, n’est-ce pas ?

Éviter l’enlisement

Les offres pour des marges de crédit fusent chaque semaine. Personne ne semble comprendre que nous rebutons les dettes. Nous refusons de servir la haute finance. Nos études universitaires, notre voiture, notre maison, nos rénovations, nos voyages et nos biens ne figurent pas sur un compte à intérêts élevés. Notre vie, elle nous appartient.

Mon mari et moi sommes dans la mi-trentaine. Nous gagnons un salaire plus élevé que la moyenne nationale. Il faut souligner cette chance. Pourtant, nos collègues et amis se plaignent souvent de difficultés budgétaires graves alors qu’ils bénéficient d’un revenu semblable au nôtre. Nos pairs nous considèrent souvent avec un léger mépris quand nous insistons sur l’importance d’éviter le rouge et d’économiser le montant nécessaire avant l’achat d’un bien. Plusieurs d’entre eux maintiennent que les dettes relèvent de la normalité. Notre manière marginale d’aborder les questions d’argent suscite la suspicion.

Notre dichotomie avec la société dite moderne soulève deux questions. Comment des personnes éduquées affichent-elles un si haut niveau d’incompétence en ce qui concerne la gestion saine de leurs revenus ? Et, surtout, comment les plus petits salariés parviennent-ils à survivre dans un monde où tout coûte plus cher, à commencer par ce qui est de première nécessité, c’est-à-dire la nourriture et le logement ? Encore une fois, je pointe les mêmes coupables à ces deux problèmes différents : les banques.

Ma maison, quoique très conviviale, paraît plutôt petite et désuète si on la compare aux diktats du design moderne. On a choisi la simplicité dans une ville où l’immobilier demeure bas, Moncton. Nous l’avons payée en moins de mois que certains prêts auto. Quant à elle, notre voiture, elle répond aux normes de sécurité de la province chaque fois qu’elle subit son inspection annuelle obligatoire pour le renouvellement de son immatriculation. Elle a 16 ans, donc oubliez l’air conditionné, le Bluetooth, les sièges chauffants, les fenêtres électriques, la caméra de stationnement et surtout la précieuse garantie du concessionnaire. L’absence de paiements nous réjouit davantage que les gadgets… De plus, il nous arrive de décliner des invitations dans des bars ou des restaurants branchés portés aux nues par notre génération de hipsters, mais que nous jugeons hors de prix.

La lecture de ces dernières lignes laisse présager une vie morne menée par deux radins obsédés par leur bas de laine. Sans doute. Libre à vous de croire ce que vous voulez. Nous voyageons beaucoup ; tant dans notre propre pays qu’ailleurs dans le monde. Nous restons de bons vivants conscients que des choix s’imposent. Pour nous aussi, cette idée du bonheur n’est jamais bien loin. À nos yeux, seules la santé, l’indépendance d’esprit et la liberté d’action actionnent cet état. Le stress de se savoir écrasé par le crédit jure avec ces trois conditions.

D’un côté, les banques enchaînent les riches avec leurs offres d’endettement et, de l’autre, elles acculent encore plus les pauvres au pied du mur. Eux aussi obtiennent des cartes de crédit à des taux indécents. Outre cela, le filet social pour ces personnes à faibles revenus s’amenuise d’année en année. Chaque fois qu’un gouvernement démocratiquement élu parle d’intervention de l’État ou d’augmentation des services publics, les banques frémissent. Les agences de notation menacent de décote. Une décote signifie des taux d’emprunts plus élevés. Les pays aussi sont endettés. L’austérité et son alliée, la privatisation, viennent à la rescousse. Wall Street nous tient. Tous. Voilà. Il ne nous reste qu’à rêver que cela n’est pas en train de se produire.

Contrecarrer les banques signifie rejeter l’illusion de pouvoir et de richesse qu’elles nous brandissent. Il n’est pas question ici de simplicité volontaire, mais d’un refus net d’alimenter les profits des banquiers pendant que des chimères nous consument. Or, l’endettement démesuré des Canadiens maintient notre pays sous respirateur artificiel. Les experts en économie soutiendront que mon mode de vie, appliqué à grande échelle, ferait sombrer le Canada dans une grave récession. Soit. Si c’est le risque à prendre pour changer de modèle et se réapproprier nos rêves, faisons-le !

5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 23 janvier 2016 02 h 09

    Quelle proie nous devenons

    que j'aime ce texte, tout a fait d'accord avec ce texte, le pire c'est souvent quand tu n'es plus capable de te défendre, que tu es le plus attaqué, vous êtes-vous déja demander pourquoi beaucoup de propriétaires de résidences pour personne agées sont millionnaires, quelle proie nous devenons et pas toujours par des gens honnetes

  • Cyril Dionne - Abonné 23 janvier 2016 08 h 19

    Bravo Mme Vallières.

    Vous devriez être la conseillère financière de Justin "Bieber", notre petit bambin aux lunettes roses qui est né avec une cuillère d'argent dans la bouche et dont le seul accomplissement dans la vie a été celui de naître.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 23 janvier 2016 11 h 06

    On Star

    Quand j'ai acheté ma voiture, on m'a offert «On Star». Le prix de cet élément ? Le même que mon paiement de voiture. Que croyez-vous que j'ai répondu à la gentille madame quand je ne dépense que $150 en gaz par années pour me promener ? Je charge ma batterie plus souvent que d'en remplir le réservoir.
    Pourquoi ai-je une auto ? Pour aller où je veux quand je veux, même si ce n'est pas souvent ni loin.

    Si "Bieber" ne dépense pas plus qu'il gagne, je n'ai rien à redire et je n'en suis pas jaloux.

    PL

  • Richard Lupien - Abonné 23 janvier 2016 12 h 09

    Nous, pauvres consommateurs.

    Les politiciens nous disent: « Faisons rouler l'économie »
    Les vendeurs de biens de consommations nous disent: « venez, venez ».
    Les banques nous disent: « Nous avons l'argent, plein d'argent »

    Et les grands médias, télévisions, journaux, nous dé-conscientisent et nous abrutissent trop souvent.

    Par chance nombreux sont ceux qui prennent conscience de l'arnaque.

    Richard Lupien
    Ormstown

  • Nadia Alexan - Abonnée 23 janvier 2016 12 h 36

    les piètres salaires conduisent à l'endettement

    Bravo Mme Valieres. Par contre, il ne faut pas blâmer les banques seulement pour l'état d'endettement de la population. Il faudrait d'abord s'attaquer à la politique de rémunération, le salaire minimum décrété par les riches entrepreneurs, qui cachent leurs profits dans les paradis fiscaux pour ne pas payer leur juste part d'impôts. Il n'y a pas d'excuse pour les biens-nantis de trop dépenser, mais quand on n'a pas les moyens de subvenir aux besoins essentiels, on est obligé de recourir à l'endettement.
    Il faudrait songer à réglementer non seulement les banques, mais plutôt les piètres salaires qui conduisent à l'endettement pour survivre. L'aide alimentaire est aussi fréquentée par les salariés, des gens qui travaillent, mais qui n'ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins essentiels. C'est vraiment honteux dans un pays riche.