Les agents communautaires au service des partis politiques

Si on optait pour une intégration réelle, ce que Gérard Bouchard appelle l’interculturalisme, au lieu du multiculturalisme, la population serait moins manipulable.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir Si on optait pour une intégration réelle, ce que Gérard Bouchard appelle l’interculturalisme, au lieu du multiculturalisme, la population serait moins manipulable.

Les élections au Canada commencent à ressembler à la démocratie déficiente des pays de tiers-monde. La corruption et les mensonges chez nos politiciens qu’ont révélés les commissions Gomery et Charbonneau étaient déjà en soi décourageants, mais voilà qu’une autre facette de cette politique électoraliste me déprime : le rôle des agents communautaires, représentants autoproclamés des différentes communautés.

Par leur clientélisme, à l’image des régimes pseudo-démocratiques, ils me désespèrent, parce que ces gens discréditent la démocratie en la déformant et en la dénaturant. Assis au parc La Fontaine, je reçois l’appel d’un des membres de ma communauté d’origine. Surpris, puisque je n’ai pas reçu de ses nouvelles depuis une quinzaine d’années, je lui demande s’il va bien, tout en me questionnant sur les véritables raisons de cet appel inattendu.

Il me parle sur un ton très enthousiasmant : « J’ai appelé ton neveu et j’ai pris ton numéro et j’ai même appelé ton grand frère. » À ce moment, je suis encore plus curieux ; quelle est donc l’urgence ? Il finit par me dire qu’il y a un candidat de notre communauté qui se présente aux élections fédérales. Je l’informe que je suis au courant. Il me dit qu’il souhaite rassembler des gens de la communauté pour appuyer ce candidat. Il me nomme le nom du parti politique que son candidat représente.

Je lui dis que je suis désolé, mais qu’il ne s’agit pas de mon choix politique. Je pensais lui nommer quelques raisons. Par exemple, comment ce parti politique a volé les travailleurs en retirant 54 milliards de dollars de la caisse d’assurance-emploi, sans parler de la restriction imposée à l’accessibilité en augmentant les heures nécessaires pour avoir droit à la prestation et en diminuant la prestation d’assurance-emploi. Je me contente de lui dire que je suis plus à gauche que ce parti.

Par manque de connaissances politiques ou par aveuglement volontaire, il interprète cela comme un choix pour le NPD. Encore, j’ai envie de lui faire une leçon sur les politiques de ce dernier parti politique qui m’irritent, comme son penchant pour le lobby sioniste, au détriment de la population palestinienne colonisée depuis plus de 69 ans, mais je me retiens par respect. Enfin, je finis par lui faire comprendre que je ne l’aiderai pas dans sa mission électoraliste. Il insiste en demandant au moins d’en parler avec d’autres amis, présupposant qu’ils sont nécessairement de ma communauté.

Ghettoïsation

Assis dans ce parc, me voilà replongé à mon corps défendant dans le triste spectacle électoral de chacune des élections tenues au Pakistan auxquelles j’ai assisté lors des 11 années de ma vie où j’y ai résidé comme réfugié. Chaque fois, les représentants de partis qu’on n’avait plus vus depuis les dernières élections réapparaissaient avec toute leur générosité et leur gentillesse.

À travers leur clientélisme, autant leurs liens avec la classe dominante, dont le dictateur de l’époque, qu’avec leurs subalternes […], ils se faisaient réélire sans problème. Et, pendant que ces gens s’enrichissaient, la majorité de la population pakistanaise, qui se faisait et se laissait manipuler, s’appauvrissait. Résultat : le pays tombait dans la corruption totale, alimentant dans son sillage divers problèmes dont l’intégrisme, source du terrorisme qui met ce pays au bord de la faillite.

Je pense également à cette politique de ghettoïsation de plus en plus pratiquée au Canada et ailleurs dans les pays développés. Au nom du multiculturalisme, on pratique une politique de division sociopolitique néfaste, pour ne pas dire raciste, pour mieux régner, au lieu d’opter pour l’intégration réelle des nouveaux arrivants en nous disant que cela bénéficierait à l’ensemble de la population. Mais l’enjeu est grand !

Si on optait pour une intégration réelle, ce que Gérard Bouchard appelle l’interculturalisme, au lieu du multiculturalisme, la population serait moins manipulable. Mais est-ce que ceux qui nous gouvernent et leurs subalternes souhaitent vraiment une population politisée et engagée ? Les citoyens pourraient ainsi découvrir des incohérences quand Stephen Harper leur parle de la sécurité, tout en créant l’insécurité par ses politiques militaristes et antisociales. Ou quand les politiciens présentent, dans leurs mises en scène destinées aux médias, quelques figurants parmi les gens de certaines communautés culturelles, tout en empêchant ces gens de parrainer les membres de leurs familles en les bloquant par de nouvelles lois sur l’immigration.

Du même souffle, la population pourrait demander à Gilles Duceppe ce qu’il entend par la défense des intérêts des Québécois. Les intérêts de la majorité des travailleurs sont-ils les mêmes que l’intérêt de Pierre Karl Péladeau ? Ce dernier, sans parler de ses antécédents patronaux, a pour ami Brian Mulroney, conservateur et fédéraliste notable.

Il me semble donc évident que nos politiciens et la classe dominante préfèrent de loin les politiques divisionnistes où chaque groupe peut facilement exploiter une partie de la population. D’une part, en créant et en nourrissant la peur de l’autre, mais aussi en engageant certaines personnes spécialistes de communication, pour ne pas dire de la manipulation, parmi chaque groupe social. Ces derniers, à leur tour, essayent de garder dans l’ignorance ceux qu’ils disent représenter. Sinon, comment pourraient-ils continuer leur commerce d’exploitation ? Ils n’ont aucune volonté que les membres de leurs communautés prennent réellement conscience de leurs conditions politiques, économiques et sociales.

Freins à l’intégration

Je me souviens de certaines personnes de ma communauté qui ont tout fait pour m’empêcher de suivre les cours de francisation offerts par le ministère québécois de l’Immigration à l’époque. Ces gens voulaient plutôt que je travaille dans leurs usines.

Alors, j’ai opté très heureusement pour la poursuite de cette formation linguistique, où d’abord j’ai pu rencontrer des gens venant de partout sur la planète, avec toute leur richesse culturelle.

Ce programme était donné par ce qu’on appelait le COFI, que l’autre grand nationaliste et bienfaiteur des Québécois, Lucien Bouchard, a éliminé en 1998 à l’autel du déficit zéro, empêchant ainsi l’intégration des immigrants à la société québécoise. Il permettait aux nouveaux arrivants d’accéder à la vie politique, sociale et économique par l’apprentissage de la langue comme une clef incontournable de leur intégration. De plus, il faisait connaître aux participants la culture et l’histoire québécoises. On y apprenait nos droits et les divers organismes qui pouvaient nous aider. C’est là que des gens comme moi pouvaient se rendre compte qu’il existe d’autres possibilités que l’exploitation dans des restaurants, des usines et des boutiques au salaire minimum, sans connaître les lois sur les conditions de travail et encore moins pouvoir défendre ses droits. Aussi de pouvoir sortir de l’emprise des exploiteurs au sein même de notre communauté culturelle, sans merci pour leurs congénères nouvellement arrivés, tout en prétendant être leurs bienfaiteurs. Et c’est sans parler des femmes. Ne pas connaître leurs droits les laisse hautement vulnérables aux exploitations.

Assis dans ce parc, au terme de ce retour en arrière forcé, je me suis dit qu’une période électorale pourrait être une occasion de réflexion pour la majorité d’entre nous, afin de savoir quels intérêts servent ceux et celles qui disent souhaiter si ardemment nous représenter.

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14 commentaires
  • Sylvain Deschênes - Abonné 29 août 2015 09 h 17

    Le cliientèlisme ethnique

    Intéressante analyse du phénomène du clientèlisme ethnique vu par un "membre de communauté culturelle", mais que vient faire là-dedans PKP?

    On aurait pu parler par exemple du clientèlisme de Gérald Godin. Celui-là était-il plus acceptable parce qu'il se drapait d'une vertu supérieure?

    • Pierre Bernier - Abonné 29 août 2015 20 h 09

      Texte descriptif (témoignage) intéressant.

      Par contre, effectivement, que vient faire PKP là-dedans ?

  • Micheline Migneault - Abonnée 29 août 2015 11 h 51

    Merci M. Qaderi

    Voilà un texte fort bien écrit au contenu tout aussi sensible qu’éloquent, nous invitant à la réflexion sur cette démocratie politique.

    Cela dit, j’avais oublié à quel moment et sous quel règne les COFI furent abolis, moi qui en ai conservé un excellent souvenir et en reparle régulièrement. Durant de nombreuses années, j’ai travaillé à Sherbrooke dans un Centre communautaire qui accueillaient près de 4000 personnes par semaine tant à l’intérieur de ses activités de loisir que par son CPE, Maison de jeunes, soirées dansantes, café rencontre, Club d’âge d’or, groupes de personnes handicapées ou ayant une DI, etc. Une véritable microsociété, terme que nous nous attribuions volontiers avec fierté.

    À cette époque, nous avions le plaisir d’accueillir des groupes du COFI. Nous nous empressions alors de les informer sur les services offerts, dont certains sans frais. Nous échangions avec eux, tout en leur proposant des trucs permettant de mieux connaître leur nouvel environnement et, nous l’espérions, ce qui deviendrait pour eux un milieu de vie. Je me souviens très bien du plaisir que j’avais à les saluer, à leur parler lentement et chaleureusement, pleinement consciente de leurs nouveaux apprentissages dans cette langue nouvelle et terriblement touchée par ce que plusieurs avaient dû laisser derrière eux, loin là-bas. J’étais amoureusement fascinée par tous ces gens provenant de tous les continents et me sentais terriblement riche de leur présence. Alors merci M. Qaderi de valider l’importance des COFI, avec cette vue de l’intérieur que je ne possède pas. Me voilà depuis plusieurs années montréalaise d’adoption, avec la chance de vous côtoyer quotidiennement sans vous connaître personnellement, continuant d’espérer que quelqu’un, quelque part, aura la brillante idée de redonner vie au COFI, car nul doute, la société au grand complet en bénéficierait largement. Quel beau projet à mettre de l’avant lors des prochaines élections provinciales.

    • Hélène Paulette - Abonnée 29 août 2015 19 h 41

      Les COFI existent toujours, du moins je le crois, mais ils ont été réduits comme peau de chagrin par le gouvernement Charest... encourageant du même coup les écoles de langue privées.

    • Pierre Bernier - Abonné 29 août 2015 20 h 35

      Belle compréhension, et "sensible" !, de la mission du COFI.

      Mais on ne peut en dire autant de votre compréhension du système "fédéral" à la canadienne !

      Une élection "provinciale" n'est pas le moment où traiter comment ferait un État indépendant, disposant de toutes ses ressources, traités, et maitrisant toutes les ressources prélevées sur son territoire.

      Même erreur faite par la plupart des "immigrants", originant pour la plupart d'État dit uniraire, qui ne comprennent pas les implications sclérosantes de ce système pour la "nation québécoise"... dont la plupart ne savent pas qu'elle existe, et, conséquemment, pourquoi il faut apprendre le français pour un jour s'y intégrer ?

    • Micheline Migneault - Abonnée 31 août 2015 13 h 14

      Mme Paulette, il est possible que je me sois gourée mais selon ce que j'ai lu et compris, il semblerait qu'il y ait eu une méga réforme en 1998 puis une abolition en 2000.

      M. Bernier, pas sûre de bien comprendre votre argumentaire, alors peut-être me suis-je mal exprimée. Cela dit, je n'ai pas fait allusion au système fédéral à la canadienne (d'autant que je rêve d'en sortir depuis que je suis en âge de voter) pas plus je n’ai voulu valoriser le multiculturalisme, puisqu'à mon avis il ne favorise pas l'intégration. Par ailleurs, je suis d'avis que de refaire nos devoirs quant à notre façon d'accueillir et d'intégrer les nouveaux arrivants serait positif en soi. En ce qui me concerne, j'ai souhaité, je souhaite et je souhaiterai encore et toujours leur donner le goût du Québec, dans toute sa diversité, sa créativité, tant d'un point de vue social que culturel, et surtout, dans tout ce qui en fait un modèle unique en Amérique du Nord. Voilà ma toute humble contribution citoyenne. Sur ce, bonne journée.

  • Johanne Chapados - Abonnée 29 août 2015 12 h 31

    Vous m'inspirez monsieur Hadi Qaderi. Très beau papier!

  • Claude Bariteau - Abonné 29 août 2015 18 h 19

    Les barons ethniques comme intermédiaires

    Monsieur A Hadi Qaderi, j'ai grandement apprécié la lecture de votre texte. Vous présentez avec clarté le virage découlant du multiculturalisme et des approches identitaires valorisées par l’inter-culturalisme.

    Dans l’un et l’autre cas, le citoyen est d’abord défini membre d’une communauté ethnoculturelle, ce qui hypothèque son implication à construire du commun et survalorise les droits communautaires plutôt que les droits individuels.

    Dans un tel univers politique, les barons ethniques sont utilisés comme intermédiaires par les dirigeants politiques. Conséquemment, ils obtiennent divers avantages. La résultante : des programmes communs sont ratatinés et les membres de ces communautés subissent des pressions.

    Découlant de la gestion des populations à la manière britannique, ces pratiques minimisent la liberté des citoyens et des citoyennes et favorisent le maintien en place d’une élite dirigeante associée au monde des affaires, aux chefs religieux, aux propriétaires des médias et aux représentants de l’ordre.

    Du coup, la démocratie est banalisée et l’idée d’un gouvernement du peuple pour le peuple, impossible. Il y a une alternative. Elle consiste à quitter le communautarisme, de miser sur les progrmmes sociaux communs et de revoir le régime politique pour renforcer le pouvoir des citoyens et des citoyennes.

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 30 août 2015 06 h 58

    Rafraîchissant et triste

    Si j'ai bien compris, vous dites tout haut ce que la moitié de la population pense, mais n'ose dire! Rafraîchissant!
    "Dire que notre supposée démocratie est porteuse de mensonges et de corruptions pour les bénéfices de l'establishment", rafraîchissant. C'est un début de démocratie.

    Lorsqu'une démocratie est supportée par tant de mensonges [[ comprendre ici les commissions: Grenier, Gomery, Bastarache, Charbonneau et Ménard]] cela s'appelle de la démocratie dirigée, du totalitarisme. (Que nous avons tant condamné).
    Et pouvoir le dire c'est le début d'une certaine démocratie.

    Triste de réaliser qu'un M. Gérard Bouchard qui a favorisé l'interculturalisme, une effervescence de la démocratie, se retrouve opposé à un Lucien Bouchard qui lui a pris des mesures pour la juguler.
    Tenter de garder les immigrants non informés du fonctionnement de la société dans laquelle ils arrivent, c'est de la dictature. Et ils en font tout autant des Québécois de souche. Très triste.
    Mais c'est bien que vous puissiez le dire, c'est la liberté d'expression, c'est la démocratie. Rafraîchissant.

    Merci M. Hadi Qaderi.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 août 2015 12 h 14

      Je ne pense pas que Lucien Bouchard s'opposait à son frère Gérard. En abolissant les COFI, L. Bouchard ouvrait la porte au financement des communautés pour qu'elles pratiquent l'interculturalisme. Or, sans ancrage dans un État souverain indépendant, l'interculturalisme produit le même effet que le multiculturalisme.

      Les COFI furent développés dans un contexte où le Gouvernement du Québec aspirait à intégrer les gens issus de l'immigration. L'intégration, sans les COFI, a disparu à la faveur d'échanges pour assurer le maintien des particularismes.