Vingt-cinq ans après Oka, quel héritage?

Tom Siddon, ministre fédéral des Affaires indiennes et du Nord, et Alan Gold, négociateur fédéral, accompagnent John Ciaccia, ministre délégué aux Affaires autochtones du Québec, lors d’une rencontre avec les Mohawks.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Tom Siddon, ministre fédéral des Affaires indiennes et du Nord, et Alan Gold, négociateur fédéral, accompagnent John Ciaccia, ministre délégué aux Affaires autochtones du Québec, lors d’une rencontre avec les Mohawks.

Il y a 25 ans, la décision des édiles municipaux d’Oka d’agrandir un terrain de golf local à même la pinède sacrée des Mohawks de Kanesatake ravivait entre les deux communautés un vieux contentieux administratif et territorial qui dégénéra bientôt en confrontation armée, puis en un siège qui allait se prolonger jusqu’au début de l’automne.

La crise d’Oka est ancrée dans la mémoire collective comme un épisode regrettable de l’histoire du pays. Pourtant, paradoxalement, l’agitation de l’été 1990 aura été en quelque sorte un mal nécessaire. L’onde de choc massive qu’elle déclencha força les gouvernements à tendre enfin l’oreille aux doléances des peuples autochtones. Certes, l’écoute ne sera pas toujours des plus attentives et ces derniers devront rugir encore à diverses reprises dans la foulée d’Oka (à Ipperwash, Gustafsen Lake, Burnt Church et Caledonia, entre autres), mais la crise sonna l’éveil qui inspirera d’abord la création de la Commission royale d’enquête sur les peuples autochtones, puis la reconnaissance par l’État canadien des exactions du passé et du lourd tribut socio-économique qu’elles ont imposé aux peuples autochtones et même une certaine ouverture à leurs revendications.

De par l’image embarrassante qu’elle projeta, la crise d’Oka fut le vecteur d’une prise de conscience nationale graduelle — bien que réticente par moments — de la duplicité qui a toujours sous-tendu le rapport de l’État aux peuples autochtones. Bien mal avisé seraitaujourd’hui le gouvernement qui mènerait ouvertement sa politique autochtone selon les termes iniques qui ont longtemps guidé le comportement étatique à l’égard des peuples autochtones. Par crainte qu’éclatent d’autres Oka les autorités jouent désormais de prudence : partenariat, collaboration, consultation, réconciliation, respect mutuel figurent au répertoire des concepts clés qui animent la démarche de l’État à l’égard des peuples autochtones. Oka aura suscité à terme un certain changement de mentalité, au point où la presque totalité de la classe politique admet aujourd’hui que les pratiques du passé ne constituèrent rien de moins qu’un génocide culturel — conversion conceptuelle remarquable, il faut le reconnaître, pour une société dont la mythologie nationale s’est toujours employée à la dédouaner d’une pareille infamie.

Exaspération

Oka a secoué les colonnes du temple, mais elle ne l’a pas fait s’effondrer. En dépit de signes manifestes et répétés d’exaspération autochtone, rarement depuis 25 ans a-t-on vu l’État — que ce soit à Ottawa ou à Québec — acquiescer à une demande autochtone sans l’accueillir d’abord avec défiance ou bien sans chercher à limiter les coûts qu’elle pourrait occasionner ou encore sans tenter de restreindre la sphère d’émancipation politique qu’elle pourrait engendrer. Et si d’aventure l’État fait amende honorable et propose une entente ou un traité qui répond d’emblée aux attentes autochtones, on a vu aussi en revanche la population allochtone s’y opposer et faire dérailler lesaspirations autochtones (comme ce fut le casnotamment en 2003 avec « l’Approchecommune » : l’entente de principe qu’ont signée les Innus avec les gouvernements fédéral et provincial est pratiquement lettre morte aujourd’hui).

Certes, dira-t-on, les autochtones ont tout de même fait des gains notables depuis Oka : la création du Nunavut, le traité avec les Nisga’a, la « Paix des braves » et plusieurs décisions favorables de la Cour suprême n’attestent-ils pas la bonne foi de l’État ? Ces gains et d’autres beaucoup plus modestes ont été la plupart du temps obtenus à l’arraché, au terme de nombreuses tractations et d’incessants bras de fer juridico-politiques. Ils témoignent beaucoup plus de la persistance et de la détermination des peuples autochtones à faire valoir leurs droits que de la magnanimité de l’État.

Rôle de demandeurs

Au fond, la donne n’a guère changé en 25 ans. Les gouvernements ont peut-être appris à être plus amènes dans leur rapport avec les peuples autochtones et à se montrer plus attentifs à leurs griefs, mais ils sont restés sourds à un souhait essentiel, inscrit en filigrane de l’action des protestataires d’Oka (et de quantité d’autres à leur suite), celui d’en finir avec la norme politico-institutionnelle dominante, dictée de force aux peuples autochtones et donc illégitimes à leurs yeux. Dans les faits, bien que l’État canadien semble se faire plus avenant, il lui revient toujours de statuer unilatéralement en dernière instance sur ce qu’il convient ou non d’accorder aux peuples autochtones, en fonction de ses règles, sans jamais sacrifier son autorité, ni surtout l’ascendant qu’exerce à travers lui la société allochtone sur les autochtones. De par la nature immuable des structures politico-administratives à l’intérieur desquelles les peuples autochtones sont forcés d’évoluer, l’État les confine au rôle de demandeur en attente des manifestations de son bon vouloir ; il les maintient dans un rapport de pouvoir qui les astreint à un statut de mineur.

James Anaya, le rapporteur spécial des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, se désolait récemment de constater combien la situation objective des premiers peuples au Canada restait consternante. Il notait également que ceux-ci et leurs visions du monde sont rarement partie prenante des décisions gouvernementales qui les concernent. Pour M. Anaya, la piètre qualité de vie des peuples autochtones est en grande partie attribuable au faible contrôle qu’ils exercent sur leur propre destin. C’est là le noeud du problème et nombre d’études spécialisées sur la question le confirment. La rhétorique bienveillante qui émaille le discours officiel depuis Oka ne s’est pas traduite par l’instauration de rapports de pouvoir plus égalitaires entre autochtones et non autochtones. La générosité du vocabulaire actuel de l’État qui donne volontiers à penser qu’il entend traiter d’égal à égal, voire de nation à nation, avec les peuples autochtones ne se vérifie tout simplement pas sur le terrain. Le Canada et le Québec sont encore à des lieues de l’indispensable autocritique nécessaire à la reconfiguration des dynamiques dominantes de pouvoir qui permettrait aux peuples autochtones de jouir d’une autonomie gouvernementale authentique.

C’est à tort que nous faisons l’économie de cette autocritique, car il y a là une belle occasionnon seulement d’affermir notre démocratie, mais aussi de rendre vrai ce pluralisme dont nous aimons tant proclamer qu’il nous distingue du reste du monde.

1 commentaire
  • Gilbert Turp - Abonné 8 juillet 2015 08 h 49

    Les « valeurs » et le politique

    Vous mettez bien en lumière que, malgré nos belles valeurs, le politique est figé. Hélas, ce ne sont pas les discours de valeurs qui changent les choses, mais bien le politique.

    En ce sens, l'autocritique c'est bien, mais l'abolition de la loi sur les Indiens, c'est mieux.