Entre les mots et la réalité, un fossé

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Dans un texte publié dans ces pages (25 février), j’ai écrit qu’il est faux de prétendre que le Québec pratique l’interculturalisme et que, contrairement à ce que certains de nos décideurs prétendent, la société québécoise n’est interculturelle qu’en théorie. Je fondais mon opinion sur la définition de l’interculturalisme que Gérard Bouchard donne dans son ouvrage L’interculturalisme : un point de vue québécois (Boréal, 2012). À ma surprise, dans les pages de ce même journal (le 12 mars), Bouchard reconnaissait qu’en effet le Québec ne pratique pas l’interculturalisme et que les autorités publiques ne l’y encouragent pas. « Même après des années de promotion dans la société civile, les gouvernements qui se sont succédé à Québec ont très peu fait pour traduire en politiques les idées essentielles de ce modèle. »

Il semblerait donc que j’avais mal compris sa position à cet égard. Toutefois, je ne suis pas le seul à le faire. Mon interprétation initiale de l’analyse de M. Bouchard paraît aussi celle du personnel du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion. Effectivement, dans le cahier de consultation Vers une nouvelle politique québécoise en matière d’immigration, de diversité et d’inclusion (décembre 2014), où il est affirmé que « le Québec a su développer, au cours des dernières décennies, une approche unique, qualifiée d’interculturelle par de nombreux observateurs [l’oeuvre de Bouchard est en tête de liste] qui reflètent sa vision du pluralisme ethnoculturel ».

Pourtant, dans le même document, après l’avoir décrite comme unique, les fonctionnaires mettent un bémol sur cette approche. Ils expliquent : « Bien que structurant le discours et l’action gouvernementale, l’approche interculturelle n’a encore jamais fait l’objet d’une exposition gouvernementale complète et cohérente. » Alors, « au-delà du discours, il est fortement souhaité d’élaborer une stratégie de mise en oeuvre qui puisse concrétiser la vision de l’interculturalisme ».

Qu’entend-on par cette vision ? Selon le document gouvernemental, « l’interculturalisme québécois s’appuie sur les principes de la reconnaissance mutuelle, de l’équité et de l’engagement partagé ainsi que sur des pratiques citoyennes participatives valorisant les contacts et le dialogue interculturels ». Quelques autres nobles déclarations du genre s’ajoutent pour soutenir la philosophie interculturelle. Ainsi, « ces principes et ces pratiques visent à concrétiser les convictions profondes de la société à l’égard de l’égalité et de la dignité humaine et son aspiration à solidifier les liens de solidarité entre l’ensemble des Québécoises et des Québécois ».

Avec autant de sophismes, presque tous les États démocratiques en Occident pourraient prétendre à l’étiquette interculturelle. Même le Canada le pourrait, malgré l’insistance de certains qui estiment son approche opposée à celle du Québec.

Il est difficile de critiquer l’interculturalisme tel qu’il est décrit ci-dessus puisqu’il invoque des principes universels qui permettent de justifier une grande gamme d’actions. Quant à l’interculturalisme québécois, les mesures spécifiques auxquelles il devrait donner lieu ne sont pas évidentes. Par exemple, une politique interculturelle prônerait-elle plus ou moins d’accommodements de la diversité religieuse et ethnique ? À une question comme celle-ci, on devrait pouvoir obtenir une réponse claire. Afin de se décrire comme interculturel, le gouvernement du Québec devrait commencer par développer des programmes visant une meilleure compréhension entre les cultures et en faire la pierre angulaire de son approche. Il n’a rien accompli de la sorte jusqu’ici et rien n’annonce qu’il le ferait à l’avenir.

Il reste que je ne cherche pas à être un défenseur dogmatique du multiculturalisme. Aucun modèle n’est sans fautes et il est souvent nécessaire de faire des modifications pour répondre aux défis constants de la gestion de la diversité. Mais ce n’est pas pour des motivations politiques, malgré ce qui a été avancé, que je prétends que l’interculturalisme n’est pas incompatible avec le multiculturalisme. Mes raisons sont plutôt dans la constatation qu’il n’y a rien de particulièrement interculturel dans la gestion par le Québec de la diversité, et ceci, malgré ce qu’une rhétorique dominante veut laisser croire. Lorsqu’il est question des actions sur le terrain (c’est-à-dire des services fournis aux nouveaux arrivants), les gestes posés pour l’intégration des immigrants sont relativement similaires au Québec à ceux faits dans le reste du Canada, même si offerts dans des langues différentes.

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Le déclencheur

« Jack Jedwab me corrige en démontrant que le Québec actuel n’est pas interculturel. Je suis bien d’accord, car je n’ai jamais affirmé qu’il l’était. Dans mon ouvrage de 2012 [L’interculturalisme, un point de vue québécois, Boréal], je concluais que, même après des années de promotion dans la société civile, les gouvernements qui se sont succédé à Québec ont très peu fait pour traduire en politiques les idées essentielles de ce modèle. »

Gérard Bouchard, « Précisions au sujet de l’interculturalisme québécois », Le Devoir, 12 mars.

11 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 avril 2015 07 h 28

    C’est à suivre … !

    « … des programmes visant une meilleure compréhension entre les cultures et … » (Jack Jedwab, président, AEC)

    De ce genre de programme, susceptible de respect identitaire mutuel, il est d’intérêt de voir ce qui se modélise, tranquillement pas trop vite, dans le région de Drummond, notamment à Dr’ville (A), en matière du « fait interculturel », ou de l’interculturalité, soutenu par le RID et la Ville de Dr’ville.

    De ce « modèle » se réalisant sur le terrain, il est ou demeure possible que Québec sache s’en inspirer et que, tant peu se faire, la population en soit « complice », et ce, nonobstant les difficultés de parcours.

    De ce modèle-à-modéliser aussi, il convient de reconnaître qu’il repose sur le respect du nationalisme québécois ambiant, de type drummondvillois, qui, accueillant sans préjugés, n’éprouve pas ce besoin de se sacrifier ou de sacrifier ses propres valeurs !

    C’est à suivre … ! - 2 avril 2015 -

    A http://www.riddrummondville.ca/qui-sommes-nous/equ

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 2 avril 2015 07 h 52

    Une bonne recette!

    La gastromie est un moyen infaillible de connaitre l'autre, l'etrange... autour d'un bon repas les barrieres tombent, les masques aussi , et la curiosite engendre des questions qui nous font decouvrir tout un monde.
    Donc vive le multiculturalisme a table, qui abat bien des prejuges, et envoient nos penseurs paranoiaques au Diable vert.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 2 avril 2015 09 h 05

      Le multiculturalisme est une politique, monsieur de Ruelle. La convivialité, l'hospitalité et le partage d'un bon repas sont toute autre chose, car à la fin du repas, tout le monde retourne dans leurs univers culturels respectifs, et ne sont pas contraints de vivre ensemble, avec tout ce que cela implique.

      Soit-dit en passant, je me suis mariée à une réfugié iranien il y a 30 ans. J'ai appris la langue persane et un dialecte, à cuisiner des recettes persanes, à vivre parmi la communauté iranienne et les immigrants, à échanger nos points de vue prenant racine dans nos origines... en plus de vivre loin des miens, de ma propre culture, dans mon propre pays. Je suis l'enfant parfaite du trudauisme.

      "penseurs paranoïaques"... croyez-vous que plus l'insulte est impertinente, plus vous saurez convaincre?

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 2 avril 2015 11 h 51

      Précision : par "pays", je sous-entendais le Québec dans le sens d'appartenance ethnoculturelle.

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 2 avril 2015 14 h 05

      Mme Lapierre
      Avec tout le respect auquel vous avez droit, jamais je n'oserai convaincre personne de quoique que ce soit, sinon de souhaiter un bon repas de Paques aux tristes sires afin qu'ils se derident et apprecient le multiculturalisme gastronomique...
      La soupe aux choux c'est bon, mais des fois, un bon couscous, ca change et cela met du piment dans nos vies Canadiennes , pardon dans notre province du Quebec.

  • Gabriel Danis - Abonné 2 avril 2015 09 h 30

    La cour est pleine, n'en jetez plus

    « Il reste que je ne cherche pas à être un défenseur dogmatique du multiculturalisme. » (...) « Mais ce n’est pas pour des motivations politiques, malgré ce qui a été avancé, que je prétends que l’interculturalisme n’est pas incompatible avec le multiculturalisme »

    Lorsqu'on connaît l'acharnement de M. Jedwab à nier la caractère distinct du Québec depuis des années et à promouvoir ses ''études'' propagandistes financées à grands frais par le fédéral, ces deux affirmations font largement sourire ! Faut croire que le ridicule ne tue pas

  • Sylvain Auclair - Abonné 2 avril 2015 09 h 35

    Le multiculturalisme est une forme de racisme

    En effet, le racisme n'est pas à la base le traitement différentiel selon la race, mais, même avant cela, c'est la reconnaissance que chaque humain appartient à une race clairement définie.

    Le multiculturalisme, c'est l'affirmation que chaque Canadien fait partie d'une communauté culturelle clairement définie, et que l'on peut échanger, à partir de ce point de départ, avec des membres d'autres communautés culturelles. Donc, je suis canadien-français et vous, monsieur Jedwab, vous êtes juif, tout comme l'est la mère de mes enfants. Mais mes enfants, ils sont quoi, dans tout cela?

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 2 avril 2015 11 h 22

      Voilà la question que se pose de très nombreux jeunes qui ont grandi dans une société noyée dans cette idéologie. J'en témoigne chaque jour.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 2 avril 2015 15 h 04

      Tout comme l'antiracisme (allez voir du côté de la France pour en constater les dégâts qui sont vivement dénoncés par plusieurs grands philosophes, écrivains et autres personnalités de renom).

      Et la meilleure façon de constater l'échec du multiculturalisme est de parler aux adolescents, ou jeunes adultes, ceux et celles qui ont fréquenté les écoles publiques au Canada, tout particulièrement dans le ROC. Vous serez estomaqués de la manière dont ils perçoivent notre pays, notre histoire, et la manière quasi-obsessionnelles dont ils font référence à leurs amis, professeurs et employeurs, le cas échéant, en fonction de leur religion, de leur race, de leur nationalité d'origine. Tout ce que le multiculturalisme a réussi à faire est de créer des divisions très claires entre toutes les communautés. Les jeunes sont-ils plus instruits au sujet des différentes cultures et religions? Pas du tout, tout comme ils ignorent l'histoire du Canada, du Québec, et lorsque vous leur demander de décrire ce qu'est la culture canadienne ou québécoise, ils restent bouche bée. Or, qu'est-ce qu'une nation sans une culture commune et un peuple uni? Autrefois, il allait de soi que les immigrants adoptaient les valeurs, us et coutumes du pays d'accueil (rien ne les empêchaient de préserver leurs traditions et cultures dans leur vie privé), et l'école avait pour mission de voir à la formation des citoyens canadiens en devenir, en commençant par l'hymne national. Pour connaître notre destin, il suffit de se tourner vers l'Europe, notamment la Suède, la France, le Royaume-Uni, etc., pour constater l'échec de la politique du multiculturalisme et d'une immigration effrénée et sans assimilation aucune.

  • Yves Côté - Abonné 2 avril 2015 13 h 20

    Moitié de peuple ?

    En effet Monsieur Jewab, il semblerait que vous n'êtes pas le seul à avoir mal compris la position en question.
    Mais cela ne vous donne pas raison pour autant...Monsieur Jewab, le peuple québécois n'est pas plus la moitié d'un peuple que n'importe quel autre peuple du monde.
    Ni en termse culturels, bien que les dégats ne cessent de s'additionner en ce domaine, ni en termes politiques, bien que le Canada intensifie comme jamais ses attaques dans le but de le rendre définitivement insignifiant électoralement, ni humainement, bien que le Canada cherche plus intensément que jamais à le discréditer en regard aux droits qui lui sont accordés par la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme...

    • Yves Côté - Abonné 3 avril 2015 02 h 29

      Je viens de me rendre compte qu'hier, en l'écrivant, j'ai écorché le nom de Monsieur Jedwab.
      Ce matin, je m'en excuse sincèrement auprès de Monsieur Jedwab et des personnes qui m'ont fait la faveur de leur lecture.