Précisions au sujet de l’interculturalisme québécois

Gérard Bouchard
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Gérard Bouchard

Dans deux textes parus récemment dans ce journal (et signés respectivement par Jack Jedwab et Micheline Labelle), on a mis en cause ma conception de l’interculturalisme en se basant sur des interprétations erronées. Je présente donc ce rectificatif. Le Québec est-il interculturel ?

Jack Jedwab me corrige en démontrant que le Québec actuel n’est pas interculturel. Je suis bien d’accord, car je n’ai jamais affirmé qu’il l’était. Dans mon ouvrage de 2012 (L’interculturalisme, un point de vue québécois, Boréal), je concluais que, même après des années de promotion dans la société civile, les gouvernements qui se sont succédé à Québec ont très peu fait pour traduire en politiques les idées essentielles de ce modèle.

On comprend ainsi que la comparaison des programmes mis en oeuvre à l’échelle canadienne et à l’échelle québécoise fait voir peu de différences.

Identique au multiculturalisme?

Le modèle québécois diffère du modèle canadien sur des points importants, notamment l’insistance qu’il met sur l’intégration, les rapprochements interculturels et la formation d’une culture commune. Une autre différence importante tient à l’existence au Québec d’un rapport majorité-minorités que l’interculturalisme ne peut ignorer. Le multiculturalisme, de son côté, statue qu’il n’y a pas de majorité culturelle au Canada. Or, depuis longtemps, ce rapport imprègne profondément l’imaginaire politique québécois, il structure notre pensée sur la diversité ethnoculturelle et, d’une manière explicite ou non, il est au coeur de nos débats.

La grande finalité de l’interculturalisme est d’orchestrer ce rapport d’une manière conforme au droit et au pluralisme. Il s’agit a) de l’arbitrer de façon à ce qu’il ne dégénère pas en simple rapport de domination, b) de l’atténuer autant que possible pour éviter la formation d’un clivage néfaste, c) de favoriser le développement de communs dénominateurs, et d) d’établir le maximum d’harmonisation entre les droits et les aspirations légitimes de la majorité et des minorités ethnoculturelles.

La «préséance»

Dans toutes les sociétés (dont celles réputées comme les plus respectueuses des droits et de la diversité), les majorités dominantes pratiquent systématiquement des formes de préséance en faveur de la culture fondatrice. Ces formes sont souvent bénignes, mais souvent aussi, elles portent sérieusement atteinte au principe du pluralisme. C’est le cas lorsqu’un État-nation octroie à une religion le statut d’Église officielle (l’Angleterre), insère une référence à Dieu dans le préambule de sa Constitution (le Canada) ou associe le rituel de la vie politique à la religion majoritaire (États-Unis).

On m’a fait dire bien des choses au sujet de la préséance. Je rappelle ma position, qui tient en quatre points :

1) Même si la pratique des préséances en faveur des cultures dominantes est un fait généralisé même dans les sociétés démocratiques, elle n’attire pas beaucoup d’attention, ce qui est aussi surprenant que malsain.

2) Dans de nombreux cas, les formes de préséance sont inadmissibles.

3) Il faudrait mettre en place des critères clairs pour discipliner cette pratique.

4) Dans bien d’autres cas, les formes de préséance sont admissibles à la condition de conserver un caractère ad hoc, contextuel. Elles ne doivent en aucun cas conduire à établir une hiérarchie formelle entre la majorité et les minorités, ce qui créerait deux classes de citoyens.

Pourquoi la préséance ad hoc ? Pour opérer et se développer, toute société doit pouvoir s’appuyer sur un fondement symbolique (langue commune, valeurs, croyances, symboles, identités, traditions…). Il est normal que l’État se soucie de le maintenir et de le protéger quand il est menacé. Et comme ce fondement symbolique est forgé dans l’histoire, il est davantage associé à la culture fondatrice ou majoritaire. Au Québec, le principe de la préséance ad hoc se traduit de diverses façons. Les plus familières consistent dans une tolérance en faveur de l’héritage chrétien : le calendrier des fêtes, les symboles de Noël dans les édifices publics, la croix sur le drapeau, les calvaires le long des routes rurales, etc.

La préséance ad hoc, ainsi conçue, me paraît légitime en même temps qu’inévitable ; c’est ce qui fait qu’elle est universelle. Pourquoi le Québec devrait-il faire exception ?

Selon Micheline Labelle qui s’appuie sur l’autorité de Guy Rocher, le Québec n’aurait pas besoin de cette mesure qui serait en quelque sorte destinée aux faibles. Il me semble au contraire qu’elle convient parfaitement à la situation d’une majorité culturelle qui est en même temps une minorité sur son continent. Qu’on le veuille ou non, cette situation est la source d’un coefficient (variable) d’insécurité chronique.

La loi 101, dont tous les francophones québécois se réjouissent (et dont M. Rocher fut l’un des artisans principaux), n’est-elle pas une application du principe de préséance ad hoc, destinée à contrer l’insécurité linguistique de la majorité ? Et que dire des sondages qui, depuis quelques années, révèlent une insécurité renouvelée eu égard à l’avenir du français et une grande inquiétude concernant le sort des valeurs québécoises ?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

Les déclencheurs

« En regardant ce qui se passe sur le terrain, on reconnaît peu la vision de l’interculturalisme telle qu’articulée par Bouchard. Or il offre peu de preuves quantitatives ou qualitatives pour soutenir la thèse d’un Québec interculturel. Nulle surprise : nous ne sommes interculturels qu’en théorie. »

— Jack Jedwab, «Le Québec est-il vraiment un État interculturel?», Le Devoir, 25 février 2015

« Ce n’est pas en opposant la majorité aux minorités, comme le laisse entendre M. Jedwab ou comme le fait carrément Gérard Bouchard avec son “ principe de préséance de la majorité ” (posée comme inquiète et flageolante au sein de la fédération, faisait remarquer Guy Rocher) que l’interculturalisme sur le terrain, cette fois, va avancer. »

— Micheline Labelle, «Pourquoi la manière canadienne n’est pas la panacée», Le Devoir, 5 mars 2015.
12 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 12 mars 2015 05 h 01

    L'ennui...

    "La loi 101, dont tous les francophones québécois se réjouissent (et dont M. Rocher fut l’un des artisans principaux), n’est-elle pas une application du principe de préséance ad hoc, destinée à contrer l’insécurité linguistique de la majorité ?", décrète ici Monsieur Bouchard.
    S'il est bien vrai de prétendre que la loi 101 vise "à contrer l'insécurité linguistique" des Québécois.
    L'ennui, c'est qu'avec toutes les circonvolutions qu'on lui a imposées et à laquelle on persiste à la soumettre, ce n'est qu'une vue de l'esprit. Une illusion qui ne rend service qu'à ceux qui veulent notre peuple appaisé, pour mieux l'enfirouaper...
    Le reste de ma lecture et de mon éventuelle critique générale du texte tortueux de Monsieur Bouchard, trop longue ici pour être publiée, allant tout simplement à l'avenant.
    Prémisse : il est légitime pour son peuple que le Québec soit et reste de langue française.
    Conclusion : dans un contexte septentrional où il se trouve sous la menace culturelle d'une langue anglaise parlée par 98 pour cent des individus, il n'est que normal que le Québec se détermine par la loi à le rester.
    Point.
    Tout argumentaire qui tente d'accentuer ce déséquilibre existant, en y favorisant toujours plus l'usage de l'anglais, participe à la fragilisation toujours plus grande du français. Cela nous faisant graduellement tous mourir culturellement à petit feu.
    Bien sûr, exactement comme une belle bande de caves...
    Merci de m'avoir lu.
    Et Vive le Québec libre !

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mars 2015 18 h 43

      Monsieur Côté, ce n'est pas seulement la langue française qui est menacée par cet arbitraire naïf tiré tout droit de la Sainte rectitude multiculturaliste, mais bien toutes nos valeurs sociétales. Quand l'immigration ne se conjugue pas avec l'intégration aux valeurs de la société d'accueil, on parle d'invasion tout court. Est-ce que vous connaissez des gens qui ont voté pour cela en toute conscience ? Moi, je n'en connais pas. Nous ne voulons pas être plus respectueux ou plus gentils que les autres, nous ne somme pas quand même la conscience du monde. L'unité dans la diversité est un mythe propagé par des gens peut être bien intentionnés, mais qui ne survivront jamais dans ce bas monde darwinien.

      Et des exemples, il y en a par milliers partout sur la planète notamment en Ukraine, en Irak, en Libye et combien d'autres. Il semble que c'est très difficile pour certains de comprendre que les gens veulent vivent en communauté en partageant les mêmes affinités culturelles et linguistiques tout en s'associant au contrat social commun. Le gouvernement des juges que vous critiquez justement, n'est pas démocratique puisqu'il n'est pas du peuple, par le peuple et pour le peuple, n'en déplaise à certains qui se disent intellectuels.

      Les gens des États-Unis comme pour les gens du Canada anglais, ne sont pas d'accord avec cette prémisse émise pour ceux qui errent dans les tours d'ivoire des bien-pensants. Et pour les Américains, rien de moins que l'intégration totale à leurs valeurs ne sera suffisante pour devenir citoyen. Et le multiculturalisme québécois est le même que celui du ROC ; ils parlent tous en unisson la langue de Shakespeare.

  • Claude Tremblay - Abonné 12 mars 2015 06 h 08

    J'en ai marre

    J’en ai marre.
    Arrêtons de rêver. Ce que le Québec doit observer en matière d’accommodement religieux est simplement l’effet du multiculturalisme. Un modèle d’intégration d’inspiration britannique adopté par le gouvernement fédéral en 1982 dans la constitution, renforci en 1988 par une loi fédérale.
    Cette approche a pour effet de « noyer la spécificité identitaire nationale québécoise » rien de moins.
    Ce modèle a été imposé au Québec, sans son accord. Ne nous laissons pas leurrer, les discours que l’on entend présentement visent tous le soutien à cette politique. Elle est aujourd’hui soutenue par Messieurs Couillard, Trudeau, Mulcair.
    Il est futile de critiquer, il faut comprendre. Il faut s’y résigner ou en sortir.
    Les accommodements raisonnables, religieux ou autres, sont un droit inaliénable, qu’on ne peut contredire, que nous devons tous accepter.
    Le québécois francophones est un bon diable, peuple tolérant, la peur de se faire qualifier de raciste a des effets énormes sur ses réactions. Il suffit de laisser entendre que le Québec francophone est raciste et intolérant pour le faire céder. C’est ce qui est en train d’arriver. Rien à faire.
    J’en ai marre.
    Claude Tremblay, 70 ans.

    • Pierre Desautels - Abonné 12 mars 2015 11 h 15

      Bien sûr que le multiculturalisme a été imposé au Québec. Par contre, les québécois en sont eux mêmes directement responsables. À l'élection fédérale de février 1980, les québécois ont voté à 68% pour les libéraux de P.E.T. (74 sièges sur 75) et trois mois plus tard, ont voté non au référendum. Trudeau n'en demandait pas tant. On connait la suite...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 mars 2015 11 h 51

      Merci, monsieur Tremblay, d'exprimer si clairement l'indignation et le ras-le-bol général.

  • François Dugal - Inscrit 12 mars 2015 07 h 54

    Ville de Saguenay

    Monsieur Bouchard
    Attendu que vous êtes un intellectuel de Ville de Saguenay et que, de plus, vous enseignez à l'UQAC (Université du Québec à Chicoutimi), votre propos est par conséquent nul et non-avenu.
    Pour votre pénitence, vous direz un "Pater" et trois "Ave" avec votre directeur spirituel, monsieur le maire Jean Tremblay.

    • Jacques Gagnon - Inscrit 12 mars 2015 13 h 51

      Savez-vous que le maire Tremblay veut faire de Saguenay une ville universitaire ? Peut-être n'y aurait-il qu'une faculté de théologie ? Mais encore là peut-être en a-t-il contre les intellectuels de sa religion qui l'ont souvent ramené à l'ordre ? Il a déjà parlé contre les curés d'ailleurs et s'était fait semoncé par le regretté abbé Gravel.

  • Denis Paquette - Abonné 12 mars 2015 11 h 04

    meme radio canada montreal est plus francophile que francais

    Il serait interessant de vous voire parler de la francophonie, meme les retours d'europe apres la guerre étaient plus frocophiles que francais, nos poetes sont plus frophiles que francais, nous sommes souvent plus fracophiles que francais, ce n'est pas parce que les anglais sont anglais a la vie a la mort, qu'il faut etre francais a la vie a la mort, meme radio canada montreal plus froncophile que francais

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 12 mars 2015 13 h 36

      Francophile, frocophile, frophile ou fracophile? Français ou francophone? Europe ou europe? Vous voir ou vous voire? montreal ou Montréal? Votre clavier est-il français ou anglais à la vie à la mort?

  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 12 mars 2015 12 h 14

    Un Gloire soit au père avec ça?

    Que Gérard Bouchard veuille faire la promotion de son livre, c’est peut-être légitime, mais de vouloir venir ici nous gaver de ses sophismes l’est beaucoup moins.
    Monsieur Bouchard deviendra crédible le jour où il affirmera haut et fort que le multiculturalisme canadien c’est une arnaque contre le peuple québécois. La nuit des longs couteaux en est la plus éloquente démonstration et chaque demande d’accommodement raisonnable en est une autre.

    Malheureusement, les fréquentations Bouchard Taylor, alors que ce dernier était copain copain avec P.E.Trudeau enlèvent au premier, toute forme de crédibilité et ses prières n’y changeront rien.

    • Gilles Théberge - Abonné 12 mars 2015 15 h 53

      Sophisme c'est le bon mot. Je n'ai pu m'empêcher de l'avoir en tête en lisant cette nouvelle épître de monsieur Bouchard, ode de plus ajoutée au répertoire des éloges à cette discussion sans queue ni tête.

      On peut parler à l'infini de la frontière, ténue ou large, réelle ou immatérielle, entre l'inter et le multi. Ça nous fera une belle jambe en arrivant devant la Supreme Court of Canada.

      D'abord elle ne nous comprends qu'à moitié. Ensuite elle doit prendre ses décisions et rendre ses jugements en les accordant sans équivoque à la politique officielle du Canada qui est? Le multiculturalisme!

      Faque donc, de quoi on parle au juste?

      Et dans une autre optique je dirai également que lisant ces propos, j'ai aussi pensé au juge Pigeon qui dans son traité «Rédaction et interprétation des lois» écrit : «au-delà d'un certain point, toute précision apporte une imprécision plus grande que la précision recherchée».

      C'est malheureusement l'effet que me font les explications de monsieur Bouchard.