Le hockey est-il naturellement canadien?

En 2010, la compagnie Tim Hortons lançait une vaste campagne publicitaire à travers le Canada ayant pour slogan Celebrating everyday canadian moments, those moments that bring us all together. Le texte de l’une de ces publicités a été lu par la vedette de hockey Sidney Crosby dans une annonce télévisée. Il s’appuyait sur l’idée selon laquelle le hockey serait « en nous » grâce à l’hiver. Tous les partisans rivés devant leur écran ou les enfants s’amusant en solitaires sur une patinoire extérieure partageraient ce sentiment particulier de souffrir et d’espérer ensemble partout sur le territoire du Canada. Deux postulats se trouvent à l’origine de cette construction particulière de la nation canadienne. Le premier veut que le hockey y soit devenu le sport national grâce aux contacts fréquents et naturels que les Canadiens entretiendraient avec l’hiver. Le second découle du premier : grâce au hockey, l’unité canadienne devrait normalement s’opérer tout aussi naturellement en chacun de nous. […]

 

Ce sont les travaux de Harold Innis qui, parmi les premiers, ont suggéré que ce qui définissait les Canadiens était un environnement hostile dans lequel ils devaient survivre. Ce thème a été notamment popularisé par l’écrivaine Margaret Atwood. Dans son Essai sur la littérature canadienne, elle évoque l’hostilité de la nature canadienne, qui aurait sculpté l’attitude des Canadiens, leur caractère propre et distinctif mais, surtout, commun. […] Ce thème de la nation géographique a souvent été repris pour soutenir l’idée qu’il existait bel et bien une culture canadienne. C’est ainsi que, façonné par l’hiver, le hockey aurait spontanément jailli de cet univers pour devenir naturellement le sport de tous les Canadiens. À partir de la fin des années 1980, plusieurs historiens du sport au Canada anglais […] vont remettre en question ces postulats et ouvrir un véritable débat sur la relation entre la nature, le hockey et l’édification de l’identité nationale au Canada. […]

 

Dans un livre sur le hockey qui fit sensation au Canada anglais au début des années 1990, Hockey Night in Canada, [Gruneau et Whitson] expliquent que les médias et les promoteurs ont ainsi joué un rôle-clé dans le processus de fabrication de l’identité canadienne à travers le hockey. C’est en multipliant les tentatives de commercialisation à travers les décennies, liant le hockey à la géographie, notamment à l’hiver et à l’identité canadienne, que ces « fabricants de mythes » auraient popularisé le hockey de la LNH. En fait, les promoteurs et les médias auraient si bien réussi à bâtir de toutes pièces cette culture parallèle que, de nos jours, le simple fait de jouer au hockey ou de regarder une partie de hockey nous lierait à cette communauté imaginée, le Canada. La « naturalisation » du hockey aurait en fait créé une amnésie. La population a tout simplement oublié que ce sont des groupes d’intérêts dominants à la recherche de pouvoir et de profits qui ont été à l’origine du mythe canadien du hockey. […]

 

D’après de nombreux historiens du sport au Canada anglais, tels Gruneau et Whitson, Kidd, Macintosh, […], l’importance que le hockey a prise dans la culture populaire aurait été largement fabriquée par des individus en position de pouvoir dont les intérêts convergents ont bénéficié de la propagation d’un mythe inventé. Le hockey ne se serait pas largement diffusé en raison des contacts fréquents et privilégiés que les Canadiens entretiendraient avec l’hiver, et la popularité du hockey n’aurait donc rien de naturel. Elle ne serait pas née spontanément du froid et des grands espaces et n’aurait pas pour cause le partage de valeurs canadiennes reliées à la géographie. Bien au contraire, le hockey au Canada serait devenu populaire à partir du moment où on a réussi à neutraliser la nature, en faisant en sorte qu’il soit joué à l’intérieur dans un environnement contrôlé, non pas naturel, mais artificiel. Le hockey de la LNH en particulier devrait son exceptionnelle popularité à l’ingéniosité, aux talents d’entrepreneurs et aux investissements massifs en capitaux de ses promoteurs. Il aurait autant à voir avec la nature que le basket-ball aux États-Unis, les propriétaires ayant fait plus que leur part pour le vendre et le rendre populaire. Quant au gouvernement, il aurait injecté des centaines de millions de dollars depuis les années 1960 dans Hockey Canada, des événements ponctuels comme la Série du siècle, le Hockey Day in Canada ou dans l’émission Hockey Night in Canada, par l’entremise de ses partenaires commerciaux, comme Tim Hortons, pour entretenir la perception qu’il existait une identité canadienne « naturelle » partagée par tous les Canadiens du simple fait de se mettre à jouer au hockey. […]

 

Signe qu’une contre-culture vivante et dynamique a existé au Québec, même en matière de hockey, […] il n’est pas non plus inutile de rappeler que le Club de hockey Canadien a historiquement symbolisé la capacité des nations canadienne-française et québécoise à exister et à connaître du succès en étant conformes à leur caractère francophone. L’historiographie portant sur cette question, de plus en plus volumineuse depuis la fin des années 1990, est pratiquement unanime à ce sujet. De plus, lorsque le Canadien de Montréal a été composé d’au moins 50 % de joueurs francophones, il a remporté la Coupe Stanley presque une fois sur deux au cours de son histoire. Autrement, ses succès ont été semblables à ceux des autres équipes d’origine de la Ligue nationale de hockey. […]

7 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 18 mars 2014 08 h 04

    Et c'est récent

    Les historiens pourront nous rappeler qu'avant les années 50, le hockey n'avait pas la centralité qu'il semble avoir aujourd'hui. Les pages sportives des journaux parlaient d'autre chose et le Forum recevait plus de spectateurs pour la boxe que pour le hockey. On y a même déjà tenu une finale de course de raquettes Québec-Montréal!

    En fait, c'est quand le Canadien s'est mis à gagner que le hockey est devenu si popuaire au Québec.

  • François Dugal - Inscrit 18 mars 2014 09 h 03

    Our national sport

    Maintenant, le hockey est joué par des mercenaires venant de tous les pays et il se joue en anglais dans une ligue dont le profit est la seule motivation.

    • J-F Garneau - Abonné 18 mars 2014 15 h 12

      Pas sûr de votre commentaire.
      1,3 millions de personnes de plus de 15 ans jouent au hockey au Canada.
      606,000 joueurs ont participé à un tournoi l'an passé.
      Chez les 5-14 ans c'est le 3e sport le plus pratiqué, après le soccer et la natation. (2e sport chez les adultes).
      Le Canada a 54% des joueurs de la ligue nationale de hockey.

      Mais à force de tout voir sous le filtre du "Nous", on peut perdre un peu de perspective.

      Au fait, au lieu de "mercenaires venant de tous les pays et il se joue en anglais dans une ligue dont le profit est la seule motivation." vous aimeriez mieuxqu'il soit joué par de "bon québécois pure laine, en français et pour un petit pain" ?

  • Claude Buysse - Inscrit 18 mars 2014 11 h 49

    Oui mais...

    Le Canadien de MTL avait une majorité de francophones à tous les étages lors de leur pire saison en 2001, ils ont terminé trentième sur 30...et les années fastes du CH l'ont été sous l'égide de Sam Pollock... Ce qui est vrai c'est que depuis 30 ans ce sport est devenu contrôlé par les USA et que cela fait maintenant depuis 1993 qu'une équipe canadienne n'a pas remporté la Coupe. Il est là le drame!!! Canada colonie des USA...

    • Nicole Bernier - Inscrite 18 mars 2014 16 h 21

      Mais ce qui fait du bien aux Canadiens, c'est de voir comment le hockey féminin et masculin aux olympiques donnent du fil à retorde aux Américains et aux Russes

  • Pascal Barrette - Abonné 18 mars 2014 14 h 23

    La noce

    Avant le hockey, il y avait la glace, avant la glace l'hiver, pendant l'hiver, l'impératif d'aller jouer dehors. Je ne me souviens pas qui et comment a commencé la chose, un lac, une rivière, toujours est-il qu'à chaque année revenait la glace, la neige et la menace d'oisiveté. L'instinct du jeu, l'exemple des plus vieux sachant se mouvoir sur deux lames, la découverte de patins usés dans la cabane, le goût inné de bouger, l'émulation des copains, la patinoire non loin de l'église, et le miracle survint.

    Univers structuré dans la maison, impossible autrement avec douze occupants, dans l'école et dans l'église, les premières traces sur la glace avaient la grâce de ne pas l'être. Les chambres, les bancs, les classes, voire les écoles étaient ou de gars, ou de filles, rarement les deux ensemble. Seule la patinoire nous permettait garçons et filles de nous tenir innocemment la main. À l'époque les parents n'avaient pas le temps de geler sur le bord de la bande. Je n'avais qu'à observer les plus vieux. Sans père, sans maîtresse, sans vicaire, je n'ai eu qu'à chausser les patins ramollis de mes aînés et à m'élancer. Puis toujours par mimétisme, j'ai appris le bâton, la rondelle. J'ai poussé aussi la pelle comme les grands, sans commandement, simplement par entendement. Sans déneigement, pas d'enchantement.

    La patinoire fut ma première liberté, le patin ma première fierté, le rond ma première mixité inscrutée, la bande ma première société. Quand les règlements du hockey sont venus, contrairement à d'autres plus questionnables, je les savais simples et équitables. Puis j'ai entendu l'enthousiaste René Lecavalier à la radio, j'ai vu le véloce chandail 9 dans la vitrine des premiers téléviseurs. Ce fut la noce.

    Pascal Barrette, Ottawa

    • Nicole Bernier - Inscrite 18 mars 2014 16 h 26

      M. Barette,
      Je trouve que votre commentaire illustre bien l'esprit des fondateurs de Tim Horton

      La mise en forme de cet article, à partir de "la publicité de Tim Horton sur l'identité canadienne en utilisant la parole d'un joueur d'hockey", me semble une stratégie qui manque de transparence sur l’idéologie des sociologues.

      D'abord, faire une analyse de la publicité de la compagnie Tim Horton sans rappeler que les fondateurs de Tim Horton ont été deux joueurs de Hockey (Tim Horton and Jim Charade), que les arenas n'existaient pas à l’époque où les fondateurs ont mis sur pied un empire canadien faisant compétition aux restaurants du genre aux États-Unis, tout en ayant dénaturé les valeurs de l'enfance de ces individus qui pratiquaient le hockey dans le froid, je trouve que cela affaiblit tout le reste de l’argumentaire. Que Tim Horton se sente canadien alors qu’il est né en 1930, en Ontario, qu’il a vécu un bout de temps au Québec et que son père était un mécanicien du Canadien Pacifique et que ces parents étaient d’origine culturelle différente (Britannique et Irlandais), cela crée des racines identitaires qui font sens pour un Canadien.

      Puis, je dirais que les analystes, comme Gruneau, ont davantage utilisé les théories sociologiques traditionnelles qu'ils ont vraiment écouté les fondateurs (du top down théorique avec un grain de gauchisme des années 70, son premier livre sur le sujet a été publié en 1983 : Class Sports and Social Development) et les gens qui aiment le hockey...