Des Idées en revues - Quand «personne âgée» suscite un regard mutilant

La société québécoise est confrontée à un vieillissement démographique accéléré. La baisse de la natalité — ici plus forte, plus constante et plus rapide qu’ailleurs — et une augmentation croissante de la longévité depuis plus de 40 ans ont provoqué un accroissement du nombre et de la proportion des personnes de plus de 60 ans, déformant ce qui avait été jusqu’alors une pyramide des âges plutôt traditionnelle.

Beaucoup s’inquiètent de ce vieillissement démographique et de ses effets sur notre développement collectif. Peu ou pas d’argent pour nos retraites futures et des contributions sensiblement plus lourdes pour amortir les dettes du secteur public, redoutent les adultes plus jeunes. Moins d’argent pour les soins de santé et les services publics, s’inquiètent leurs parents. Les baby-boomers sont partis avec la caisse et il ne reste que de rares ressources et de précaires conditions d’emploi et de vie, selon certains. D’autres vont même jusqu’à redouter un déclin inéluctable du Québec, pays nécrosé par le vieillissement de sa démographie jusqu’à perdre ses élans de créativité et d’entrepreneuriat ou ses chances de croissance.

Les fantasmes de la transmission intergénérationnelle

Chacun sait, par exemple, que des investissements collectifs — infrastructures, hôpitaux, universités et autres équipements — sont réalisés grâce aux emprunts à long terme. Or, la contrepartie en services immédiats et durables est ici vite oubliée ou niée ; on ne se souvient que de la dette. On oublie aussi que cette dette publique est due à des allégements fiscaux consentis à certains particuliers ou aux entreprises ; or, rien n’empêche les citoyens de refuser ces choix politiques, ne serait-ce que pour tempérer les montants à rembourser plus tard.

En d’autres termes, ne nous trompons pas d’adversaires. Le débat doit prendre en compte l’ensemble des rapports sociaux et leur dynamique, facteurs réels d’inégalités sociales. Les discours qui mettent en avant l’irresponsabilité des générations d’aînés tenteraient-ils de faire oublier les réelles sources d’injustices et d’inégalités, transformant les plus âgés en boucs émissaires afin de détourner notre regard loin des vrais responsables ?

Un défaut d’analyse et de perspective

L’âgisme consiste précisément à placer les aînés dans des groupes particuliers et spécifiques, profondément différents et devant être traités comme tels. Le terme même de « personnes âgées » résonne comme un impensé insensé : à partir de quel âge est-on « âgé » ? Du reste, observons que si vous êtes une « personne âgée », vous courez le risque d’être traité comme une personne de seconde catégorie, à propos de qui s’appliquent toutes sortes d’expressions apparemment inoffensives, mais en réalité proprement assassines : petits vieux, charges fiscales, soins de longue durée (au lieu de médecine active), « un tel est encore vaillant », « une telle est encore compétente »… et bien d’autres.

Transposons sur le plan social ce regard mutilant. Nous constatons l’existence de programmes spécifiques, de services et d’institutions spécialisés : emplois pour séniors, logements pour aînés, soins à domicile, longs séjours gériatriques et, plus noblement, universités du troisième âge. Comment ne pas voir ni comprendre que les difficultés et les problèmes des aînés ne sont, en réalité, qu’une variante des difficultés et des problèmes de tout le monde à tout âge ? Et surtout que les solutions doivent être conçues dans le cadre de politiques s’adressant à l’ensemble de la population.

Traiter, dans l’analyse comme dans l’intervention, les aînés comme une population à part est discriminatoire et amène notamment à éjecter les personnes « âgées » du marché de l’emploi, de la société et de son développement, de la citoyenneté et de son exercice à part entière.


Vers un contrat social renouvelé

J’ai la conviction que le vieillissement collectif, ainsi que l’allongement de l’espérance de vie et de la vie en santé, peuvent devenir des atouts et un puissant levier de développement pour le Québec, à l’élaboration desquels il convient d’inviter les aînés autant que les plus jeunes. Il ne s’agit pas de compatir et de faire quelque chose pour les aînés, les vieux et les retraités, mais plutôt de les intégrer dans le débat collectif, dans l’action de la société sur elle-même, et donc d’abord dans la reformulation d’un nouveau contrat social.

Voici cinquante ans, notre Révolution tranquille avait permis l’éclosion d’un nouveau compromis en vue d’un développement des ressources et de la richesse, des droits et des égalités, des savoirs et de leurs effets de progrès, des arts et des cultures. Ce compromis est aujourd’hui férocement remis en question à la fois par les crises multipliées de l’économie dite de libre marché, les soubresauts et les indignités de la vie politique, les enjeux inquiétants de la préservation de l’environnement et de la planète « que nous empruntons à nos enfants ». Il convient donc d’engager un vaste débat social qui permette à tous les groupes sociaux, sur une base égale, de réviser les orientations globales de notre modèle actuel — et désormais dépassé — de développement économique et social. Nous ne pourrons y parvenir qu’avec les aînés, leurs maturités plurielles et leurs expériences de tous les âges de la vie.

17 commentaires
  • Alexie Doucet - Inscrit 7 janvier 2014 04 h 40

    La réalité mutilante

    Allons donc voir là où se trouve l'argent! Une petite nationalisation des banques, un rapatriement des secteurs ppp d'Hydro Québec... parce que de l'argent, il y en a, mais peut-être pas entre les bonnes mains.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 7 janvier 2014 05 h 28

    Eh ben !

    J'ai réussi à passer au travers votre petit laïus sans trop m'emporter, sans plus.

    Pour un «Professeur retraité de l’École de travail social» je vous trouve assez déconnecté dans vos idées et plutôt dénigrant envers certains, surtout les Boomers.

    Ah ces Boomers, ils ont le dos large ! Coudons, si vous êtes retraité, ça vous donne quel age ? Et si je regarde le titre de votre métier, vous devez avoir environ celui des Boomers que vous dénigrez en si peu de mots, car avant les Boomers, votre métier n'existait pas. Bref !

    Et la fin de votre 'tit truc... éblouissant ! «La révolution tranquille, l’éclosion d’un nouveau compromis en vue d’un développement des ressources et de la richesse, des droits et des égalités, des savoirs et de leurs effets de progrès, des arts et des cultures.» Vous dites bien «il y a cinquante ans» ? Petite question : Qui l'a fait cette fâmeuse révolution tranquille ??? Je vous le donne en mille : Les Boomers !!!

    Allez vous faire voir !

    PL

    • France Marcotte - Abonnée 7 janvier 2014 07 h 52

      Vous avez lu mais ne savez pas lire?

      Ou bien relisez peut-être.

    • Claude Smith - Abonné 7 janvier 2014 09 h 03

      M. Lefefvre, j'ai l'impression ne n'avoir pas lu le même texte
      que vous surtout quand l'auteur parle d'un contrat social renouvelé.

      Je ne vous inviterai pas à aller vous faire voir, mais plutôt à relire
      attentivement le texte.

      Claude Smith

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 7 janvier 2014 12 h 39

      Bon, j'ai suivit votre conseil Mme Marcotte et M. Smith et j'accroche toujours à la même place : « Les baby-boomers sont partis avec la caisse et il ne reste que de rares ressources et de précaires conditions d’emploi». Ça doit être parce que j'en suis un Baby-boomer et je ne suis pas parti avec quoi que se soit qui ne m'appartienne pas. Et, en plus, les Boomers ont «créé» de nouveau genre d'emplois qui n'existait pas avant qu'ils arrivent, comme par exemple celui de celui qui a écrit le papier dont il est question ici, alors... je passe.

      Deuxièmement, déconnecter la révolution tranquille des Boomers d'aujourd'hui est effacer les participants de l'histoire ! Ce n'est pas mes parents qui ont aujourd'hui dans les 90 ans qui l'ont fait cette révolution; pourquoi sont-ils respectés plus que ceux qui ont créé l'ère nouvelle des années après 60 dans lequel nous vivons maintenant ?

      J'ai vécu la transformation de ces années entre les «porteurs d'eau» et le «nouveau modèle québécois» et je peux vous garantir que les petits nouveaux sur le marché du travail l'ont pas mal mieux que dans mon temps.

      Réinventez le marché et le contrat social tant que vous voulez, vous ne ferez que répéter ce que nous avons fait en premier !

      «Nous ne pourrons y parvenir qu’avec les aînés, leurs maturités plurielles et leurs expériences de tous les âges de la vie.» Vous n'y parviendrez pas en dénigrant les Boomers !

      Les belles phrases que vous lisez dans son petit papier, je les ai entendu quand j'avais 16 ans et on en a fait quelque chose, on a bougé. À votre tour maintenant, faites mieux !

      Bonne journée.

      PL

    • Jos. Guy - Inscrit 7 janvier 2014 15 h 05

      Presque toute ma vie j'ai été un travailleur autonome. J'ai maintenant soixante quatre ans.
      Mettons que j'ai buché en cr... Pas de fonds de pension je dois continuer à chercher du travail constamment pour ma survie jusqu'à ce que ce ne soit plus possible.
      Le jour où j'ai entendu, « maudit baby-boomers yont toute pris », mes poings se sont refermés. Moi qui me suis battu pour m'en sortir voilà que je prends la place de qui au juste?
      Mon beau-fils âgé de quarante trois ans gagne plus de quatre-vingt mille dollars par année c’est autant que sa mère et moi ensemble. Peut-on l’accuser de tout prendre?
      J’ai hâte d’avoir le chèque de pension d’Ottawa, ça va stabiliser mon revenu.

  • Jean Lapointe - Abonné 7 janvier 2014 08 h 42

    Il y en a qui s'excluent eux-mêmes

    Il y a des gens qui s'excluent eux-mêmes de la société au moment où ils «prennent leur retraite»

    C'est comme si, pour eux, ils pouvaient enfin vivre mais, vivre pour eux, c'est pouvoir faire des voyages ou jouer au golf à l'année longue, ce qui implique des séjours fréquents dans les pays chauds.

    Ce n'est pas surprenant dans un sens qu'il en soit ainsi. C'est le message qui est transmis très souvent par la publicité, entre autres.

    Est-ce que c'est vraiment ce à quoi nous avons raison de rêver pour plus tard dans nos vies?

    N' y a-t-il pas des idées et des conceptions à revoir pour notre propre bonheur et aussi pour apporter une contribution à la solution de certains problèmes d'ordre financier?

    L'école doit préparer à la vie, la vie de travail en particulier, mais est-ce qu'elle ne devrait pas aussi préparer à la vie après la «retraite» c'est-à-dire à la fin du travail obligatoire?

  • Lise Labelle - Abonnée 7 janvier 2014 10 h 16

    à Pierre Lefebvre

    À mon tour de vous dire "relisez ce texte" et surtout analysez-le. Jean Carette écrit "Les baby-boomers sont partis avec la caisse et il ne reste que de rares ressources et de précaires conditions d’emploi et de vie, selon certains." Ce n'est pas son opinion, c'est l'opinions de certains comme les think thank de l'Institut économique de Montréal qui effraient la génération des 35-55 en leur annonçant qu'il ne restera plus rien dans la caisse quand ce sera leur tour, mais ce n'est pas la réalité si les gouvernements prennent les mesures nécessaires pour assurer des retraites décentes à toutes les Québécoises et à tous les Québécois en en faisant partager les coûts de manière égale par les employés et les employeurs. Il faut un partage entre les générations et non une lutte entre les générations, mais ne comptez pas sur les gens de la droite pour parler de partage.

    Lise Labelle
    enseignante à la retraite mais non retraitée car je travaille toujours bénévolement pour un OSBL.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 7 janvier 2014 13 h 07

      Mme Labelle, je l'ai encore relu et comme n'importe où, on ne peux faire par la bande ce qu'on ne peut faire directement. S'il n'aurait pas supporté l'énoncé contre les Boomers, il n'en aurait pas parlé. Je vous pose maintenant la question : De qui entre lui et moi divise ? Il emploie effectivement «selon certains» mais ne les dément pas.

      Mes parents et leur génération n'ont pu investir dans la caisse commune, pas assez de revenu. Ils en ont et en profitent encore puisqu'ils sont encore vivant. On nous demande de participer encore au bien commun pour la prochaine génération. Pour ceux-ci, encore pas de problème, je suis et nous sommes encore ouvert, mais que diable lâchez-nous la cravate et cessez de nous blâmer pour l'avancement social que nous avons entreprit ! Sauter par dessus nous-autre n'est pas la solution. C'est beaucoup demander de tolérance d'avilir une génération pour ensuite lui demander de l'aide, trouvez pas ?

      Bonne journée

      PL

      P.S. Moi, je ne travaille plus car après avoir bâti toutes ces tours à bureaux, ces écoles, ces cégeps, ces hôpitaux, ces banques et ces université dont l'UQAM (entre autres) dans trois villes différentes, je suis épuisé ! J'ai encore du coeur, mais je n'ai plus de dos.

  • Sophie Clerc - Inscrite 7 janvier 2014 11 h 55

    Pour aller plus loin

    Pour ceux d'entre vous que cela intéresse, la revue Kaléidoscope consacre un dossier spécial dans son numéro en cours sur les relations intergénérationnelles. De quoi encore longuement débattre. Ce dossier est disponible en ligne sur le site www.mediak.ca et plus précisément à cette adresse : http://www.mediak.ca/numero-en-cours.aspx
    Bonne lecture !