Enseignement de l’histoire - L’instrumentalisation n’est pas là où on la croit

Le programme d’enseignement actuel n’accorde pas suffisamment de place à l’histoire politique, selon la Société des professeurs d’histoire du Québec.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le programme d’enseignement actuel n’accorde pas suffisamment de place à l’histoire politique, selon la Société des professeurs d’histoire du Québec.
Samedi, nous avons été surpris de lire l’article « Un cours d’histoire trop “orienté” au goût des profs », en manchette s’il vous plaît du journal Le Devoir. Madame Lise Proulx, présidente de l’Association des enseignants en univers social (AQEUS), y est présentée comme la seule représentante des enseignants d’histoire. C’est une erreur, d’une part. La Société des professeurs d’histoire du Québec (SPHQ) représente des centaines d’enseignants d’histoire. D’autre part, les positions étayées par madame Proulx sont discutables à plusieurs égards. Ce texte constitue une réponse à cet article et aux arguments qu’on y retrouve.

Depuis plus de 50 ans, la SPHQ travaille à promouvoir l’enseignement de l’histoire au Québec, sous tous ses aspects, auprès de ses membres et de la population en général, et contribue largement à assurer l’information dans notre domaine et le développement professionnel de ses membres. À cette fin et par son expertise, elle joue un rôle majeur dans le débat actuel sur le réaménagement du programme d’histoire du Québec.

Réforme

La SPHQ a suivi de près la réforme des programmes d’histoire au primaire et plus particulièrement au 2e cycle du secondaire survenue dans la foulée du renouveau pédagogique amorcé en 2006 à ce cycle d’enseignement. Satisfaite de l’augmentation du temps prévu à l’enseignement de l’histoire du Québec et ouverte à certaines approches pédagogiques nouvelles, la SPHQ est restée cependant vigilante — et surtout critique — quant à son application dans les classes. Rapidement, des irritants majeurs sont apparus. Ainsi, la décision ministérielle d’imposer une approche chronologique en 3e secondaire suivie d’une approche thématique en 4e secondaire s’est avérée particulièrement difficile à vivre pour les enseignants et les élèves. En 3e secondaire, il faut, avec des élèves plus jeunes qu’auparavant, voir toute l’histoire du Québec en une seule année, y compris 0 des « Ailleurs » (histoire d’autres pays à titre comparatif). Cette conception ne permet pas d’approfondir la matière et la période contemporaine est souvent vue en rafale. Par ailleurs, l’approche thématique en 4e secondaire a un effet de redondance auprès des élèves, qui entraîne un désintérêt pour l’histoire. Toujours à l’écoute des enseignants, la SPHQ a dénoncé dès le début ces dérapages de la réforme de 2006.

Où étaient alors les représentants de l’AQEUS ? Dirigée par des conseillers pédagogiques et autres tenants de la réforme à tout prix, l’AQEUS a laissé entendre que les enseignants ne compre­naient pas la réforme. Pourtant, c’est en toute bonne foi que ces mêmes enseignants, parfois fort expérimentés, ont tenté d’appliquer cette approche thématique. Finalement, conscient qu’il y a péril en la réforme, le MELS arrive en 2011 et propose une solution bancale appelée « la progression des apprentissages » qui consiste à partager les notions entre les deux niveaux pour tenter de minimiser la redondance. La belle affaire, il en résulte un appauvrissement des notions en 3e secondaire qui mine l’analyse historique de base pour comprendre une époque. Encore une fois, l’AQEUS a applaudi pendant des années sans écouter les enseignants qui n’étaient souvent pas dupes.

Il est pour le moins curieux de voir aujourd’hui la présidente de l’AQEUS approuver la position de la SPHQ sur l’enseignement de l’histoire chronologique sur deux ans, alors que cette association nie depuis le début les problèmes que les enseignants dénoncent. Le dogmatisme pédagogique de cette association envers l’application du programme n’a pas permis une telle position. La SPHQ, à l’écoute des enseignants, a pour sa part rapidement dénoncé ce problème.

Sur le plan de l’évaluation, il y a un même constat. L’évaluation de la compétence liée à la citoyenneté pose problème. La SPHQ soulève cet aspect mais, encore une fois, l’AQEUS prétend que les enseignants ne comprennent pas bien cette compétence. Pourtant, après de vaines tentatives, le MELS met fin à l’évaluation de cette compétence dans une épreuve unique de juin. De plus, depuis 2011, le MELS permet aux enseignants d’entrer un seul résultat par élève devant faire la synthèse des trois compétences.

Question nationale

L’AQEUS tente de détourner toutes ces questions par l’argument de l’instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques. C’est insultant pour le professionnalisme des enseignants qui sont conscients que l’histoire est interprétation et qui abordent les différents points de vue dans leur enseignement. C’est d’ailleurs ce que la SPHQ défend comme position depuis des années. De plus, donner sa juste place à la question nationale dans un cours d’histoire nationale n’est pas une déviance menant à l’instrumentalisation, comme le dit Lise Proulx, ce n’est qu’un pas nécessaire vers une saine objectivité. Et cet objectif, à rechercher en enseignement de l’histoire, ne peut être atteint qu’en donnant une place appropriée à l’histoire politique, ce que le programme actuel ne fait pas assez. Il s’agit là d’un des principaux reproches qu’on lui fait depuis les premières tentatives d’avril et juin 2006 où le MELS a tenté de mettre sous le boisseau la question nationale et politique en enseignement de notre histoire. Depuis, ce programme a été rapiécé à quelques reprises, ce qui, entre autres, justifie qu’on le revoie en lui assurant une intelligibilité qu’il a trop peu actuellement.

Oui, la question nationale et ses différents volets peuvent très bien servir de trame de fond à un cours d’histoire du Québec et du Canada, noms propres qui représentent aussi bien notre présent que notre histoire et que l’on devrait retrouver dans le titre du nouveau cours à scinder chronologiquement en 1840, à la fin de la troisième année du secondaire. De plus, notre longue expérience en enseignement de l’histoire nationale nous indique que les élèves aiment beaucoup qu’on traite à sa juste mesure de la question nationale. Cela permet de mieux comprendre nombre d’enjeux actuels par une couverture historique appropriée où les aspects politique, social, économique, culturel et parfois religieux sont couverts. Ce faisant, l’enseignant amène l’élève vers une objectivité essentielle à l’étude de l’histoire. Ne pas le faire suffisamment constitue de l’instrumentalisation. Et c’est ce que l’AQEUS cautionne depuis des années.

Avant la sortie de son texte dans Le Devoir du samedi 30 novembre dernier, la journaliste Lisa-Marie Gervais aurait dû contacter aussi la SPHQ afin d’obtenir un tableau plus juste de la situation. Nous représentons beaucoup d’enseignants et aborder l’article ou sa manchette en laissant entendre que Lise Proulx s’exprime au nom de l’ensemble des enseignants d’histoire est une sérieuse entorse à la réalité.

Le comité formé pour le renforcement de l’enseignement de l’histoire nationale au primaire et au secondaire, coprésidé par Jacques Beauchemin et Nadia Fahmy-Eid, consulte le milieu de l’éducation pour corriger et améliorer la situation. La SPHQ (membre de la Coalition pour l’histoire) est favorable à cette remise en question du programme. Enfin, force est de constater que, grâce à sa vigilance et à son esprit critique, la SPHQ a contribué à faire avancer le dossier pour un meilleur enseignement de l’histoire du Québec et du Canada.


Raymond Bédard Enseignant et président de la SPHQ et Félix BouvierHistorien, didacticien et vice-président de la SPHQ

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9 commentaires
  • Sarah-Anne Arsenault - Inscrite 4 décembre 2013 00 h 44

    Bien d'accord!

    Je suis présentement au cégep, j'ai donc vécu la réforme éducative au secondaire et je n'en garde pas vraiment de bons souvenirs. La plupart des jeunes de mon âge râlaient que l'histoire du Québec est ennuyante, et qu'ils avaient beau l'étudier chaque année, ils ne s'en souvenaient jamais le lendemain de l'examen.

    Étrangement, j'apprends beaucoup mieux mon Histoire à travers les cours du cégep, particulièrement en Littérature, où le Québec terroiriste des années 1900, la Grande Noirceur et la Révolution Tranquille sont profondément étudiés. Bien sûr, les bons profs n'oublient pas de nous remettre en contexte en nous rappelant la colonisation, la conquête britannique et la façon dont le Québec s'est peu à peu distingué de la France...

    Et devinez quoi ? Les élèves écoutent ! Parce qu'à travers cette façon de raconter l'Histoire, on se sent rejoint personnellement : on est presque soulagé de comprendre d'où nous venons (ou d'où viennent les Québécois, pour les étudiants d'ailleurs).

    Un des jeunes exultait en demandant : "mais d'où viennent les sacres québécois?" "Des années 1830, répond le prof en souriant. Les sacres sont nés d'une contestation envers le Clergé, qui était en profonde alliance avec les Canadiens-Anglais à l'époque..."
    Le jeune a rétorqué : "Faque quand je sacre, c'est politique? Pourquoi c'est mal, d'abord?"
    Le prof a secoué la tête. Bon, au moins, il a posé une question...

    Bref, j'appuie définitivement l'idée d'enseigner l'Histoire de façon à s'en sentir les héritiers! En d'autres mots, pas seulement le savoir pour le savoir, mais le savoir pour mieux se connaître...

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 4 décembre 2013 07 h 07

      Enfin une réaction qui a de l'allure !

      Pour savoir qui tu es, il faut savoir d'où tu viens !

      Combien de psychologues se servent de la mauvaise enfance d'un accusé pour atténuer la porté des gestes commis par celui-ci. Cette façon de voir les choses ne devrait-elle pas être la même pour un peuple ? «Qu'est-ce qui est arrivé pour qu'on réagisse de la façon qu'on le fait ?»

      Qui sommes-nous ? LÀ est le but des cours d'histoire !

      La dilution de notre caractère identitaire n'a que trop duré ! Et l'inconsistance de nos jeunes et leur ignorance en est la preuve. Aucun autre peuple de la terre ne s'efface autant que le nôtre, c'en est déprimant !

      Citoyen du monde : citoyen de nul part !

      Regardons les nouveaux arrivants qui ne veulent pas lâcher un petit bout de leur identité et prenons-en de la graine !

      Terminés ceux qui écrivent notre histoire avec une efface !!!

      PL

  • Jean Lengellé - Inscrit 4 décembre 2013 06 h 05

    Comble d'ironie!

    Si ces mêmes personnes qui tentent de nous passionner pour l'Histoire et s'acharnent à nous démontrer que sans elle nous ne nous connaîtrions pas, sont incapables d'adopter entre elles une attitude polie, commune et raisonnée face à leur objet d'étude, et se déchirent à qui mieux mieux en démontrant que c'est toujours l'autre qui a tort, comment voulez-vous donc que l'on puisse les prendre au sérieux puisqu'il y a autant sinon plus d'Histoires que d'historiens?

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 décembre 2013 12 h 04

      Monsieur ,vous exagerez quand vous parlez de s entre-dechirer,alors qu il s agit de discuter sur quelle est la meilleure facon d enseigner notre Histoire et comme dit Pierre Lefebvre de" ne pas l ecrire avec une efface"pour faire connaitre d ou l on vient,qui nous sommes et ou l on va. Surement ,il y a differentes interpretations de l Histoire meme parmi nos compatriotes (sans oublier les historiens de nos amis du ROC).Je crois qu il est tres important aussi d en parler en classe.Le citoyen en devenir a le droit , le devoir et la curiosite de savoir son histoire autant que le francais. J-P.Grise

    • Jean Lengellé - Inscrit 4 décembre 2013 14 h 22

      Alors, Monsieur, ce qui suit dans le premier article est une déclaration d'amour? Voyons plutôt:
      La réponse (publiée dans Le Devoir du 3 décembre) de M. François Chartier à Lise Proulx, la présidente de l’Association québécoise pour l’enseignement en univers social, ne serait qu’une boutade risible s’il ne lançait pas à la fin de son billet une insulte à celle-ci quant à ses connaissances épistémologiques. Or, le texte entier de M. Chartier témoigne de sa propre confusion épistémologique concernant la discipline historique.

      Dans son premier paragraphe, M. Chartier confond allègrement les faits et leur interprétation. Énumérer des faits, ce n’est pas de l’histoire, c’est de la chronologie. On commence à faire de l’histoire lorsqu’on donne du sens aux événements, c’est-à-dire lorsqu’on les interprète, pas quand on les énumère comme un petit chien savant.

      Dans le paragraphe suivant, M. Chartier continue à étaler son ignorance en essayant de nous faire croire que les dates que nous commémorons ne sont que des faits purs et transparents, comme si justement ces faits n’étaient pas empreints de manipulation destinée aux gens du présent.

  • Michel Blondin - Abonné 4 décembre 2013 06 h 19

    FORT BIEN

    Merci!
    Merci du temps pris pour mettre les pendules à l'heure.
    Fort réconfortant de voir des citoyens se soucier de l'apprentissage et de l'histoire avec pertinence et justesse des propos.

  • Michèle Poupore - Inscrite 4 décembre 2013 09 h 49

    Pour un virage vers un regard global sur les sociétés et leur territoire

    Les programmes d'histoire actuels du primaire (6 ans) et du secondaire (2-3 ans) recouvrent des éléments associés à l'histoire du Québec et du Canada. Les thèmes sont répétitifs. Cela explique pourquoi, à la fin du programme de l'école secondaire les élèves en ont ras le bol. Il en allait de même pour les cours précédents (1982).

    Dans les programmes actuels, le cours de géographie et celui de l'enseignement religieux n'ont plus de rapport avec ce qui est enseigné en histoire.

    Ne serait-il pas temps de revoir cette approche en permettant aux élèves de jeter un regard d'ensemble sur le territoire, l'histoire de son développement et des personnes qui y vivent.
    Dans ce regard global, d'introduire un volet politique. Expliquant quelles sont les grandes idéologies en les distinguant les unes des autres?

    Pourquoi, ne pas ouvrir le cours sur une vision du monde, en permettant aux élèves d'étudier les continents : les territoires, les peuples et leur histoire plutôt que de continuer à maintenir la filiation judéo-chrétienne du cours d'histoire générale qui semble dépassée en 2013?

    C'est la logique des programmes de l'univers social (géographie, histoire) et religieux (cultures religieuses) qu'il faudrait revoir.

  • Dominic Dagenais - Inscrit 4 décembre 2013 09 h 52

    Dangereuse prétention à l'objectivité

    Les représentants de l'APHQ affirment être conscients que l'histoire est interprétation, mais prétendent du même coup que leur souhait d'accorder une plus grande place à la question nationale et à l'histoire politique n'a rien à voir avec l'interprétation, mais ne serait plutôt «qu'un pas nécessaire vers une saine objectivité». Nier le caractère subjectif de ses positions n'est pas digne de la rigueur disciplinaire nécessaire au travail historique, et plus largement à celui de l'ensemble des sciences sociales. Les détracteurs de l'approche par compétences et de l'histoire sociale n'ont d'ailleurs d'autres arguments que de prétendre à l'objectivité de la pertinence de l'étude approfondie de la question nationale et d'une conception de l'histoire à l'ancienne, se résumant essentiellement à l'enseignement d'un grand récit constitué autour de l'idée de la nation québécoise et qui plus est se résume principalement aux faits d'armes de son élite politique. Une telle conception, qui suggère que les Canadiens français, en dépit de leurs différentes classes sociales, ont tout au long de l'histoire eu des intérêts convergeants et opposés à ceux des autres populations partageant le même territoire (qu'il s'agisse des différents peuples amérindiens, des Anglais, des Irlandais, des Écossais, des Américains, des Italiens, des Juifs, etc.), qui auraient également, en dépit de leurs origines et de leurs classes sociales très diverses, des intérêts convergeants, relève pourtant d'une subjectivité manifeste.
    Si une telle conception très nationaliste de l'histoire n'est plus en vogue chez les historiens depuis plus d'un siècle, nombre de professeurs d'histoire du secondaire, peu intéressés par les avancées épistémologiques, les recherches historiques et didactiques, persistent à résumer l'histoire à ce grand récit national. À défaut de renoncer à ce paradigme du XIXe siècle, reconnaitre sa subjectivité serait la moindre des choses.