Les Tunisiens ont un printemps d’avance sur nous

Dominic Champagne
Photo: François Pesant - Le Devoir Dominic Champagne

En plein coeur d’une Tunisie encore fiévreuse de ce printemps qui lui a rendu sa liberté sans lui laisser tout à fait le temps de goûter son bonheur, une fraternité bien palpable, une réelle communauté d’esprit s’affichait entre Tunisiens, Québécois et autres citoyens du monde, avec comme principale solution de rechange à l’ordre mondial actuel l’arme de la résistance. Résistance : ce mot-là était sur toutes les lèvres.

À l’entrée du Théâtre El Hamra, à deux pas de l’avenue Bourguiba où les Tunisiens se rassemblent encore régulièrement pour manifester leur colère et leur inquiétude, cette phrase de Stéphane Hessel nous apostrophe : « Résister, c’est créer. Créer c’est résister. » À l’Université El Manar, dans l’Espace Climat, Nnimmo Bassey, figure de proue du mouvement nigérien contre les pétrolières et coordonnateur de Oilwatch, soulignait qu’à défaut de solutions globales, résister représente bel et bien la première solution : « Dire non au pétrole, c’est encore dire oui à l’eau potable et à l’air pur que nous offre la vie. »

Le devoir d’optimisme est un thème récurrent dans le discours ambiant. Comme si la principale solution de rechange au culte du profit était non pas celle du développement axé sur la croissance, mais celle de la liberté de vivre bien, du « bien vivir » cher aux citoyens du monde. La liste des utopies est longue : démocratie participative, fin de la pauvreté, justice climatique, souveraineté alimentaire, monde sans pétrole, égalités hommes-femmes, rencontre de l’exigence écologique.

S’ils profitent de ce lieu d’échanges pour se connaître et se reconnaître, créer des associations nouvelles et des réseaux qui mondialisent la résistance, les « altercitoyens » se demandent de plus en plus quelle stratégie adopter pour constituer une véritable solution de rechange aux pouvoirs existants. Car si les questions soulevées sont fondamentales - le développement pour qui, comment, et à quel prix ? -, la solution reste à définir et, surtout, à unifier. Les solutions sont multiples, mais elles demeurent éparpillées.

Le mouvement altermondialiste sait qu’il doit être capable de proposer une nouvelle « narration du monde » où, en bâtissant des consensus autour de solutions concrètes, il saura rallier une plus large part de l’opinion publique à son idéal d’un autre monde. À l’instar du peuple tunisien qui sera appelé aux urnes l’automne prochain, les altermondialistes sont confrontés au défi d’unifier les initiatives de la société civile en une pour en faire une option incontournable.

Si le destin d’un pays n’est pas seulement lié à l’action de son gouvernement, mais aussi au résultat du travail et à la volonté de changement de tous les citoyens, on se demande si la société civile pourra suppléer à la nécessité de réinvestir l’État. Le pouvoir ne sera exercé par les riches minorités ou les extrémistes religieux que parce que les hommes et les femmes oeuvrant à l’exercice de la démocratie n’auront pas trouvé le moyen de bâtir l’union qui fait leur force.

Pendant que des entreprises puissantes et bien organisées avancent partout sur le terrain d’une exploitation systématique des ressources du monde et de la financiarisation du vivant, menaçant tant les droits de l’homme que les biens communs de l’humanité, il semble de plus en plus pressant d’unifier ces propositions pour donner à ceux qui souhaitent du changement une vision commune et des politiques concrètes.

Pendant que le Canada annonce fièrement qu’il se retire du programme des Nations unies contre la désertification et que le gouvernement Harper met tout en oeuvre pour soutenir une industrie pétrolière mortifère, avançant dans l’atmosphère postrévolutionnaire de Tunis, au milieu de la foire aux utopies, on se prend à rêver d’un Québec qui participe pleinement à la coopération internationale et à l’entraide avec les peuples, d’un Québec chef de file dans la protection de l’environnement, fier héritier de sa forte tradition en énergies renouvelables, un Québec qui agit avec détermination à porter l’avant-garde énergétique, un Québec qui, par le privilège qu’il a d’être un pays riche et développé, mais toujours en phase avec les pays colonisés, a non seulement le potentiel de comprendre et de soutenir les défavorisés, mais aussi celui de générer de l’espoir qu’un autre monde est réellement possible.

Les Tunisiens ont un printemps d’avance sur nous. Après le printemps érable, nous avons maintenant le devoir, comme eux, comme tous les citoyens du monde, de faire un effort vers l’union des forces populaires pour établir les consensus qui présideront aux destinées de notre pays, qui demeure le premier territoire sur lequel nous pouvons agir pour la suite de notre monde.

14 commentaires
  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 4 avril 2013 01 h 23

    Très intéressant compte rendu !

    L'extrait suivant - poético-politique - m'aura littéralement "galvanisé" (en ma qualité personnelle d'indépendantiste/souverainiste/sécessionniste écologiste humaniste altermondialiste coopérativiste postcapitaliste québécois) => "(...) on se prend à rêver d’un Québec qui participe pleinement à la coopération internationale et à l’entraide avec les peuples, d’un Québec chef de file dans la protection de l’environnement, fier héritier de sa forte tradition en énergies renouvelables, un Québec qui agit avec détermination à porter l’avant-garde énergétique, un Québec qui, par le privilège qu’il a d’être un pays riche et développé, mais toujours en phase avec les pays colonisés, a non seulement le potentiel de comprendre et de soutenir les défavorisés, mais aussi celui de générer de l’espoir qu’un autre monde est réellement possible."

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 4 avril 2013 09 h 46

      "un Québec qui, par le privilège qu’il a d’être un pays riche et développé" C'est en utilisant des expressions aussi vide de sens qu'on contribue à ce qu'il ne le devienne jamais, un pays, idem en faisant abstraction de sa situation réelle.

      Nous sommes un province. Est-ce pour cela que plusieurs utilisent le terme printemps érable plutôt que pritemps québecois ou étudiant? - un terme qui ne veut absoluement rien dire. Aurait-on pu parler de cette révolte au Maghreb en utilisant un printemps chêne, ou datier?

  • Denis Paquette - Abonné 4 avril 2013 08 h 29

    Des gens dans lesquels on se reconnait

    Bonjour M.Champagne, j'aime plus ou moins votre texte. Est ce qu'il s'agit d'etre les premiers ou les derniers, Pour moi la, n'est pas la question, premierement il m'aurait plus que vous nous parliez des indignés, deuxiemememt que vous nous disiez que compte tenu des nouveaux moyens de communications, que la perception du monde était en train de changer, que les société a la lumiere de nouvelles perceptions étaient contraintes de changer et que ca se fera peu a peu, que les esprits ont besoin de temps pour évolués, qu'il ne s'agit pas d'etre plusieurs milliers dans la rue, mais de l'apparition de nouvelles consciences, de la découvertes de l'autres, du voisin, du viellard, des enfants, des étudiants, des profs, des administrateurs et peut etre aussi des policiers.Une société d'enragés dans la rue ca demeure toujours une société d'enragés dans la rue, Voila ce que découvre la Tunésie, les freres musulmans ce sont nos anciens curés et on connait le résultat. Nous n'en voulons plus de ces gens, Nous voulons cotoyer des gens dans lesquels on se reconnait.Bonne semaine

  • Philippe Dubois - Inscrit 4 avril 2013 09 h 31

    L'aveuglement ?

    Ont-ils vraiment un printemps d'avance ? J'ai peur de la vision idyllique du printmeps arabe et érable de M. Champagne...

    Dans Le Devoir du 20 février 2013, Serge Truffaut dit: «Dans la foulée de l’assassinat de l’opposant de gauche Chokri Belaïd et surtout de l’émoi que ce tragique événement avait suscité au sein d’un large pan de la population tunisienne, Jebali avait opté pour l’affrontement avec la direction d’Ennahda. Plus exactement, arguant que la majorité des ministres étaient incompétents, surtout en matière économique, Jebali suggérait la formation d’un gouvernement de technocrates rompus à la gestion des administrations publiques.

    En avançant une idée qui aurait induit obligatoirement la négociation de compromis avec des formations politiques non religieuses, Jebali et ceux qui le soutenaient ont heurté la direction comme la base d’Ennahda. Ils se sont aliéné un parti aujourd’hui mené et malmené par un groupe d’islamistes désormais imposant en nombre. Un groupe qui peine à cacher que son dessein est le suivant : mettre l’appareil d’État, les institutions comme les administrations, sous sa coupe pour mieux imposer après coup un État religieux.

    D’ores et déjà, lorsqu’ils évoquent les laïcs et notamment leurs élus, les islamistes emploient le vocabulaire de la violence, celui qui commande la violence. Pour ces fous de Dieu, tout laïc est un « impie », un « mécréant », voire un « traître ». Il faut rappeler et retenir qu’après l’assassinat en octobre dernier de Lofti Nagdh, un autre opposant laïque, les islamistes avaient réclamé la libération des meurtriers. C’est dire combien les fictions religieuses aveuglent.

    Simultanément à ce qui se passe en Tunisie, nous parvient de la Turquie des échos inquiétants. De cette Turquie dirigée par une formation, le Parti de la justice et du développement, qui a servi de modèle à Ennahda ainsi qu’aux Frères musulmans égyptiens.»

    http://www.ledevoir.com/international/actualites-i

  • Pierre Brassard - Inscrit 4 avril 2013 09 h 41

    Bien-pensance

    Ce texte est issu du confort des précieuses ridicules de la bien-pensance style gauche bobo.

    M. Champagne devrait sortir un peu de sa tour d'ivoire et regarder que la Tunisie ne va pas bien avec les islamistes.

    Justement, y avait-il des militants "alter-islamistes" à ce Forum Social Mondial ?

  • Mario Dumais - Abonné 4 avril 2013 09 h 42

    Solutions de rechange

    L'économie est aujourde'hui mondialisée, de même que bien d'autres secteurs de l'activité humaine. L'exeption à cette tendance est la politique et l'état de droit. En son absence, la loi du plus fort règne. L'humanité devra un jour ou l'autre se doter d'un gouvernement mondial. Elle fait face à des problèmes d'envergure mondiale que ni les états nationaux ni les institutions internationales existentes ne peuvent résoudre. Mentionnons à cet égad le persistance des guerres, l'existence des paradis fiscaux, les défis environnementaux, etc. C'est selon moi un thème que les altermondialistes devraint discuter. Pour alimenter nos réflexions à ce sujet, je suggère deux ouvrages: Jacques Attali: Demain, qui gouvernera le monde? et Le collegium internastional: Le monde n'a plus de temps à perdre, appel pour une gouvernance mondiale solidaire et responsable.
    Mario Dumais, abonné